« La crise du travail est une crise de la régulation ». À propos des Assises du Travail (Martin Richer)

(Je reproduis ci-dessous et dans le billet suivant, l’article de Martin Richer, animateur-fondateur du cabinet Management & RSE, membre du Conseil d’administration et contributeur de Terra Nova, publié sur son blog le 9 mars dernier (lire ici). Il fait à la fois le récit de la première journée des Assises sur le Travail, dont le rapport des deux garants, Sophie Thiéry et Jean-Dominique Senard, a été remis ce lundi 24 avril au ministre du Travail, M. Olivier Dussopt, et propose une solide analyse pour inscrire leurs propositions dans un schéma articulé de régulation sociale. Je remercie Martin Richer pour son aimable autorisation de reproduction).

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«Toute organisation se régule selon quatre boucles de dialogue, qui organisent la résolution des différences de points de vue, recherchent l’adhésion et le consentement des acteurs sociaux et diffusent les compromis ou les conclusions auxquels ils sont parvenus. Chacune de ces boucles de dialogue (ou de régulation) gagneraient à mieux prendre en compte le travail réel et les apports de la RSE. Sur ce chemin escarpé, les échos des Assises du Travail nous suggèrent quelques pistes d’action. Elles seront utiles si elles poursuivent le chemin entamé par la loi PACTE et permettent de remettre le travail au cœur de l’entreprise, c’est-à-dire de commencer à résorber la crise du travail (voir mon article Les Assises du Travail : vers une refondation du rapport au travail ; lire ici)

La crise du travail pose un défi majeur aux dirigeants d’entreprise et aux managers. Elle se matérialise par l’arrêt des progrès sur chacun des 3 P du développement durable :

  • Profit : arrêt des gains de productivité, au point que les économistes théorisent la stagnation séculaire » (voir les controverses initiées par Alvin Hansen, Larry Summers, Paul Krugman, Robert Gordon) ;
  • People : panne de l’engagement des hommes vis-à-vis de l’entreprise (souvent) et du travail (parfois), qui se traduit par un délitement des liens sociaux et diverses manifestations de ce que l’on appelle « la souffrance au travail » ;
  • Planet : essoufflement d’un modèle de croissance qui trouve ses limites physiques et économiques.

Mais « remettre le travail au cœur de l’entreprise » est une formule creuse, voire un vœu pieu, maintes fois rabâché. Comment cela se passe-t-il dans la vraie vie des organisations ? Pour répondre à cette question, il faut faire appel à l’un des plus brillants sociologues français, Jean-Daniel Reynaud, et à sa théorie de la régulation sociale. Il la définissait comme « l’activité qui consiste à créer, et mettre à jour les règles au cœur de la relation de travail ». Il précisait que « ce qui permet l’accord dans une négociation sociale, c’est rarement la découverte d’une solution pleinement satisfaisante, mais plus généralement la capacité de faire une anticipation commune » (lire ici et ici). La négociation est ainsi vue comme un pari sur l’avenir (voir l’étymologie du terme « compromis », du latin cum promissus, « avec promesses »).

En m’appuyant sur l’approche de Jean-Daniel Reynaud, je propose de modéliser le fonctionnement de toute organisation par quatre boucles de régulation, ou boucles de dialogue, plus ou moins formelles, qui interagissent et constituent son mode de régulation sociale : le dialogue managérial, le dialogue social, le dialogue professionnel et le dialogue informel.

Ce que l’on appelle « crise du travail » provient du caractère systémique de la transformation profonde de ces quatre boucles de régulation : chacune d’entre elles se trouve en crise du fait de l’éloignement du travail et ses dysfonctionnements empêchent les autres de se dérouler harmonieusement. Par exemple, si le travail ne nourrit pas le dialogue professionnel, ce dernier n’alimente plus le dialogue social, qui de ce fait se politise et devient un combat d’appareils, ni n’alimente le dialogue managérial, qui se transforme ainsi en exercice formel de « relevé des compteurs » au lieu de soutenir la performance individuelle et collective.

Autre exemple : si le dialogue managérial reste d’inspiration taylorienne (vertical et descendant), alors même que les dirigeants de cette entreprise vantent l’autonomie, l’audace et l’initiative, alors le dialogue social a toutes les chances d’être écrasé (élimination ou marginalisation des corps intermédiaires) et le dialogue professionnel ne dispose plus d’espace pour s’exprimer ou est réduit à un simple exercice formel.

 J’insiste sur ce point parce qu’il constitue un nœud difficile à desserrer dans les entreprises. Beaucoup de directions concentrent leurs efforts sur l’une des boucles de régulation. Or, la crise du travail est systémique car les dysfonctionnements de chacune d’entre elles amplifient ceux des autres. Il faut donc ouvrir un chantier plus large, qui intègre les quatre boucles de dialogue en partant des attentes du terrain : il faut réparer la régulation de l’entreprise.

Reprenons chacune de ces quatre boucles de régulation pour

  • comprendre en quoi sa situation de crise constitue un handicap pour les organisations ;
  • faire émerger quelques moyens, en réponse à cette crise, afin de réinscrire le travail dans le quotidien ;

tout en faisant appel à quelques échos des échanges lors du lancement des Assises du Travail, le 2 décembre 2022 et des auditions auxquelles j’ai été invité.

  1. Le dialogue managérial (régulation régalienne et collaborative)

La ligne managériale est à la fois descendante (régulation régalienne) pour transmettre les consignes, les prescriptions du travail et ascendante (régulation collaborative) pour faire « remonter » les éléments d’ambiance (climat social), les diagnostics, les idées, de la part des collaborateurs ou des parties prenantes, les clients notamment.

Quelle crise ? Cette boucle de régulation connaît à la fois des transformations de long terme, qui proviennent des difficultés de sortie du taylorisme et des amplifications liées à la crise sanitaire (voir mon article : Transformation du management : la révolution de la confiance ; lire ici).  Le constat : les organisations pyramidales fonctionnant sur le « command & control » ne sont plus adaptées, ni à la société de la connaissance, ni à l’environnement VUCA (volatile, incertain, complexe, ambigu), qui caractérise les environnements de travail d’aujourd’hui. Le télétravail à marche forcée entamé début 2020 a accéléré l’obsolescence de ces organisations verticales.

À cela s’ajoutent de fortes difficultés à recruter, déjà présentes dans quelques professions avant la crise sanitaire, mais qui se sont fortement étendues avec la reprise post-Covid. Elles ne concernent pas seulement ceux que les entreprises désignent comme les acteurs de la « guerre des talents », c’est-à-dire les plus diplômés. Lors des Assises, Éric Chevée, vice-président de la CPME, chargé des affaires sociales et de la formation, a mis en avant le fait que « sur les 20 métiers les plus pénuriques de [son] département, 18 sont des métiers peu qualifiés ».

Quelles issues ?

La demande de flexibilité, pas toujours satisfaite concernant le télétravail, a été identifiée par plusieurs participants comme une réponse à ces difficultés de recrutement et à cette insatisfaction vis-à-vis du management. En effet, plusieurs baromètres ont montré que beaucoup de salariés, notamment les jeunes, se détournent des entreprises qui empêchent le télétravail ou veulent l’enserrer dans des contraintes rigides. Mais cette demande de flexibilité est plus large : elle concerne les lieux de travail, les possibilités de maîtriser l’ordonnancement de ses tâches, la respiration recherchée sur la journée de travail mais aussi sur la vie professionnelle.

Derrière cette demande de flexibilité, il y a donc la question de la banque des temps (appellation CFDT) ou du CETU (compte épargne temps universel, appellation administrative), qui devrait faire son retour dans le débat. Elle propose en effet des outils concrets pour doser son investissement travail en fonction des envies et des besoins des collaborateurs comme l’arrivée d’un enfant, la maladie d’un parent, etc. Le CPA (compte personnel d’activité), qui a disparu dans les arbitrages d’un nouveau quinquennat en 2017, renaîtra un jour de ses cendres, tant est grande sa pertinence vis-à-vis des enjeux de demain.

Un autre facteur explicatif des difficultés de recrutement, peu abordé par les Assises, est la mauvaise qualité des conditions de travail. Lors de son audition au Sénat fin janvier 2023, Coralie Perez, socio-économiste et ingénieure de recherche à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, auteur avec Thomas Coutrot de Redonner du sens au travail, une aspiration révolutionnaire (La République des idées, Seuil, 2022) a posé pour hypothèse que les difficultés de recrutement et la démotivation des salariés proviennent pour l’essentiel des conditions de travail dégradées, que des hausses de salaire ne suffiraient plus à compenser. La boucle de régulation managériale joue un rôle essentiel dans ce domaine. Le rapport Bien-être et efficacité au travail, remis au Premier ministre de l’époque, François Fillon, le 17 février 2010 et réalisé par Muriel Pénicaud, qui était directrice générale en charge des ressources humaines de Danone, Henri Lachmann, qui présidait le conseil de surveillance de Schneider Electric, et Christian Larose (CGT), à l’époque vice-président du Conseil économique, social et environnemental, l’avait très bien montré ; il proposait dix mesures concrètes impliquant fortement les managers de proximité. « La santé des salariés est d’abord l’affaire des managers, elle ne s’externalise pas : les managers de proximité sont les premiers acteurs de santé, » affirmait le rapport (voir mon analyse, Bien-être et efficacité : pour une politique de qualité de vie au travail, Note Terra Nova, lire ici).

Les politiques qui avaient commandé le rapport l’ont immédiatement propulsé vers les oubliettes. Mais fort heureusement, certaines entreprises se sont intéressées à ces propositions pragmatiques et utiles, qu’il n’est pas trop tard d’exhumer, treize ans après leur formulation !

Car la France n’a guère progressé ces dernières années sur le front de la santé au travail. Florence Bénichoux, médecin et préventeur, a marqué ces Assises par une intervention forte et sans concession. Elle s’est présentée comme citoyenne, médecin mais surtout préventeur, en insistant sur le fait que « en tant que médecin on ne nous apprend pas la prévention », tout en se félicitant que ce terme ait désormais intégré l’intitulé du ministère « de la Santé et de la Prévention ». Au dernier pointage réalisé par l’OCDE en novembre 2016, la prévention ne représentait que moins de 2 % des dépenses générales de santé en France contre 3 % pour la moyenne de l’Union européenne. Éric Chevée de la CPME, a indiqué lors des Assises que sur les 14 milliards d’euros que représente le coût de la branche maladie et les contributions ATMP des entreprises, seulement 100 millions sont consacrés à la prévention… Ce qui amène à une proportion plus faible encore (0,7 %). Florence Bénichoux pointe la relative insouciance des politiques publiques françaises autour de la santé au travail, en faisant remarquer que « Nous avons deux fois plus de morts au travail en France qu’en Allemagne alors que nous avons trois fois moins d’industrie ». Ce constat, qui est rarement formulé dans l’enceinte du ministère du Travail, devrait pourtant être à la racine du diagnostic et des mesures à prendre. On en trouvera quelques illustrations chiffrées dans mon récent article publié pour Metis par Le Comptoir de Malakoff Humanis (lire ici). Dans une interview au journal Le Figaro du 31 janvier 2023, le journaliste économique François Lenglet mentionne ce qu’il qualifie d’« élément objectif troublant », à savoir « les statistiques sur les accidents du travail, qui placent la France au plus haut dans le classement européen, avec des chiffres deux fois supérieurs à la moyenne européenne ».

Bien que les comparaisons européennes soient délicates dans ce domaine, la position de la France n’en reste pas moins alarmante. D’après Eurostat, il y avait en France en 2018 davantage d’accidents mortels du travail que dans tout autre pays d’Europe. La France a connu 615 victimes contre 523 en Italie, 397 en Allemagne, 323 en Espagne et 249 au Royaume-Uni. Avec environ 650.000 accidents indemnisés chaque année, soit une fréquence de 34 pour mille salariés, le nombre d’accidents et son taux de fréquence stagnent depuis le début des années 2010 après avoir connu une longue période de baisse. Le nombre de morts évolue autour de 550 par an, avec un pic à 733 en 2019, explicable en partie par un nouveau mode de calcul. Selon une étude de la DARES publiée en 2016, les ouvriers représentaient deux tiers du total des accidents du travail en 2012 et également deux tiers des accidents mortels.

À ces statistiques, on peut ajouter les accidents de trajet (notamment entre le domicile et le lieu de travail) et les décès attribués à des maladies professionnelles. En les intégrant dans le total, on dénombrait, en 2019, 1264 décès liés au travail parmi des salariés ou anciens salariés du secteur privé. Un décompte forcément sous-estimé puisqu’il n’inclut ni les fonctionnaires ni les indépendants, et qu’une part inestimable des accidents subis par des salariés ne sont pas déclarés. Pour se représenter l’ampleur de ce qu’il faut bien appeler un fait de société, on peut se tourner vers une enquête publiée par l’Insee en 2013, qui constatait qu’« une personne sur quatre a été blessée au travail au cours de sa carrière ». Un quart de ces victimes disaient « en conserver une gêne dans leur quotidien ». ( …)

Catherine Pinchaut, secrétaire nationale de la CFDT, a rappelé que l’ANI (accord national interprofessionnel) du 9 décembre 2020 a acté le remplacement de l’acronyme QVT par QVCT, pour bien ancrer le fait qu’il s’agit de s’intéresser à la qualité de vie et aux conditions de travail. Notons d’ailleurs que la loi visant à renforcer la prévention autour de la santé au travail du 2 août 2021, issue de l’ANI du 10 décembre 2021, a repris ce terme. Ce changement d’acronyme est bienvenu car il acte la niaiserie du modèle du « bonheur au travail » ou du « chief happiness officer », qui prétend changer le travail par des tables de ping-pong, des massages et des pique-niques collaboratifs, alors qu’il ne fait que le contourner. Et pourtant, facteur d’étonnement, à part les représentants des syndicats de salariés, ceux des organisations patronales comme ceux de l’Etat ont continué, lors des Assises, à utiliser imperturbablement l’acronyme QVT, ignorant la signature de l’accord.

L’éloignement du travail nous ramène au débat sur la réforme des retraites qui, depuis de nombreuses années, refuse d’envisager frontalement (c’est-à-dire autrement que comme une compensation) la question de la pénibilité. Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT est revenu tout récemment sur ce point : « Aujourd’hui, face à l’insatisfaction qu’ils ressentent vis-à-vis de leur travail, les salariés ne voient pas l’intérêt de travailler plus, mais souhaiteraient travailler mieux. (…) On ne s’est pas vraiment donné les moyens de bien apprécier la pénibilité. Quand la mesure était individuelle, comme prévu par la réforme Touraine, on nous disait que c’est impossible à gérer parce que cela nécessite trop de mesures. Nous avons alors retravaillé sur la question et proposé de raisonner par branche, en s’adossant aux codes risques, qui mesurent les fréquences et gravité des accidents du travail et des maladies professionnelles, et présentent l’avantage d’être déjà calculées par l’Assurance maladie. Mais là, on nous dit que c’est trop général. Trop individuel ou trop général ? On a vraiment l’impression que tout le monde n’est pas prêt à avancer sur le sujet « 

La prise en compte de la pénibilité est pourtant essentielle vis-à-vis des mutations du travail. L’économiste Christine Ehrel, co-auteur d’un rapport remis au ministère du travail sur les travailleurs dits « de seconde ligne » explique que l’un des faits qui l’a interpellée est que ces travailleurs connaissent des conditions de travail difficiles et des horaires atypiques mais aussi très peu de mobilité, donc de façon de faire carrière. Un point commun qui les réunit est qu’ils ne se voient pas faire ce métier jusqu’à leur retraite.

Quant à la problématique de l’emploi des seniors, sur laquelle le gouvernement se refuse à faire peser sur les entreprises des obligations au-delà d’un simple reporting (l’index senior, rejeté par les députés en première lecture mi-février 2023), pourquoi ne pas l’avoir traitée avant de s’attaquer à la réforme des retraites ? Le gouvernement admet pourtant le caractère socialement non responsable de la politique de bien des entreprises vis-à-vis des seniors. Dans une interview au Journal du Dimanche (9 octobre 2022), Olivier Dussopt, ministre du Travail explique que nos mauvais résultats en termes de taux d’activité des seniors « s’expliquent d’abord par des dispositifs qui peuvent être perçus par les employeurs comme des encouragements à se séparer des seniors. C’est le cas par exemple de la durée maximale d’indemnisation des chômeurs, qui à partir de 55 ans passe de 24 à 36 mois. S’il est légitime d’avoir des règles spécifiques, cette perspective peut être vue comme une voie de délestage ». « Délestage, » le mot est terrible. Comme le fait remarquer Jean-Marie Bergère, « Olivier Mériaux dans une tribune du Monde du 25 janvier (lire ici) qualifie de « jeu de dupe » cette focalisation sur l’âge de départ en l’absence de résultats tangibles en matière d’emploi des seniors. Et en l’absence de prise en compte de l’ensemble des parcours professionnels, est-on tenté d’ajouter. Un nombre d’annuités de cotisation n’en dit pas tout ».

Dans une tribune à l’hebdomadaire Challenges (29 septembre 2022), l’économiste Jean Hervé Lorenzi montre que le problème de la France est un taux d’activité des seniors très bas, 56 %, alors que presque tous les autres pays sont aux alentours de 70 %. D’après ses calculs, il suffirait de porter ce taux à 66 % d’ici 2032 pour ramener au travail 825 000 seniors, ce qui rapporterait 48 milliards d’euros dans les caisses de l’État et suffirait largement à résoudre le problème de l’équilibre des caisses de retraite.

Au-delà du bruit et de la fureur qui ont émaillé le débat autour de la réforme des retraites, un véritable scandale a été mis en place par le gouvernement dans l’indifférence et le silence des principaux commentateurs et médias. Alors que ce débat montre l’importance de mieux prendre en compte la pénibilité et d’investir davantage dans l’amélioration des conditions de travail, le gouvernement a mis au point un tour de passe-passe budgétaire qui va dans l’exact sens contraire. Il a décidé par décret, sans aucun débat public et contradictoire, une augmentation des cotisations patronales vieillesse compensées par une diminution équivalente des cotisations des entreprises à la branche accident du travail. En d’autres termes, pour financer le déficit prévu des retraites lié à sa politique de gribouille, le gouvernement affaiblit les capacités financières permettant d’investir dans le sens de la durabilité du travail par l’amélioration des conditions de travail et la prévention des risques professionnels.

Malgré les alertes, le gouvernement persiste à refuser de prendre en compte les coûts cachés de la réforme dus à la pénibilité et aux phénomènes d’exclusion de l’emploi. Selon les estimations de la DREES (direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) de janvier 2023, un passage de 62 à 64 ans en 2019 se serait ainsi traduit par un surcoût de 3,6 milliards d’euros en prestations sociales, dont 970 millions supplémentaires en arrêts de travail. Les pensions d’invalidité pour les salariés usés par des métiers pénibles auraient quant à elles explosé de 1,8 milliard d’euros, avec 160 000 bénéficiaires de plus. Dans le passé, on a constaté l’envolée du coût des arrêts maladie avec la retraite à 62 ans : en quatre ans, il a crû de plus de 13 %. L’essor du taux d’activité des plus de 60 ans se traduit par des arrêts plus longs et mieux indemnisés.

Des dépenses auxquelles il faut ajouter le surcoût pour l’assurance-chômage. Et ce d’autant plus que le gouvernement a choisi de bâtir sa réforme sur une hypothèse optimiste de 4,5 % de chômeurs à long terme, quand le COR (Conseil d’orientation des retraites) tablait plutôt sur 7 %. C’est loin d’être un détail : avec 7 % de chômeurs, le déficit (hors réforme) du système de retraite pour 2030 n’est plus de 13,5 milliards d’euros, mais de 19,5 milliards. Un trou de 6 milliards que l’exécutif n’a pas prévu de combler].

Autre aspect, qui n’a pas été abordé aux Assises alors qu’il pèse de plus en plus sur les conditions de travail et la pénibilité est ce que j’appelle la fatigue organisationnelle. C’est une fatigue qui n’est pas due à l’effort physique mais aux changements incessants, plus ou moins bien préparés, en général non concertés, qui s’imposent aux salariés sans qu’ils en voient le bout et le bénéfice. À peine installés, d’autres changements prennent la suite ou, plus exactement, se superposent aux précédents et contribuent à brouiller les repères et à créer une difficulté permanente à situer son travail dans le paysage sans cesse mouvant des organisations, des responsables, des priorités, dont aucun ne semble compter vraiment. Ce « changement moonwalk » donne l’illusion du mouvement tout en conservant une position parfaitement stationnaire vis-à-vis du travail. Il se traduit par une contrainte de reconnection permanente du travail, un effort invisible aux yeux du management, qui le confond souvent avec la fameuse « résistance au changement » et peut dans certaines conditions se transformer en souffrance. La régulation managériale est bien en peine d’y apporter des réponses crédibles aujourd’hui.

(Suite de l’article dans le billet suivant)

« Comment re-considérer le travail ? » Publication du rapport Thiéry-Senard, suite aux Assises sur le Travail,  CNR, 24 avril 2023

Verre à moitié vide, ou verre à moitié plein ? Assurément, la seconde formule est la bonne pour qualifier le rapport remis hier, lundi 24 avril 2023, à Olivier Dussopt, ministre du Travail, par Sophie Thiéry, présidente de la commission Emploi et travail du CESE et Jean-Dominique Senart, président de Renault Group, tous deux garants des travaux des Assises du Travail, organisées depuis le 2 décembre 2022, dans le cadre du CNR, le Conseil national de la refondation.

Dans son communiqué (lire ici), Olivier Dussopt, ministre du Travail, salue « le travail de grande qualité » mené par ces deux garants, et ajoute : « Fort des contributions multiples sur lesquelles il s’appuie, qu’il s’agisse des apports des partenaires sociaux, des universitaires ou des citoyens, il permet de dresser un constat partagé et de faire des propositions sur les évolutions du sens et du rapport au travail. (…) Je souhaite que des suites concrètes puissent être données à ces propositions dans les prochaines semaines, dans le cadre de discussions avec les partenaires sociaux. »

La lecture du rapport (lire ici), 43 pages d’analyse et de recommandations, et 27 pages d’annexes, est, osons le mot, roborative. Pour au moins ces cinq raisons :

Un, il est le fruit d’un travail collectif, mené en seulement quatre mois, à partir de points de vue et de propositions émanant de responsables d’organisations syndicales et patronales, de hauts fonctionnaires et d’experts ou d’universitaires, et qui ont su s’accorder sur un diagnostic et en tirer quelques utiles recommandations. C’est une nouvelle preuve, s’ajoutant au travail de qualité fourni récemment par les membres tirés au sort de la Conférence citoyenne sur la fin de vie (lire ici), de la capacité d’un collectif composé d’individus provenant d’horizons divers et d’opinions différentes de parvenir néanmoins, par le jeu procéduralisé du débat argumenté et contradictoire, à formuler des propositions appropriées au problème qui lui est soumis…

Deux, ce rapport est publié dans un moment de crise sociale, politique et démocratique, qui aurait pu être rapidement surmontée si le bon sens, le professionnalisme et l’intelligence politique avait prévalu chez nos gouvernants. Il donne espoir qu’on puisse en sortir vite, par le haut, en redonnant la main aux partenaires sociaux et en faisant pleinement confiance au dialogue social et aux initiatives de la société civile.

Trois, ce rapport, dans le cadre d’Assises organisées par le ministère du Travail, écrit noir sur blanc ce que la quasi-totalité des experts du domaine énoncent depuis des mois voire des années ; il invite ainsi à ouvrir sans tarder des chantiers qui auraient du l’être depuis plus d’un an – ce qui aurait pu nourrir un riche débat collectif, préalable obligé, dans toute démocratie moderne et mature, permettant ensuite, dans la sérénité, de légiférer (par exemple, sur notre système de retraite !).

Quatre, ce rapport constitue une belle opportunité donnée aux partenaires sociaux, syndicats et patronats, de s’attabler ensemble pour, dans le droit fil des ANI précédents, élaborer et signer de nouveaux accords-cadres nationaux interprofessionnels, incitatifs ou normatifs, certes sur les sujets signalés par Sophie Thiéry et Jean-Dominique Senard, mais aussi tous ceux, urgents, qu’ils pensent devoir inscrire  à leur agenda. C’est également l’occasion donnée aux comités paritaires des branches professionnelles de redevenir actifs et s’emparer avec dynamisme et responsabilité des sujets qui leur sont proposés…

Cinq, ce rapport peut également déboucher sur un utile travail d’observation, d’analyse et d’outillage des acteurs sociaux et politiques, de la part d’experts et d’universitaires soucieux de s’investir dans cette nécessaire politique publique de « re-considération du travail » que Sophie Thiéry et Jean-Dominique Senard, comme nous tous, appellent de leurs vœux. Il est nécessaire d’instituer une coordination de ces travaux d’études, de recherche et de recherche-action, en lien étroit avec les garants de ces Assises. La création d’un Observatoire du dialogue social peut être également un second objectif, à plus ou moins brève échéance, tant manque en France un espace d’échanges entre partenaires sociaux, administrations centrales et experts et un lieu de production de travaux pour préparer, entre autres priorités, les transitions à venir du travail salarié et de l’entreprise face à la transition écologique.

Voici le tableau résumant les 17 propositions :

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Le verre me semble à moitié plein, néanmoins, car divers dangers pèsent sur les suites possibles de ces Assises du Travail – et ils ne sont pas à négliger. Le premier est relatif à l’absurde propension du président actuel de la République à vouloir tout décider, tout diriger et tout contrôler (« Peut-être que l’erreur a été de ne pas être assez présent pour donner une constance et porter cette réforme moi-même » dit-il dans son entretien au journal Le Parisien du 23 avril ! (lire ici).

Le réflexe des gouvernants depuis des décennies en France est d’encadrer les négociations collectives interprofessionnelles dans un temps court qui ne peut être le sien. Après avoir invité les organisations syndicales et patronales dans son allocution du 17 avril à « négocier sans limites et sans tabous », sur divers sujets dont il dressé la liste, « un pacte de la vie au travail », il s’est empressé, dès le lendemain, en recevant le Medef, l’UP2et le CPME, de fixer le terme de ces négociations : « à la fin de cette année pour pouvoir bâtir ce pacte ». Cette date dépassée, l’État reprendra la main, dit-il, et légiférera en faisant voter à l’Assemblée une loi reprenant les dispositions retoquées par le Conseil constitutionnel le 14 avril dernier (à propos de l’index séniors, la pénibilité au travail, etc.).

Au sortir de sa rencontre avec M. Macron, Geoffroy Roux de Bezieux, président du MEDEF, avait pourtant, devant les journalistes dans la cour de l’Elysée, rappelé l’essentiel, et d’un ton affable et courtois, que l’on aimerait voir adopté par tous…) : un, négocier prend du temps – sept à neuf mois au minimum, a-t-il dit, en prenant exemple sur l’accord national interprofessionnel (déjà signé) sur le partage de la valeur ajoutée et l’accord (en cours de signature) sur la transition écologique ; deux, si démocratie sociale et démocratie politique ne s’opposent pas, l’une n’est rien sans l’autre et doivent s’adosser ; trois, les thèmes mis à l’« agenda social » d’une négociation font d’abord l’objet d’une… négociation ; quatre, on ne s’engage dans des négociations que si l’on estime, de part et d’autre de la table, qu’il existe des chances raisonnables de parvenir à un accord ; cinq, il importe, pour accroître les chances de succès du processus de négociation, de se donner un nombre réduit de thématiques, jugées prioritaires ; et six, ces négociations collectives s’opèrent avec sérieux et dans le silence, loin des caméras et sans dramaturgie inutile. Il faut donc laisser s’organiser syndicats et patronats à leur guise et à leur rythme pour bâtir ce « pacte ».

Le second risque menaçant cette période post-Assises du Travail qui s’ouvre aujourd’hui est l’absence d’une politique publique structurée et collectivement impulsée et la dispersion des efforts entre les instances en charge de tel ou tel axe. La circonspection du propos de M. Olivier Dussopt lors de la remise du rapport le 24 avril (« Je souhaite que des suites concrètes puissent être données à ces propositions… ») laisse planer le doute sur la capacité du ministre à définir et impulser une politique publique d’envergure sur ces questions du travail, de son sens et de l’organisation de ce travail… Les quatre axes définis dans le rapport Thiery-Senard – (« développer un dialogue professionnel sur l’organisation du travail » (axe 1) ; « Favoriser les équilibres des temps de vie et accompagner les transitions professionnelles » (axe 2) ; « assurer aux travailleurs des droits sociaux et garantir leur portabilité quels que soient les statuts d’emploi » (axe 3), et « mieux préserver la santé des travailleurs » (axe 4) – et les recommandations concrètes qu’ils contiennent, devront, pour que cela produise des effetsstructurels, être pilotés par une instance de même type que le Comité d’évaluation des ordonnances sur le Travail de 2017 – regroupant syndicats, patronats, experts et administrations concernées. L’expérience qui fut la nôtre dans ce CEO devrait également bénéficier à cette nouvelle instance de pilotage (voir ici la partie concernée du rapport du CEO de décembre 2021 ; lire ici).

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Pour mieux comprendre les enjeux du rapport Thiéry-Senard, je reproduis dans deux autres billets le roboratif article de Martin Richer, animateur-fondateur du cabinet Management & RSE, membre du Conseil d’administration et contributeur de Terra Nova (lire ici), publié sur son blog le 9 mars dernier (lire ici). Il y proposait, après avoir participé la journée inaugurale des Assises du Travail du 2 décembre 2022, une solide analyse, montrant que ce que l’on appelle « crise du travail », écrivait-il, « provient du caractère systémique de la transformation profonde de quatre boucles de régulation, ou boucles de dialogue, plus ou moins formelles, qui interagissent et constituent son mode de régulation sociale : le dialogue managérial, le dialogue social, le dialogue professionnel et le dialogue informel ». Chacune d’entre elles se trouve en crise, indiquait-il, « du fait de l’éloignement du travail et ses dysfonctionnements empêchent les autres de se dérouler harmonieusement ». Cette analyse permet de mettre en perspective les recommandations du rapport Thiéry-Senard.

« Négocier en faveur de la préservation de l’environnement ». Newsletter du Dialogue social de la DREETS Centre-Val de Loire n° 29, avril 2023

La dernière Newsletter du Dialogue social de la DREETS Centre-Val de Loire n° 29, avril 2023, se penche sur les négociations favorisant la préservation de l’environnement.  Au sommaire de cette infolettre  (lire ici) :

  • Présentation : Qu’entend-on par « négocier sur l’environnement » ? Que prévoit le code du travail notamment depuis la Loi climat et résilience ?
  • Focus sur des accords négociés en Indre-et-Loire, dans le Cher et le Loiret, ainsi qu’en Normandie. Ces accords traitent de déplacements, de comportements éco-responsables et des compétences du CSE en la matière
  • Questions RH : Les avantages du forfait mobilité, le droit d’alerte environnemental, le risque d’annulation de licenciements économiques en cas d’absence de transmission au CSE des informations environnementales ;
  • Le point de vue de : Fatima Bensenouci, élue du CSE d’une association d’Indre-et-Loire, présente la démarche de négociation de son syndicat à propos de la mobilité des salariés.

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(IV et fin) Délibérer et négocier

Je clos ce mini-dossier sur « délibération et négociation de compromis » en commentant la tribune publiée avant-hier par Le Monde de Claude A. Garcia et Silvio O. Funtowicz, respectivement professeur de sciences appliquées à l’université de Berne (Suisse) et professeur de philosophie des sciences à l’université de Bergen (Norvège). Leur texte se termine ainsi « Apprenons à mieux décider ensemble. » Il débute par ces mots : « Il y a des problèmes simples. Il y a des problèmes compliqués et il y a des problèmes – comme la transition énergétique ou la réforme des retraites – qui sont des problèmes sournois. » Au mitan de l’article, on lit avec plaisir cette assertion : « En impliquant les parties prenantes dans le processus de décision (…), nous pouvons transformer la prise de décision collective et jeter les bases d’une nouvelle forme de débat démocratique. »

Leur tribune est intéressante à plusieurs titres. D’abord, elle entremêle avec justesse et cohérence diverses notions-clés, telles « problème », « décision », « délibération », « participation » et « démocratie ». Ensuite, elle enrichit notre connaissance des processus de décision en introduisant le concept de « problème sournois » (ou « problème vicieux », « problème malicieux », « problème pernicieux », etc., pour traduire wicked problem, notion forgée par Horst Rittel et Melvin Webber, tous deux théoriciens du design industriel et présentée dans leur article de 1973, Dilemmas in a General Theory of Planning, revue Policy sciences, 4-2, p.155-169 ; lire ici). Enfin, elle commente diverses difficultés dans la pratique de la participation citoyenne.

Un wicked problem est un problème posé par des phénomènes difficiles à analyser, comme la pollution, la démocratie, le numérique, l’aménagement du territoire, etc. Rittel et Webber identifient dix propriétés de ces « problèmes vicieux » : ils n’ont pas de définition claire ; leur connaissance est incomplète ; ils sont difficilement objectivables ou décomposables en éléments simples ; ils peuvent être décrits comme le symptôme d’autres problèmes ; la façon dont ils sont décrits détermine la liste de leurs solutions possibles ; ils appellent un nombre infini de solutions ; ces solutions ne sont ni vraies ni fausses, seulement bonnes ou mauvaises ; il n’existe aucun moyen de tester au préalable ces solutions ; les conséquences de ces solutions peuvent impacter fortement la vie des personnes concernées ; ils n’appellent pas de règle claire d’arrêt de décision.

Le lecteur en conviendra à l’issue de sa lecture de cette liste : le système des retraites en France est un (sacré) wicked problem !

Comment peut-on dès lors l’aborder ? Double réponse de Garcia et Funtowicz : un, en ne le traitant pas comme un problème simplement compliqué à résoudre, et deux, en l’instruisant via une délibération collective appropriée car renouvelée.

Car les affirmations sur le futur, notent-ils, sont contingentes ; et certains postulats sont indémontrables. Les quatre scénarios commentés dans le rapport du COR, le Conseil d’orientation des retraites,  illustrent cette difficulté. Ils ont pour ambition, indique le rapport, « d’être suffisamment contrastés et raisonnables pour éclairer le débat ». Ce sont des projections libres, construites sur des hypothèses plausibles de taux de chômage et de productivité du travail salarié. À court terme, d’ici 2032, les dépenses sont supérieures aux recettes ; à long terme, « les dépenses de retraites ne dérapent pas, elles sont relativement maîtrisées », comme le précisait Pierre-Louis Bras, président du COR en janvier 2023. Même ambivalence du point de vue des recettes puisque le solde à long terme du système (en déficit, à l’équilibre ou générant des excédents) dépend surtout de choix politiques (comme la détermination du taux de cotisation des fonctionnaires, ou la réduction de leurs membres, ou la constance de son effort d’équilibration des comptes sur plusieurs années, etc. Hervé Le Bras, dans une tribune au journal Le Monde en février dernier (lire ici), considérait que l’espérance de vie prise en compte par le COR était surestimée et que « le déficit déjà modeste en 2027 (12 milliards d’euros) serait pratiquement résorbé pour la bonne raison que moins de progrès de l’espérance de vie se traduit par moins de personnes âgées ». Et, concluait-il en prenant en compte les cotisations des salariés migrants, « le problème du déficit des retraites disparaît quasiment, du moins à l’horizon 2030 ».

Autrement dit, le problème du financement de notre système de retraites appelle des solutions différentes dès lors qu’on priorise un équilibre des comptes sociaux dès 2027 ou à partir de 2032, ou qu’on raisonne en déficits cumulés sans les rapprocher du montant des réserves disponibles (« On parle d’un déficit qui va être là année après année. C’est 150 milliards d’euros sur les dix prochaines années », Mme Borne dixit) ou, en rapprochant les deux montants (« Cela ne génère pas de panique parce que, derrière, il y a des réserves d’un montant supérieur », Michaël Zemmour dixit). Comment trancher ? En ne tranchant pas, justement, en tous cas immédiatement ! Mais en dessinant des scénarios de trajectoires de déficits, soumis ensuite à la délibération citoyenne, de sorte que le décideur final – le gouvernement – choisisse une solution à l’aide de différents critères discutés lors de cette délibération, y compris ceux que ce gouvernement entend retenir.

L’idée, ici, est de fabriquer collectivement les éléments constitutifs de cette solution via la transparence des chiffres, l’examen de diverses hypothèses et la pesée de leur plausibilité, la confrontation argumentée des points de vue, etc.

« Lorsque les enjeux sont élevés et les incertitudes irréductibles ou non mesurables, lorsque les valeurs qui guident la décision sont contestées et que les décisions sont urgentes », Garcia et Funtowicz proposent « d’abandonner les approches classiques » et d’y substituer une autre manière de délibérer et de décider. Ils nomment cela « la science post-normale » – une curieuse expression, qui traduit imparfaitement à mes yeux la démarche inclusive qu’elle est censée décrire : « Il s’agit d’inclure d’autres voix – scientifiques, experts, décideurs, représentants de la société civile et membres du public – dans le processus de décision. Non pas pour construire un consensus probablement inatteignable, mais pour élargir la base de connaissances et d’expériences sur laquelle fonder les décisions. » Cette démarche délibérative renouvelée a été proposée, en France, par Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe dans un formidable opus, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, paru au Seuil en 2001 (lire ici), et sur lequel je m’appuyais pour construire mon cours de sociologie de la décision que je donnais dans différents départements d’ingénierie à l’INSA de Lyon entre 2010 et 2015.

Ces auteurs opposaient ainsi « la science confinée », tournée vers elle-même, à la « recherche scientifique de plein air », ouverte aux associations et aux individus qui s’y sont engagés. Ils y dessinaient les contours d’une démarche originale de construction collective de décisions à propos de wicked problems dont nous pourrions aujourd’hui nous inspirer. J’en rappelle les principaux éléments à partir de la table des matières de leur ouvrage (réédité en 2014, avec Yannick Barthe en coordinateur ; lire ici)

Il y a d’abord les (très) utiles notions de forums hybrides et d’espace dialogique des forums hybrides. Il y a ensuite les éléments de la démarche ; les sous-titres les explicitent : Explorations et apprentissages collectifs ; L’organisation des forums hybrides ; Participer à la formulation des problèmes ; Participer au collectif de recherche pour l’élargir et l’organiser ; La double exploration des mondes possibles et du collectif, etc. Il y a enfin une approche différente de la décision, dont rendent compte les titres d’autres chapitres : L’action mesurée, ou comment décider sans trancher ? ; Une nouvelle conception de la décision ; La démocratisation de la démocratie, etc.

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La feuille de route de ces prochaines années, d’ici 2027, est claire : poursuivre la réflexion théorique à propos de la « délibération démocratique de compromis » ; expérimenter, partout où cela est possible et nécessaire, des forums publics s’inscrivant dans cet effort délibératif et de construction collective de scénarios compromissoires ; rendre compte de ces initiatives, les valoriser et mutualiser leurs enseignements ; diffuser largement, par mille moyens et dans mille lieux, une culture de nouage de compromis en explicitant les techniques pour y parvenir, à partir d’exemples concrets et actuels (par exemple : la présence du loup dans le Vercors, la chasse à la glu des oiseaux migrateurs, les lacs collinaires et le pompage sauvage dans les cours d’eau, etc.) ; éditer un magazine « grand public » dont la ligne éditoriale serait celle d’une « pédagogie de la négociation collective » ; publier dès 2024 un Dictionnaire de la délibération collective de compromis, le promouvoir lors d’un colloque public à l’Assemblée nationale ou au Sénat, etc.

Je termine ainsi ce mini-dossier de blog sur un vœu : sur ce (beau) sujet de la délibération et de la négociation, que cent fleurs s’épanouissent et que cent écoles rivalisent…

(III) Délibérer & négocier

« Il faut donc redessiner l’espace de la délibération collective en y intégrant les pratiques d’ajustement et de compromis propres aux espaces de négociation. Ce n’est pas une utopie ni une vaine trituration : cela existe près de chez nous, en Suisse et en Belgique, et cela se nomme une démocratie de négociation. Conjoindre négociation et délibération est probablement l’une des voies les plus sûres de sortie des crises sociales et institutionnelles contemporaines. » Ainsi se concluait mon billet précédent (lire ici). J’ajoutais : « À quoi ressemblerait concrètement cette délibération de compromis ? » Je tente, dans ce dernier billet de ce mini-dossier, quelques éléments personnels de réponse.

La notion – européenne – de démocratie de négociation a été forgée à la fin des années 1960 par deux politistes, l’un allemand (Gerhard Lehmbruch), l’autre hollandais (Arend Lijphart). Ils ont l’un et l’autre étudié, comme le résuma un politiste français, Olivier Giraud, dans un article publié dans la revue Négociations en 2009 (lire ici), « le cas de petits pays dont la démocratie est particulièrement stable et apaisée, et qui, cependant, présentent un niveau élevé d’hétérogénéité religieuse (Liban), linguistique (Belgique), linguistique et religieuse (Suisse), ou encore idéologique et religieuse (Pays-Bas). »

Par des analyses de l’histoire de ces pays, de leurs institutions et des cultures politiques qui y ont cours, Lehmbruch et Lijphart ont montré qu’il y était possible de « favoriser par des arrangements institutionnels mais aussi par la diffusion d’une culture du compromis, la résolution de clivages majeurs qui, dans d’autres contextes, occasionnent crises, violences et guerres ». Sont ainsi valorisés dans ces pays « la modération politique, le respect des minorités ainsi que le pouvoir et la capacité des élites à négocier et imposer des compromis dans les sociétés clivées. »

Quelles sont les principales caractéristiques politiques de ces « démocraties de négociation » – Belgique, Suisse, etc. ? Entre autres, les suivantes : le nuancement de la règle du vote majoritaire par la pratique d’arrangements préalables entre partis, groupes et communautés ; une culture et une habitude partagée du compromis, évitant toute dramatisation du jeu social et politique ; l’attribution de compétences politiques à des institutions et des groupes d’intérêts indépendants du pouvoir politique ; le partage du pouvoir entre différentes forces représentant des segments contrastés de la société ; des gouvernements formés à partir de coalitions politiques larges et stables, avec octroi d’un droit de veto à chaque partenaire ; et la présence de groupes sociopolitiques de force égale, aucun ne pouvant durablement se trouver exclu du jeu démocratique.   

Il est donc illusoire de considérer que la France puisse s’acheminer un jour vers une telle « démocratie de négociation » : notre histoire sociale et politique est aux antipodes d’un tel modèle. D’autant plus qu’il y a de nombreux revers à la médaille… Ces démocraties font ainsi l’objet de sérieuses critiques : une opacité des choix et de la responsabilité de la prise des décisions ; un jeu politique structuré par les seules élites dominantes, négociant entre elles sans grande transparence leurs arrangements ; une certaine passivité des citoyens et une fermeture de l’espace politique aux groupes sociaux minoritaires, etc. 

En étudiant de près ces démocraties de négociation, l’idée est moins de rêver de devenir une Suisse française que de réfléchir à ce que nous pourrions expérimenter chez nous en nous inspirant de certaines procédures délibératives et compromissoires qui y ont cours.

Parmi celles-ci : l’initiative populaire (un « comité d’initiative » rédige un projet de votation ; s’il est accepté par la Chancellerie fédérale, ses promoteurs ont 18 mois pour récolter au moins 100 000 signatures, qui sont ensuite validées par les municipalités. La votation populaire peut intervenir plusieurs mois plus tard après accord de la Chancellerie d’État) ou le référendum cantonal et communal (pour contester, par exemple, un acte législatif cantonal ou communal, avec une procédure voisine  en termes de collecte de signatures de citoyens).

Ce qui est importe cependant est moins ces procédures délibératives en elles-mêmes que ce que leur mise en œuvre nécessite en termes d’ajustements et de mises en accord entre citoyens, administrations et responsables politiques (autrement dit : en termes de négociations et de compromis). Pour qu’il y ait une votation en Suisse, il faut en effet une série de mises en accord préalables : au sein du comité d’initiative populaire (pour écrire le texte de la pétition, par exemple) ; au sein de la Chancellerie fédérale (pour valider le texte proposé à la votation, pour l’organiser, etc.) et entre le Chancelier et le Président de la Confédération (compte tenu du thème de la votation, etc.) ; au sein des composantes politiques du gouvernement fédéral, etc. À ces instances et à ces individus négociant les modalités d’organisation de cette votation s’ajoutent celles et ceux chargés de mettre en œuvre son résultat – ce qui suppose, là aussi, pas mal d’ajustements et de négociations…

Nommons délibération démocratique de compromis ce type de co-construction des décisions publiques où, à chaque moment et pour chaque étape de cette délibération collective, se nouent des compromis entre les instances et les individus concernés. Ces compromis portent sur la méthode, sur le fond, sur les conséquences de la votation, etc. Ils sont nécessairement requis puisque sans eux la procédure démocratique elle-même ne pourrait être effective. Comment se justifient-ils ? Par un profond attachement des citoyens suisses à des institutions et des valeurs politiques originales : un gouvernement collégial, dont les sept membres doivent refléter la diversité politique, linguistique et démographique du pays ; un rôle prépondérant accordé aux lois fédérales et cantonales, votées directement par les citoyens ; le rejet d’un dirigeant politique providentiel, s’autorisant, une fois élu à imposer au pays des réformes qui n’auraient pas été au préalable débattues et validées par le suffrage citoyen ; le refus de faire prospérer une aristocratie politique composée d’individus se décrétant de « meilleurs gouvernants », etc.

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Comment s’inspirer de ces principes et expérimenter en France des séquences de démocratie délibérative de compromis ? Plusieurs tribunes d’experts ont abordé le sujet. On lisait ainsi ceci dans une tribune de Jean Garrigues, auteur de La République incarnée. De Léon Gambetta à Emmanuel Macron (Perrin, 2019) publiée par Le Monde en juillet 2022 (dont le titre vaut programme : Notre démocratie fatiguée suscite un besoin urgent de dialogue, de débat apaisé ; lire ici) :

« La demande sociale de délibération n’a cessé de se manifester depuis quelques années, que soit par le succès de la “démocratie participative” mise en avant par Ségolène Royal dans sa campagne de 2007, au moment des “Nuits Debout” en 2016 ou des “Gilets jaunes” en 2018-2019 (…) C’était à chaque fois la même frénésie de discussion, de débats, une volonté affirmée de retrouver les grands moments délibératifs de notre histoire, des clubs de la Révolution française, de 1848 ou de la Commune de Paris ».

« La société de délibération » poursuivait-il, « est en effet l’essence même de notre histoire politique, avant même la Révolution française. C’est par la délibération que la IIIe République, âge d’or de la vie parlementaire, a conçu et fabriqué les grandes lois qui constituent encore aujourd’hui le socle de notre vie démocratique, telles que la liberté de presse, de réunion, du divorce, du syndicalisme, ou encore la laïcité scolaire et la séparation des Eglises et de l’Etat. L’étude de la fabrication de ces lois essentielles, qui nous régissent encore aujourd’hui, montre à quel point elles ont répondu à une exigence de débats contradictoires, d’amendements et d’inflexions multiples, qui laissaient tout loisir à chaque député, représentant la nation tout entière, d’exprimer son point de vue sans contrainte, et ainsi d’enrichir les résultats de la délibération. »

Sauf que ce temps semble révolu : « Dans ce processus de présidentialisation, tendant à transformer les Assemblées en chambres d’enregistrement », poursuit Jean Garrigues, « la délibération s’est lentement effacée sous le poids de la disciplinarisation de la majorité et du coup d’éclat protestataire des minorités impuissantes. C’est pourquoi il sera si difficile de la réanimer. La société politico-médiatique s’est construite depuis des années sur la polarisation, la brutalisation du discours, l’outrance, la caricature, la démagogie, la culture du buzz, tout ce qui est exactement le contraire du dissensus régulé et productif, tout ce qui entrave la délibération. »

Que faire ? Réponse de Jean Garrigues : « Le redéploiement, à tous les niveaux, de la délibération », puisque « notre démocratie fatiguée suscite un besoin urgent de dialogue, de débat apaisé, sous peine d’être condamnée à la violence de rue et à l’affrontement des extrêmes ».

Tirons trois leçons de cette première tribune. Un, la délibération est un débat contradictoire. Si ce débat doit être apaisé, il est d’abord une confrontation de points de vue différents, parfois divergents. Deux, ce débat vise une décision à prendre ; celle-ci se construit par cette confrontation. Trois, cette décision est d’autant plus riche et efficiente qu’elle a été prise à l’issue d’une délibération  au cours duquel des points de vue ont été exprimés « sans contrainte ». À l’agenda de notre réflexion doit donc figurer la définition des règles organisant cette délibération (comment la parole est distribuée ; comment les assemblées sont animées ; comment les informations sont collectées et traitées, etc.)

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Une seconde tribune, également publiée par Le Monde, nous semble intéressante. Elle concerne la possible révision de notre Constitution, écrite en 1958. Dominique Rousseau, professeur de droit public, formulait en mars 2021 à son égard quatre propositions pratiques :

« D’abord, l’institutionnalisation d’assemblées primaires de citoyens, regroupant tous les citoyens d’une circonscription électorale et auxquelles seraient soumis les projets de lois avant qu’ils ne soient discutés à l’Assemblée nationale et au Sénat. Inscrites dans la Constitution, ces assemblées primaires de citoyens seraient donc permanentes – à la différence du référendum d’initiative citoyenne, qui est intermittent – et garantiraient une action continuelle sur les affaires de la cité.

Ensuite, l’institutionnalisation des conventions de citoyens réunissant une quinzaine d’entre eux tirés au sort pour délibérer et produire une proposition normative sur un sujet d’intérêt général.

Enfin, à côté de l’assemblée des territoires – le Sénat – et de l’assemblée de la nation – l’Assemblée nationale –, la création d’une nouvelle assemblée constitutionnelle, l’Assemblée sociale, qui remplacerait le Conseil économique, social et environnemental. Elle aurait trois compétences principales : organiser les conventions de citoyens ; accueillir les pétitions des citoyens − les analyser avec les pétitionnaires et des citoyens tirés au sort et les transmettre à l’Assemblée nationale et au Sénat pour que ces assemblées répondent à ces initiatives −; délibérer à égalité de pouvoir avec le Sénat et l’Assemblée nationale sur les projets et propositions de loi. »

Dans une tribune plus récente (Il faut repenser le texte en s’appuyant largement sur la société civile, publiée en mars 2023 (lire ici), Dominique Rousseau précise sa démarche.

Il préconise la création d’un Comité pour la réécriture de la Constitution, comprenant « vingt membres dont une moitié serait des citoyens tirés au sort et l’autre moitié des professeurs d’université et des personnalités expérimentées nommés par décret en conseil des ministres (…) Le travail de ce comité s’ordonnerait en quatre étapes. D’abord, il devrait organiser des assemblées décentralisées dans tout le pays pour recueillir les propositions des citoyens. Ensuite, il devrait, sur la base de ces propositions, rédiger les nouveaux articles du projet de Constitution et l’argumentaire expliquant l’esprit de ces nouvelles dispositions. Puis ce travail serait soumis à la discussion d’une commission mixte paritaire Assemblée nationale/Sénat/Conseil économique, social et environnemental et aux assemblées réunies lors de la première étape. »

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Quelques conditions permissives sont cependant à réunir :

  • Arrimer cette délibération à des objets délibératifs concrets – donc susceptibles de mobiliser, pour en débattre, des centaines de milliers de salariés / citoyens à qui il faudra néanmoins donner les informations-clé pour nourrir leur réflexion, individuelle et collective.
  • Décentraliser autant que faire se peut cette délibération : dans chaque commune, au plus près des habitants et de leurs expériences, et dans chaque établissement d’entreprise ou chaque service administratif, au plus près des besoins et des problèmes à résoudre ;
  • Outiller tous ces délibérants, via des hotline et des sites web, d’informations et de techniques de discussion / confrontation de points de vue.
  • Finaliser clairement cette démarche délibérative : décider ensemble du devenir de nos principales institutions du vivre-ensemble (assurance-chômage, système de retraites, politiques du travail et de santé publique, etc.) et des mesures à mettre en œuvre pour réussir la transition écologique.
  • Opter, dès le lancement de cette démarche délibérative, pour une méthode générique de prise de décision dans les diverses assemblées délibérantes : par des compromis pragmatiques. Ce qui suppose que l’objectif de cette délibération générale – décider collectivement, en s’adossant sur nos différences pour les surmonter – soit énoncé avec clarté.

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Tels seraient des éléments nourrissant une démarche généralisée de démocratie délibérative de compromis. Candide utopie que cette proposition, formulée en ce jour de 10ème journée nationale de mobilisation contre une réforme injuste, brutale et mal ficelée de notre système de retraites et contre un président et quelques ministres stupidement inflexibles, ne dissimulant plus leur amateurisme et leur déconnexion du réel ? Probablement. Mais personne ne contestera l’urgence sociale et politique d’imaginer les contours d’une refondation de nos démocraties sociale et politique…

Délibérer & négocier

(En ce mardi 7 mars 2023 de mobilisation en France contre une réforme du système de retraites largement contestée, je débute par l’article ci-dessous un mini-dossier, intitulé Délibérer & négocier, qui prolonge mes réflexions précédentes à propos de l’art de réformer.  

Comme j’appartiens à une génération d’individus qui s’engagèrent en politique, au début des années 1980, pour promouvoir, via une démarche réformiste / social-démocrate, une société capable de se produire elle-même, s’enrichissant de ses différences et sachant réguler ses conflits par la négociation, ce premier billet reproduit un entretien accordé à la Revue civique par Michel Rocard au printemps 2008, publié par cette revue sous le titre Michel Rocard et l’art délicat de la réforme (pour l’intégralité de l’entretien, lire ici). Bien que quinze ans se soient écoulés, le propos de Michel Rocard est d’une étonnante actualité au moment où la majorité de droite du Sénat entend surenchérir sur les « régimes spéciaux » ou quand Mme Borne, M. Macron et M. Dussopt commettent, l’une après l’autre, toutes ces erreurs d’appréciation et d’action pointées ci-dessous par l’ancien Premier ministre de François Mitterand…

Le message de M. Rocard « On ne peut pas reformer contre la volonté du pays. Il faut faire en amont un travail de pédagogie pour arriver à un diagnostic partagé, seul moyen de permettre une véritable négociation » est suffisamment explicite ; je me dispense donc, dans ce premier billet, de toute glose supplémentaire. Dans les deux billets suivants, je m’adosserai sur diverses chroniques et tribunes publiées récemment par le journal Le Monde pour tenter d’articuler démocratie sociale d’entreprise efficiente et démocratie politique refondée.)

Revue Civique : vous avez mis sur le devant de la scène la question du financement des retraites, il y a près de vingt ans déjà. Depuis, les choses n’ont pas beaucoup évolué (ou par étapes très progressives et limitées) et le taux d’activité des seniors reste dramatiquement bas. Pourriez-vous revenir sur votre démarche initiée à l’époque ?
Michel Rocard : Je savais que la question du financement futur des retraites était l’un des sujets majeurs pour l’avenir du pays. J’avais rencontré beaucoup d’économistes et de prospectivistes, mais aussi des associations de seniors actifs, intervenant pas exemple dans le domaine humanitaire. Pour mettre sur le devant de la scène la question des retraites et donc de l’emploi des seniors, il était nécessaire que l’opinion en prenne conscience. On ne peut pas reformer contre la volonté du pays. Il faut faire en amont un travail de pédagogie pour arriver à un diagnostic partagé, seul moyen de permettre une véritable négociation. C’était l’objectif du Livre blanc sur les retraites.

(…) À votre arrivée à Matignon comme chef du gouvernement, en 1988, vous décidez d’affronter la réforme des retraites en recherchant un consensus préalable ; votre axiome tend à privilégier la recherche du consensus, même si cela prend du temps, plutôt que de passer par la loi. Or, il faut bien avouer que dans le domaine des retraites, le politique a privilégié, et continue de le faire, la décision législative. Avec parfois, comme en 1995, un retour de bâton des plus rudes et finalement contreproductif…
Si vous voulez faire évoluer les choses, il faut éviter d’annoncer théâtralement les réformes et les lois car chacun imagine ce qu’il va perdre sans que vous ayez le temps de montrer à la collectivité l’avantage des mesures prises. Dans une négociation, il faut magnifier la valeur de la contrepartie ! Pour réformer, il est nécessaire de bien définir l’objectif, de rendre la discussion très technique et très professionnelle pour « désymboliser » (au sens de dédramatiser) les enjeux.

Cette démarche nécessite-t-elle de construire préalablement un consensus sur le diagnostic ?
Oui, c’est un préalable. Si les partenaires sociaux s’accordent déjà sur le diagnostic, la moitié du chemin est accomplie. Je savais que la question du financement des retraites représentait un sujet effrayant pour la société dans son ensemble. C’est pour cela que ma formule sur le risque de « faire sauter plusieurs gouvernements » a autant marqué les esprits. Le Livre blanc était donc une façon de créer les conditions d’un consensus sur le diagnostic. J’ai donc d’abord obtenu l’accord des partenaires sociaux sur le fait d’établir un diagnostic. La prise de conscience de l’augmentation de l’espérance de vie a été une donnée forte et incontestable. Il apparaissait clair aussi que les syndicats, et plus largement l’opinion publique, se refusaient à deux approches : l’augmentation des cotisations ou la diminution des pensions. L’allongement de la durée de cotisation apparaissait comme le levier le plus acceptable par le corps social.
Une fois que le texte a été rédigé et vérifié par les experts, je l’ai soumis à chaque partenaire social pour qu’il soit épuré de toute charge symbolique contre-productive. Il s’agissait de rencontrer les syndicats en bilatérale pour éviter des phénomènes de concurrence entre eux. La conférence de presse que j’ai tenue ensuite a permis de confirmer l’accord de tous sur le diagnostic, appelé Livre blanc.
J’ai ensuite lancé, au moment même de la publication, le deuxième étage de la fusée: une Mission de dialogue sur les retraites. C’était pour moi la clef du dispositif. Je voulais qu’un groupe, piloté par Robert Cottave, ancien patron de la Fédération des cadres FO, se mette en place pour multiplier les débats en France, dans les régions et dans les entreprises, avec l’ensemble des partenaires sociaux. Le choix de la personne avait bien sur beaucoup d’importance mais il fallait aussi que ce soit le représentant d’un syndicat qui ne soit ni trop réformiste, comme la CFDT, ni trop tribunicien, comme la CGT. Je pensais qu’il fallait compter au moins deux ans pour que le corps social maîtrise les enjeux et fasse éclore des pistes de solution. Après seulement, il y aurait eu une négociation à trois, entre les organisations patronales, les syndicats de salariés et l’État. Une loi aurait été votée par la suite si nécessaire.

Cette Mission me semble être un point original de votre démarche et se rapproche des habitudes nordiques, où la recherche de consensus entre tous les acteurs prend du temps mais permet de faire ensuite des réformes structurantes soutenues par l’ensemble de la société. Or, cette Mission n’a pas eu de traduction concrète. Pour quelles raisons ?
Après mon départ de Matignon, Edith Cresson n’a pas cru nécessaire de poursuivre sur cette voie. Elle ne croyait pas à la méthode et n’était pas intéressée par l’enjeu des retraites. Elle a mis fin à la Mission du dialogue sur les retraites. Heureusement, l’essentiel du travail d’information pédagogique des cadres sociaux du pays était fait. On a ensuite perdu beaucoup de temps… La conséquence aura été aussi qu’Edouard Balladur a décidé de façon unilatérale et sans adhésion réelle de la société, alors que les partenaires sociaux étaient mûrs pour une négociation au sens strict c’est-à-dire pour aborder le problème par la voie contractuelle. On a privilégié la contrainte et, avec Alain Juppé, cette logique a été poussée avec fracas. Le dernier épisode sur les retraites des « régimes spéciaux », montre que l’on continue à traiter des mesures sociales prioritairement par le recours à la loi sans passage par le compromis et la discussion. Or, le contrat sera toujours plus fécond que le décret et le décret vaudra toujours mieux qu’une Loi. La Loi devrait juste entériner le contrat passé entre les acteurs…

La notion de contrat nous renvoie à la notion d’engagements réciproques, de négociation, de « grain à moudre » pour reprendre une ancienne formule d’André Bergeron. Mais, en même temps, il faut avouer que la question des retraites date de plus de quinze ans et que le corps social a progressivement pris conscience des conséquences de l’allongement de la vie, dont il faut tout de même rappeler que cela constitue une belle nouvelle pour nous tous ! Il me semble que cette prise de conscience devenue majoritaire a beaucoup joué dans l’échec dans l’appel de certains syndicats à la mobilisation des salariés bénéficiant des « régimes spéciaux ». Le temps de la réforme, sur ce point, était arrivé…
C’est vrai. Mais je crois qu’il aurait été plus efficace et plus respectueux des acteurs sociaux de négocier secteur par secteur, en commençant par la RATP, et de donner plus de temps à la négociation et à la recherche d’un consensus. Le président de la République, Nicolas Sarkozy, a cherché la symbolique de l’épreuve de force pour témoigner de sa volonté de réforme, mais je crois qu’il prend le risque d’une crispation future des partenaires syndicaux. Il aurait été possible d’éviter ces grèves, ces pertes de croissance pour le pays, cet affrontement négatif entre différents salariés…

Mais on dit souvent qu’il est, au fond, « impossible de réformer en France ». Qu’en pensez-vous ?
Je ne suis pas d’accord. La réforme est difficile et demande du temps. J’insiste sur cela : il ne faut pas afficher un calendrier car du coup on se met au pied du mur. Il faut accepter de prendre le temps et de préparer les esprits. Prenons l’exemple d’Air France: lorsque j’ai été nommé Premier ministre, les experts disaient que dans cinq ans l’entreprise allait à la faillite. Discrètement, j’ai pris des contacts, et en quatre mois j’ai convaincu Jérôme Seydoux de vendre UTA à Air France. Quel était l’objectif ? UTA disposait de lignes rentables dans le Sud-est et d’une participation dans Air Inter. En reprenant UTA, Air France se renforçait, devenait majoritaire dans Air Inter et atteignait la taille critique. Il a finalement fallu une loi qui mettait en cause le «ni-ni» de Mitterrand (ni privatisation, ni nationalisation). Mais au bout du compte, nous avions, sans oppositions frontales de l’opinion ou des salariés, une entreprise qui pouvait s’appuyer sur le marché intérieur, comme la Lufthansa par exemple. Avec la très bonne gestion de sa direction, sous Christian Blanc puis Jean-Cyril Spinetta, le groupe poursuit aujourd’hui son développement et a évité tout risque de disparition. Il est au premier rang mondial. Je pourrais aussi vous citer l’exemple de Renault ou de l’évolution de la Poste et des Telecom…

J’ai aussi le souvenir d’une réforme de l’éducation dans le secteur agricole, à l’époque où vous étiez ministre de l’Agriculture, et qui s’était autrement mieux passée que celle de l’Éducation nationale qui avait conduit à la mobilisation de près d’un million de personnes dans la rue…
C’est exact. Le secteur agricole doit beaucoup à un grand personnage, Edgar Pisani, qui avait créé les conditions d’une forme de cogestion avec le monde agricole du secteur. Pour la question de la réforme de l’enseignement, j’ai aussi joué sur la négociation avec l’ensemble des partenaires, y compris secrètement le Grand Orient de France ! Il y a eu deux lois, à la demande du syndicat majoritaire de l’époque, la FEN. Ces deux lois ont été votées à l’unanimité. Cela n’est jamais arrivé au Parlement français sur l’enseignement depuis 1871, même pour la Loi sur les universités d’Edgar Faure en 1968 !

Revenons à la question des régimes spéciaux pour les retraites et à votre idée selon laquelle il faut gouverner et négocier, aussi en se protégeant des médias. Si l’on prend l’exemple de la réforme du régime des salariés de la Banque de France, qui est rentrée dans la sphère commune des 40 années de cotisation, il semble que votre théorie avait dans ce cas fort bien fonctionné ! Vous pouvez nous préciser les choses ?
Le régime de retraite des salariés de la Banque de France a, en effet, été réformé sans que l’on en parle beaucoup. Les médias ne parlent de ces sujets que lorsqu’il y a des conflits… Il faut donc chercher à régler les questions à l’abri des médias et en déminant les enjeux.
Lorsque Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, a débuté les négociations, la CGT a déposé pour avertissement un préavis de grève et la presse a commencé à parler de la question. Puis, des discussions ont eu lieu de façon décentralisée et avec chaque syndicat. Un consensus s’est dégagé progressivement au sein du Groupe, sans que les médias ne s’intéressent au sujet puisqu’il n’y avait rien de croustillant à en dire. Finalement, l’ensemble des syndicats, hormis la CGT, a signé l’accord. Et le succès fut obtenu sans conflit. Et croyez vous que les médias se soient emparés du sujet pour montrer un cas exemplaire de réussite du dialogue social ? Bien sûr que non… Silence absolu sur cette réforme, parce qu’elle a marché ! (…)

(Propos recueillis par Serge Guérin pour la Revue Civique, printemps 2008. Je remercie cette revue pour son aimable autorisation de reproduction)

L’État du dialogue social en France en 2023. 5ème édition du Baromètre Syndex-Ifop

(Je reproduis ci-dessous le dernier article du blog Les Clés du social intitulé Baromètre Syndex-Ifop 2023 : le dialogue social toujours à la peine et qui commente les résultats du 5ème Baromètre IFOP-Syndex sur le dialogue social en France (917 élus du personnel interrogés, 1308 salariés d’entreprise et 410 chefs d’entreprises et DRH d’entreprises de plus de 50 salariés. Sondage réalisé en octobre – novembre 2022). Pour lire l’article, cliquer ici. Pour accéder au sondage, cliquer ici)

« La 5ème édition du baromètre Syndex-Ifop vient de paraître fin janvier. Il montre que la réforme des IRP avec la mise en place des CSE n’est toujours pas « avalée » par les représentants du personnel, même s’ils semblent s’en accommoder aujourd’hui. Pour eux, les relations sociales dans les entreprises restent fragilisées par la nouvelle institution. Mais ils se déclarent, plus que l’an passé, offensifs et motivés. Quant aux chefs d’entreprise, ils semblent être satisfaits de ce nouveau cadre du dialogue social.

Selon que l’on soit salarié, représentant du personnel ou employeur, les avis sur les CSE sont très différents. Ainsi, les 2/3 des salariés ont une bonne image de leur CSE et y attachent beaucoup d’importance. Ils ont plutôt confiance dans les élus du CSE (60 % contre 61 % en 2021) mais s’estiment toutefois moins bien représentés. 51 % disent être bien représentés (contre 55 % en 2021). Mais 58 % des salariés ne sont pas prêts à y participer (sensiblement au même niveau qu’en 2021). Toutefois, ils sont 83 % à déclarer qu’ils iront voter aux prochaines élections du CSE…

L’état d’esprit des représentants du personnel est toujours négatif (86 %) vis-à-vis des relations sociales à la suite de la mise en place des CSE, même s’ils le sont moins que les années précédentes (91 % en 2021). Ils se sentent moins fatigués que l’an passé (60 % ; -5 points), déçus (42 %, + 1 point) et même en colère pour près d’un tiers d’entre eux (32 %, – 2 points).

Toutefois, 30 % des représentants du personnel restent motivés (+ 5 points par rapport à 2021) et 20 % sont optimistes (+ 4 points).

Il existe un écart saisissant entre les salariés, leurs représentants et les chefs d’entreprise sur la perception des uns et des autres de la qualité du dialogue social. Les salariés accordent tout juste la note de 5,7/10 (5/10 pour les représentants du personnel) alors que les dirigeants ou les DRH donnent une note de 7,8/10.

Les dirigeants et représentants du personnel ne donnent pas les mêmes priorités sur les éléments qui concourent fortement au dialogue social. Ils ne partagent pas la même conception du dialogue social. Ainsi, les dirigeants évoquent en tête le respect de la législation (74 %), la confiance entre participants (64 %) et la transmission et la qualité de l’information (63 %). Les représentants du personnel mettent en premier les relations avec les salariés (70 %), la prise en compte des revendications par les employeurs (67 %) et à 65 % la qualité de l’information et la confiance.

Pour chacun de ces items, ils expriment une grande frustration. Ainsi, les relations avec le personnel ne sont de bonne qualité que pour 44 % d’entre eux. 59 % estiment la prise en compte des revendications par les employeurs de mauvaise qualité. Il en est de même pour l’information (49 %) et la confiance entre participants au dialogue social (59 %).

En ce qui concerne les sujets à traiter en CSE, salariés, représentants du personnel ou dirigeants placent en premier, mais pas au même niveau d’exigence, les questions de santé, sécurité et conditions de travail (83 à 91 % pour les élus, 67 à 81 % pour les salariés, 63 à 75 % pour les dirigeants). Si les élus et les salariés veulent traiter des questions de salaires et de pouvoir d’achat, ce n’est pas le cas des dirigeants (45 % seulement). Les enjeux économiques et d’emploi sont moins cités par les salariés (entre 33 et 43 %) et un peu plus par les dirigeants (de 43 à 47 %). Quant aux élus, ils sont autour de 60 % à vouloir les traiter en CSE. Arrivent ensuite les réclamations individuelles et collectives (pour 52 % des élus mais 45 % des salariés et seulement 35 % des dirigeants) et les questions environnementales (32 % des élus, 31 % des salariés et 25 % des dirigeants).

Dans les inconvénients du CSE, les représentants du personnel citent toujours l’accroissement de l’investissement en temps (36 %, + 4points entre 2023 et 2022) et un manque d’attractivité de la fonction (31 % ; + 4 points). 93 % des représentants du personnel rencontrent des difficultés à recruter de nouveaux élus. Mais surtout, ils placent en premier l’affaiblissement de leur poids vis à vis de la direction (37 %), plus 4 points par rapport à l’an passé ce qui laisse penser que les relations sociales se sont dégradées cette année.

Toutefois, les autres inconvénients exprimés par les représentants du personnel semblent moins sensibles que les autres années : ordres du jour trop chargés (33 %, – 9 points), déficit d’expertise (21 % ; – 3 points) ; moins bonne prise en compte des enjeux (22 % ; – 8 points) ; perte de temps disponible (19 % ; – 2 points) ; perte de proximité (19 % ; -5 points).

Tout se passe comme si les élus du personnel avaient progressivement intégré la nouvelle donne ou qu’ils s’y sentent plus à l’aise (peut-être parce qu’ils ont suivi des formations). Ainsi, ils sont 74 % à déclarer avoir effectué des stages de formation économique et 75 % des stages en santé, sécurité et conditions de travail. Ces deux formations sont jugées intéressantes pour appréhender le rôle de représentant du personnel (62 % pour les conditions de travail et 60 % pour l’économie). Mais les élus demandent surtout une formation pour maîtriser le fonctionnement du CSE (65 %). Seulement un quart d’entre eux souhaitent une formation à l’environnement, nouvelle prérogative du CSE.

Les attentes des représentants des salariés sont en règle générale beaucoup plus fortes que celles des dirigeants. Ainsi, loin devant, le renforcement du poids des avis émis par le CSE est attendu par plus de 4 élus sur 5 alors que ce n’est le cas que pour 1 dirigeant sur 5. Les points de vue, quoique éloignés, se rapprochent sur la volonté de développer un dialogue social plus près du terrain (63 % pour les élus ; 37 % des dirigeants) ou sur des réunions du CSE recentrées sur des sujets importants (61 % ; 41 %).

Les autres attentes des élus sont peu partagées par les dirigeants. Il en est ainsi d’un meilleur accès à l’information, des moyens et du temps supplémentaires pour les élus, de la mise en place d’un agenda social ou encore de plus de formations – entre 55 % et 60 % des représentants du personnel contre 14 à 19 % des dirigeants.

Le baromètre Syndex-IFOP aborde aussi les questions du télétravail et des salaires. Ce qu’il faut retenir sur le télétravail, c’est qu’il est perçu par les représentants des salariés comme facteur de compétitivité de l’entreprise mais qu’il a aussi des impacts négatifs sur l’intensité du travail, les risques psychosociaux, le fonctionnement du CSE et la solidarité et les échanges entre collègues. Toutefois, les salariés apprécient la politique de télétravail mise en place par leur entreprise (49 % y sont favorables contre 22 % y sont opposés) et les intéressés la plébiscitent (72 % contre 28 %).

Sans surprise, les divergences entre dirigeants et salariés et leurs élus sont sensibles sur les salaires et rémunérations. Les salariés ont plus d’exigence que les représentants du personnel. En effet, les premiers souhaitent des augmentations moyennes de 10,7 % alors que les représentants du personnel revendiquent 8,4 %. Quant aux résultats attendus, les salariés sont plus pessimistes : 3,4 % pour les salariés contre 4,2 % pour les élus. Les dirigeants eux pensent n’accorder que 3,5 %. Ce nouveau baromètre Ifop-Syndex semble montrer que, le temps passant, les CSE s’installent dans le paysage social mais laissent beaucoup d’amertume chez les représentants du personnel. Ces derniers restent toutefois optimistes et motivés. Ils mesurent les risques de recul du dialogue social dans les entreprises face à des directions qui ne les écoutent pas ou pas beaucoup, et aux difficultés qu’ils rencontrent pour recruter de nouveaux élus au moment du renouvellement des CSE, en 2023. » (Les Clés du social, 1er mars 2023)

L’avenir de la négociation collective en France : une victime collatérale de la réforme des retraites ?

« Dicunt enim et non faciunt » (Matthieu, 23,3) – Ils disent de le faire, et pourtant ils ne le font pas. Si, dans un futur proche, un historien des questions sociales étudie l’épisode de cette réforme 2023 des retraites en le rapprochant des pratiques et des statistiques de la négociation collective dans la France contemporaine, nul doute qu’il constatera, verbatim et traces documentaires à l’appui, un écart certain entre ce qui est dit (par le gouvernement) et ce qui est fait (par ce même gouvernement). Nos gouvernants encouragent ainsi le dialogue social dans les entreprises mais se refusent à toute négociation des mesures qu’ils envisagent en matière de retraite des salariés.

Le dossier de presse du ministère du travail à propos du thème 3 (« La démocratie sociale ») des « Assises du travail », en cours de traitement, indique – avec raison ! – que « l’appréhension du dialogue social au sein de la société doit être positive en valorisant notamment son impact au vu du contenu des accords négociés » (lire ici). Pourquoi cette positivité du dialogue social s’arrêterait cependant aux seules entreprises (ou aux branches professionnelles) et ne concernerait pas l’action gouvernementale ? Et pourquoi la nécessité de valoriser l’impact de ce dialogue social ne s’imposerait pas à la puissance publique ?

On peine à comprendre la posture de nos gouvernants actuels. Comment peuvent-ils, dans un même souffle, reconnaître quelques vertus à l’accord négocié et refuser d’emprunter ce chemin pour réformer notre système de retraites ? J’ai tenté, dans un récent billet de blog (lire ici), de comprendre les raisons de la crispation en cours : pas d’apprentissage collectif au sein des élites technocratiques ; pas de sensibilisation de ces mêmes élites au dialogue social au cours de leur formation initiale, en grande école ou en école d’ingénieurs ; croyance, par ces élites, qu’elles sont l’incarnation de l’intérêt général, etc.

Mais le problème posé par l’attitude gouvernementale de ces dernières semaines est surtout celui du message subliminal adressé aux employeurs et aux salariés. Et ce message est de nature à hypothéquer l’avenir de la négociation collective en France contemporaine. La manière dont M. Macron, Mme Borne et M. Dussopt ont décidé  d’imposer au pays une réforme, mal pensée et mal ficelée, de notre système de retraites, aura en effet un impact certain sur la pratique, ces prochains mois, de la négociation collective en France dans les entreprises, grandes, moyennes et petites, dans les hôpitaux et les collectivités locales. Le message, explicite ou implicite, qu’auront véhiculé ces derniers mois les députés de la majorité présidentielle et nos gouvernants auprès des salariés et des employeurs français est un clair message d’invalidation du dialogue social et de défiance envers la négociation collective.  Comment pourront-ils convaincre des employeurs réticents d’opter pour des pratiques de compromis quand eux-mêmes les récusent haut et fort, ne cessant d’affirmer leur « détermination » et leur refus de prendre en compte les objections, nombreuses et argumentées, de leurs opposants ? Nos efforts collectifs, depuis plus de vingt ans, pour promouvoir ce mécanisme moderne et efficace de co-régulation sociale dans la branche professionnelle et dans l’entreprise semblent ainsi brisés net par cette absurde conjonction actuelle de radicalités, d’amateurisme et de passage en force.

***

Vendredi 17 février, Assemblée nationale. Jérôme Guedj, député PS, interpelle le ministre du Travail, M. Olivier Dussopt, à propos du nombre de bénéficiaires d’une retraite à 1200 euros. Il lui demande de quelle administration provient les chiffres qu’il a donnés la veille (40 000 nouveaux retraités concernés chaque année). Olivier Dussopt lui répond en deux temps. D’abord : « Vous perdez les pédales depuis quelques jours (…) Vous ne savez pas comment vous refaire la cerise ». Et ensuite : « Je n’ai pas à rendre compte ni des canaux ni sur la manière dont je fais mes prévisions ». La veille, jeudi 16 février, le ministre du Travail avait dû s’excuser publiquement pour avoir rempli une grille de mots-croisés pendant que les députés s’exprimaient pour défendre leurs amendements. « J’ai fait une bêtise (…) Je me suis fait rattraper par la patrouille. On ne m’y reprendra pas » indiqua-t-il dans un tweet. Le lendemain minuit, à la clôture forcée des débats, le ministre du Travail « s’égosille » dans le micro (dixit le journal Le Monde), et s’adresse ainsi aux députés LFI quittant l’hémicycle et entonnant devant lui le chant des Gilets jaunes : « Personne n’a craqué ! Personne n’a craqué ! Et nous sommes là devant vous, pour la réforme ! »

On comprend qu’Olivier Dussopt perde son calme, mis sous pression car devenu la cible d’inadmissibles attaques ad hominem et surtout défenseur d’une loi qu’il sait injuste et mal embouchée. On le lui pardonne. Ce qui pose ici problème est néanmoins le sous-texte que comprennent tous ceux qui ont visionné ces images ou lus ces déclarations : qu’il est normal de répondre aux insultes par d’autres insultes, normal de se conduire aussi vulgairement que  ses opposants, normal de se comporter comme un gamin en cour d’école.

Imaginons une séance de négociation collective, disons : la neuvième depuis trois mois, dans une grande entreprise, à propos d’emplois menacés et de gains de productivité à regagner. Imaginons un délégué syndical, intrigué par le chiffre de 40 % de perte de productivité en un an que vient d’annoncer le directeur général, lui demandant comment ce chiffre a été calculé et quel service l’a établi. Imaginons que le directeur industriel réponde ceci : « Je n’ai pas à rendre compte ni des canaux ni sur la manière dont je fais mes calculs ». On imagine sans peine la colère du délégué syndical, la gêne du DG et la surprise du DRH…

Imaginons maintenant que lors de la réunion suivante de négociation, le délégué syndical qui, entre temps, a tenté de vérifier ce chiffre de 40 % en enquêtant auprès du service Méthode, interpelle à nouveau le DI à propos de ces 40 %. Imaginons que ce directeur lui réponde ceci : « Vous perdez les pédales depuis quelques jours (…) Vous ne savez pas comment vous refaire la cerise ».

Nous serions outrés et nous estimerions que ce directeur aurait bien besoin de participer à une « formation commune aux techniques de négociation collective fondées sur la résolution de problèmes », telles que je les anime ici ou là, depuis plusieurs années.

En transposant l’épisode honteux du débat à l’Assemblée à une situation possible dans une entreprise, que veux-je montrer ici ?

Qu’il y a un devoir d’exemplarité de nos gouvernants. Montrer l’exemple en appliquant dans sa propre action de manager ce qu’on recommande à autrui de faire est un principe éprouvé. Le site web de la Cegos, un des premiers cabinets à avoir importé en France les techniques nord-américaines de management, indique ceci dans une page consacrée à l’exemplarité (lire ici) : « Être exemplaire, c’est pouvoir montrer à travers ses propres comportements ce qui est attendu et le chemin à suivre (…) Lorsqu’il incarne dans ses comportements quotidiens les valeurs et les qualités auxquelles il tient, [le manager] amène tous ses collaborateurs à les reproduire. »

Que ces gouvernants doivent être mus par la seule éthique de responsabilité. Autrement dit : qu’ils portent pleinement attention aux moyens mobilisés pour atteindre l’objectif, en termes d’efficacité comme au regard des conséquences du déploiement de ces moyens. Le sociologue Max Weber, concepteur de cette dualité éthique de conviction / éthique de responsabilité, parlait parfois, pour nommer la seconde, « d’éthique du succès » et « d’éthique de l’adaptation au possible ». C’est dire combien l’éthique de responsabilité est soucieuse d’efficacité : elle sait donc être pragmatique, nouer des compromis, et ajuster les moyens et les fins aux aléas auxquels se heurte toute action humaine.

Tout porte à croire que nos ministres actuels sont animés par une seule éthique de conviction, insouciante des conséquences et sourde aux objections d’autrui. Nulle surprise qu’elle s’accompagne de la justification d’une action violente du pouvoir politique, ceux qui l’exercent étant persuadés qu’ils incarnent l’intérêt général et qu’ils ont le droit d’imposer aux citoyens des réformes  drastiques au nom d’idéaux qu’ils défissent eux-mêmes et qu’ils présentent faussement sous le sceau de l’ardente nécessité.

Que ces gouvernants ont un devoir moral de respect des personnes et des convictions de ces derniers. La manière dont M. Macron, au cours de son marathon au Salon de l’agriculture samedi 25 février, a répondu à ses (rares) contradicteurs, méprisante et inutilement agressive, illustre, jusqu’à la nausée, une conception anachronique de l’exercice du pouvoir. Un manager est respecté, nous ont appris les théoriciens du management, dès lors qu’il traite avec respect ses subordonnés. Sinon il l’apprend à ses dépens : méprise, et tu seras méprisé ; sois méfiant, et l’on se méfiera de toi ; humilie, et tu seras tôt ou tard humilié. Là aussi, le message subliminal adressé aux employeurs par nos élites dirigeantes est corrosif ; il sera d’autant plus écouté par les moins éclairés d’entre eux qu’il encourage leur conception rétrograde du management des hommes et des organisations.

Que la légitimité institutionnelle de ces gouvernants n’est pas rivale d’une légitimité sociale portée par les contre-pouvoirs qu’abrite toute démocratie. La réaction de M. Macron au Salon de l’agriculture face à un militant écologiste (« Je suis élu par le peuple français, vous êtes élu par qui ? ») est symptomatique d’une lecture également anachronique de l’espace politique au XXIème siècle. M. Macron, au premier tour des élections de 2022 n’a réuni sur son nom que 19 % des inscrits (soit 9,7 millions de voix). Les candidats de l’actuelle NUPES ont totalisé, eux, 11,1 millions de voix, soit 22 % des inscrits. Le « peuple » est donc divers dans ses choix politiques ; et c’est de cette diversité dont se nourrit l’espace démocratique. Réfuter la légitimité sociale des syndicats au nom de la seule « légitimité procédurale » (comme Pierre Rosanvallon nomme la légitimité de M. Macron ; voir ici son entretien au journal Le Monde), est aussi néfaste qu’hasardeux ; car ces deux légitimités sont nécessaires, et la seconde a grand besoin de la première pour que puissent être enrichis et validés les choix politiques.

Que les procédures de dialogue social dans les espaces productifs ne peuvent et ne doivent pas emprunter aux gesticulations en cours actuellement dans l’espace politique. Préservons nos entreprises des pratiques observées à l’Assemblée nationale. Respect et écoute des personnes, priorité aux meilleurs arguments, usage des méthodes participatives pour identifier les problèmes à régler et élaborer des solutions appropriées, délibération collective sur les choix et les priorités, recours aux experts et recueil des bonnes pratiques, etc. : longue est la liste des principes modernes de management et de prise de décision collective dans les organisations productives. L’avenir de la négociation collective en France se joue peut-être dans les prochaines semaines. La feuille de route des partenaires sociaux est donc claire : faire vivre un dialogue social exemplaire dans les entreprises, petites et grandes, sur de multiples sujets – dont l’urgente transition écologique ! – et montrer à nos gouvernants, ministre du Travail en tête, l’actualité d’une régulation sociale conjointe mature et innovante.

« Note conclusive des coprésidents du Comité d’évaluation des ordonnances Travail (Septembre 2017-janvier 2023) »

(Je reproduis ici-dessous la note rédigée par les deux coprésidents du Comité d’évaluation des ordonnances Travail, Marcel Grignard et Jean-François Pillard, en conclusion des travaux de ce dernier, après la décision de M. Olivier Dussopt, ministre du Travail, d’y mettre fin – malgré nos souhaits répétés de prolonger l’exercice. Membre impliqué dans ce comité d’évaluation, je souscris, sans nulle réserve, au propos des coprésidents. Je reviendrai dans quelques semaines à propos des « sujets sur lesquels il conviendrait d’observer les évolutions en cours et à venir »).

« En septembre 2017, une série d’ordonnances (n° 2017-1385, 2017-1386, 2017-1387, 2017-1388, ratifiées par la loi du 29 mars 2018 et désignées par « ordonnances travail ») sont entrées en vigueur pour « faire évoluer le droit du travail et le cadre de la négociation collective (…), afin de donner aux acteurs la capacité de prendre au plus près du terrain les décisions qui favoriseront l’efficacité économique et le progrès social ». Dans le même temps, le gouvernement a décidé que cette réforme ferait l’objet d’une évaluation « pour fournir aux citoyens une information à la fois claire et neutre sur les impacts des mesures » (dixit la lettre de mission du 28 septembre 2017, accessible ici).

Pour mener cette évaluation, un comité a été mis en place et la ministre du Travail, par une lettre de mission, nous en a confié l’animation et la présidence (avec Sandrine Cazes jusqu’en septembre 2020). France Stratégie a assuré le secrétariat du comité et la coordination des travaux.
Le 6 janvier 2023, le comité d’évaluation a tenu sa dernière réunion prenant acte de la décision du ministre du Travail de mettre un terme à cet exercice. Décision rendue publique quelques semaines auparavant et parallèlement au lancement des Assises du travail (auxquelles nous sommes associés via les travaux de l’atelier « démocratie sociale »).

Lors de cette séance du 6 janvier, nous avons proposé au comité le principe et le contenu de cette note conclusive qui vise à tirer les enseignements majeurs de ces cinq années d’existence du comité ; à proposer quelques repères utiles à ceux qui œuvrent sur le terrain du dialogue social ou de l’évaluation. Note qui n’engage que ses auteurs mais qui se fait largement le relais des avis et réflexions du comité et s’appuie sur les nombreux et fructueux échanges avec l’équipe de France Stratégie. Depuis sa création en novembre 2017, le comité a produit quatre notes d’étape et rapports intermédiaires, disponibles sur le site de France Stratégie (lire ici), alimentés par de multiples travaux quantitatifs et qualitatifs, les uns ponctuels, d’autres s’inscrivant dans la durée :

• Des travaux de cadrage ou de mise en perspective de l’exercice d’évaluation (objectifs, sujets à traiter, données disponibles, méthodes de travail, travaux analytiques, etc.). Soulignons en particulier ce qui a visé à expliciter le terme de « qualité du dialogue social » et ce qui pourrait la mesurer.
• Le suivi de la mise en œuvre des dispositions des ordonnances via les indicateurs administratifs (concernant la création des CSE, les accords spécifiques de RCC et d’APC, le nombre d’accords d’entreprise et le suivi quantitatif du contentieux des conseils des prud’hommes) ; des études qualitatives et sondages sur le déploiement et l’appropriation des dispositifs par les acteurs de terrain ; des analyses du contenu d’accords collectifs ; des analyses de décisions de cours d’appel portant sur des licenciements sans cause réelle et sérieuse.
• Des travaux visant à évaluer ce que produisent les ordonnances et la manière dont s’en saisissent à différents niveaux les principaux acteurs concernés (avec un regard spécifique sur ce qu’il en a été pendant la crise Covid).

Des travaux conduits dans une grande diversité de modalités, de sources, d’implication d’acteurs :

– Travaux de recherche basés sur des monographies d’entreprises et sélectionnés dans le cadre d’un marché d’études (études de cas réalisées en 2019) et par trois appels à projet successifs portant sur les deux volets de la réforme : relations individuelles et relations collectives du travail.

– Auditions, tables rondes, etc., impliquant partenaires sociaux (représentants de directions d’entreprise et représentants de salariés ainsi que leurs organisations), observatoires départementaux du dialogue social, cabinets intervenant auprès des partenaires sociaux, etc.

– Enquêtes commandées par le comité (enquête CSA en 2018) ou réalisées avec des partenaires extérieurs (ANDRH, cabinets d’avocats, experts auprès des CSE).

– Une multitude d’informations et d’études fournies par les administrations permettant un suivi d’indicateurs et les discussions sur leur signification.

– Enquêtes et recherches réalisées indépendamment du comité.

Tous ces travaux ont été présentés au comité et discutés par ses membres qui y ont apporté leur expertise et leur expérience ; comité réunissant les différentes parties prenantes concernées (partenaires sociaux, chercheurs, experts, praticiens et administrations). Ces travaux croisant de nombreuses sources de différente nature et aux résultats convergents ont mis en évidence des tendances et des enseignements sur les évolutions en cours. Le rapport de décembre 2021 en témoigne. In fine, c’est une masse d’informations et d’analyses disponibles.

Soulignons cependant que nous n’en sommes pas à une évaluation complète de la réforme, évaluation dont il convient de mesurer les limites et la complexité (qui rendent sans doute illusoire une évaluation d’impact voulant comparer les situations avant et après réforme).

· L’évaluation d’une telle réforme – de nature systémique – est intrinsèquement complexe et requiert du temps, car devant prendre en compte : la diversité et le caractère générique de nombreuses dispositions ; les effets attendus surtout qualitatifs et diffus dans le temps ; l’imbrication des ordonnances avec de précédentes réformes mais aussi avec des dispositifs légaux ultérieurs ; et enfin les délais nécessaires à la production de données exploitables avec suffisamment de recul.

· Les difficultés techniques sont fortes pour isoler les effets spécifiques des ordonnances : tenter de mesurer leurs effets sur le fonctionnement du marché du travail, la compétitivité des entreprises et les évolutions de l’emploi est un exercice forcément limité, dans la mesure où de très nombreux paramètres influent sur l’économie et l’emploi, dans un contexte où les écosystèmes sont en évolution permanente, en particulier durant cette période (crise sanitaire puis conséquences économiques des tensions commerciales internationales et de la guerre en Ukraine).

· Les moyens disponibles et les données accessibles sont limités. Bien souvent les données ont été conçues antérieurement et indépendamment des réformes évaluées et ne sont donc que partiellement adaptées à un exercice d’évaluation (cf. données pour mesurer la création des CSE issues de la base de données MARS, conçue pour mesurer la représentativité).

· Enfin, s’agissant d’une réforme impactant l’ensemble des entreprises et visant à leur confier une beaucoup plus grande autonomie en termes d’organisation du dialogue social et de négociation collective, les pratiques des responsables d’entreprise, des salariés, de leurs représentants sont déterminantes, répondent à une multitude de paramètres difficiles à appréhender à travers les outils statistiques et les études disponibles. C’est en particulier le cas pour la myriade de TPE concernant des millions de salariés.

Beaucoup reste à faire pour évaluer ce que produisent les dispositifs au cœur de la réforme, dont les effets semblent aujourd’hui très ambivalents. Parmi les sujets sur lesquels il conviendrait d’observer les évolutions en cours et à venir :

· Les enjeux de proximité entre les représentants élus et les salariés. Au sein des CSE, comment se fait l’articulation entre les missions transversales de l’instance et les fonctions de représentation de proximité des salariés ? Comment parvient-on à articuler analyse et évolution du travail avec les enjeux économiques, environnementaux, stratégiques ? Comment apporte-t-on des correctifs aux limites constatées ? Quelle évolution concrète dans l’exercice de leurs mandats pour des élus pris dans l’injonction d’une plus grande professionnalisation au regard du contenu de la mission et dans l’exigence d’une relation renforcée avec les salariés qu’ils représentent ? Quel accès effectif des élus aux formations – et lesquelles ? Quels équilibres entre exercice d’un mandat et carrière professionnelle ? Les tendances de reflux de candidatures aux élections se confirment-elles ? Quel regard portent les salariés sur leurs élus, sur l’utilité du dialogue social au sein du CSE, sur ce que produit la négociation collective ?

· Le dialogue social dans les TPE et les PME. Quelle évolution de l’implantation des CSE dans ces entreprises où les taux de couverture restent faibles ? Quelles sont les pratiques effectives de représentation dans ces structures où les élus du CSE sont peu nombreux, les syndicats rarement présents ? Quelles sont les modalités de négociation, les contenus des accords conclus dans ces entreprises au regard des modalités de conclusion (signature par des délégués syndicaux, le CSE, des élus mandatés, ratification par référendum, etc.) et des cultures de ces entreprises ?

· L’articulation entre négociations de branches et négociations d’entreprise. Comment se modifient leurs périmètres sous l’effet de la nouvelle articulation prévue et de la priorité donnée à la négociation d’entreprise ? Comment les branches, également soumises à des processus de fusion / réorganisation, redéfinissent-elles leur place dans ce contexte ?

· L’évolution des contenus de la négociation. Quelle évolution de l’appropriation de l’ouverture du champ de négociation au niveau de l’entreprise ? Comment la règle de l’accord majoritaire affecte-t elle, selon le type de thématique négociée, les stratégies des négociateurs ? Quelles sont les articulations entre prérogatives d’information / consultation, agenda social, négociation collective ? Quelles perspectives pour le conseil d’entreprise, adopté à ce jour par une poignée d’entreprises ? Des questionnements (non exhaustifs) qui restent à instruire et qui justifient que des chercheurs poursuivent des travaux d’étude ou d’évaluation et que les acteurs sociaux – concernés en premier lieu – se saisissent de ces enjeux.

D’ores et déjà peuvent être mis au service de ces besoins la poursuite du travail entrepris par France Stratégie sur la définition de la « qualité » du dialogue social et ses indicateurs ; la prochaine enquête « Réponse » de la DARES qui sera déployée au cours de ce semestre et dont les résultats publiés en 2024 pourront renseigner sur l’évolution de la représentation des salariés et sur les modalités du dialogue social au sein des entreprises ; les publications de la DGT et de la DGEFP qui doivent permettre une continuité pour le suivi des indicateurs (nombre d’accords collectifs, APC, RCC, etc.). Dans un autre registre, les projets FACT portés par l’ANACT (appel à projet à venir en mai) débouchent sur des expérimentations riches d’enseignements sur le dialogue social et la négociation collective.

Des ODDS (Observatoires départementaux du dialogue social) en dépit de moyens limités ont su produire un travail dont les résultats seraient amplifiés s’ils essaimaient largement dans leur environnement, si la mise en commun portée par quelques DREETS se confirme.

Quant à l’évaluation proprement dite, nous tirons de notre expérience quelques enseignements :

· Une évaluation telle qu’elle a été pratiquée s’apparente à un diagnostic partagé d’autant plus riche qu’il résulte d’une confrontation de points de vue différents impliquant notamment les acteurs directement concernés par la réforme. Et il faut saluer la décision politique qui a permis sa réalisation. En amont, une réforme de l’ampleur de celle des ordonnances devrait reposer sur un diagnostic solide et rendu public. Un tel travail en renforcerait la pertinence et permettrait de pointer dans la réforme en question les bases de son évaluation au regard des objectifs attendus. La comparaison entre les besoins de cette évaluation et les indicateurs existants permettrait alors de décider de quelques évolutions de ces derniers (nous avons fait le constat d’absence d’indicateurs sur des éléments centraux quand perdurent des indicateurs à la pertinence rongée par l’évolution de nos sociétés). Il conviendrait aussi de décider de modalités de fonctionnement (entre l’échelon politique, l’administration, le pilotage de l’évaluation) aptes à dépasser les frictions naturelles résultant d’une évaluation autonome. Ainsi, dès le début de la mise en œuvre de la réforme et après avoir procédé à une analyse des différents registres d’évaluation possibles, seraient délimitées les priorités de l’évaluation au regard des conditions de faisabilité et précisés les moyens nécessaires à sa réalisation.

· La composition et l’implication du comité d’évaluation sont des éléments clés. Elles ont permis de croiser les regards de multiples acteurs concernés par les sujets aussi complexes et entremêlés que ceux portées par les ordonnances de 2017. Mais les travaux du comité ont pu parfois pâtir d’un trop faible engagement de quelques membres, de la trop faible remontée quant aux réalités et pratiques extrêmement diverses témoignant de l’hétérogénéité des entreprises. La question d’une forme de captation du point de vue d’acteurs directs insérés dans les entreprises nous semble devenue incontournable.

· L’utilisation des résultats de l’évaluation par les acteurs concernés est la condition de son utilité. La mise à disposition sur le site de France Stratégie de tous les travaux du comité va de soi. En complément et en appui du travail du comité, nous avons réalisé en tant que coprésidents entretiens et auditions. Il s’agissait notamment et en accord avec la ministre qui nous a confié cette mission de mettre en évidence les tendances à l’œuvre et d’alerter pouvoirs publics et partenaires sociaux, ce que nous avons tenté de faire. La prise en compte de ces enseignements nous semble bien modeste. Il conviendra d’apprécier à l’issue des « Assises du travail » ce qui sera retenu en matière de réponses à la nécessité de remédier aux limites de la démocratie sociale.

Les travaux du comité ont dressé un bilan nuancé de la mise en œuvre des ordonnances. Celles-ci ne pouvaient, par magie, créer une dynamique permettant d’améliorer la diffusion et l’efficacité du dialogue social. Elles ont pu çà et là avoir l’effet inverse, bousculant les acteurs du dialogue social dans un contexte de plus en plus complexe et difficile. Une grande partie des CSE vont procéder au renouvellement de leurs membres. Il serait vital qu’en amont un diagnostic partagé permette de préciser les objectifs d’un dialogue social utile aux salariés et à l’entreprise ; de remédier aux difficultés pointées au cours de leur premier mandat ; de négocier ou renégocier les modalités du dialogue social (CSE, CSSCT, RP, agenda social, etc.) ; de se saisir des opportunités ouvertes par les ordonnances.

Alors que la lassitude des élus devant une mission de plus en plus difficile à accomplir est prégnante, les craintes quant aux difficultés à renouveler les instances vont-elles se confirmer ? La crise de la démocratie de représentation qui affecte largement nos sociétés peut-elle épargner les entreprises par ailleurs confrontées à des transformations d’ampleur et devant faire face à une succession de crises au point d’en faire un arrière-plan structurel ? Partage de la valeur, contenu et organisation du travail, besoins en compétences et fidélisation, intégration des enjeux environnementaux, responsabilité sociétale des entreprises, raison d’être… Les décisions à prendre, les compromis à construire en tenant compte de la diversité des attentes des parties constituantes et prenantes sont multiples et compliqués. Peut-on faire l’économie d’un dialogue social solide, au risque de voir les logiques d’affrontement l’emporter ?

La demande des travailleurs d’être associés aux décisions les concernant est croissante et s’impose à l’instar de ce que connaît notre société. Elle est dans l’entreprise une opportunité à saisir tant du point de vue de l’implication synonyme de compétitivité que de la dynamisation d’un dialogue social ancré sur le travail. À cet égard, les quelques expériences de « dialogue professionnel » articulé avec le rôle des élus représentant les salariés nous semblent prometteuses. C’est une possibilité de relier enfin le quotidien du travail et les enjeux stratégiques, les intérêts individuels et le projet commun, les salariés et leurs représentants.

L’arrêt du travail d’évaluation des ordonnances ne doit pas mettre fin aux analyses et réflexions sur ce qu’est et ce que produit le dialogue social dont nous avons souvent dit qu’il était avant tout une question de culture, de pratiques, d’engagement des acteurs concernés. Bien au contraire, ce que fournit le travail d’évaluation est une invite à franchir un cap. Il est de la responsabilité des entreprises, des organisations syndicales et professionnelles, des pouvoirs publics de s’en saisir.

Nous ne saurions terminer cette note sans des remerciements sincères à tous ceux qui ont permis notre travail. Murielle Pénicaud qui, ministre du Travail, nous a confié cette mission et Sandrine Cazes avec qui nous avons eu le plaisir de la conduire. Les membres de France Stratégie avec qui nous avons travaillé pour leur engagement, leur compétence, leur disponibilité au service de la qualité et de la pertinence de cette évaluation. L’ensemble des membres du comité dont la contribution a été déterminante tout au long du processus et toutes celles et tous ceux que nous avons rencontrés au fil d’une multitude de contacts, entretiens, auditions…

Marcel Grignard et Jean François Pilliard. »

(V et fin). L’art de réformer. Regards sur le cas français

Quatrième journée de mobilisation, ce jeudi 16 février 2023. Tout laisse penser que le million de manifestants sera à nouveau atteint ce soir. Mais Mme Borne, M. Veran et M. Dussopt confirmeront encore une fois « la détermination » du gouvernement de faire adopter son projet de loi. Pourtant, chaque jour, de nouvelles tribunes d’experts et d’universitaires pointent les  incohérences de ce dernier, ses points aveugles et les inégalités qu’il va générer. À l’Assemblée, toutes les outrances ont désormais libre cours. Et forte est la probabilité que le pire est devant nous…

Est-ce ainsi que les réformes se font – dans la douleur, l’injustice et les vociférations ? Nous nous sommes habitués, depuis quelques décennies,  à faire coïncider réformes et manifestations de rue, au point que nous ne pouvons imaginer qu’il en aille autrement. Rien ne nous y oblige : nos gouvernants ne sont pas contraints de réformer contre la majorité des citoyens, et nulle force, hors leur sentiment de justice, ne contraint les gouvernés à s’opposer par principe à toute réforme. Tentation autoritaire des uns et refus protestataire des autres appartiennent à des séries sociales différentes ; et leur conjonction, comme c’est le cas aujourd’hui (et comme cela le fut en 2019 et en 1995), est un phénomène à expliquer dans sa singularité ; ce n’est pas une constante sociale.

Quelles conditions faut-il réunir pour qu’il y ait une « réforme des retraites » digne de ce nom et que celle-ci soit jugée acceptable par les salariés ? Les précédents billets de ce mini-dossier – l’entretien de 2004 avec Michel Rocard (I et II), les propos « à chaud » de 2021 de Jean-Edouard Grésy et Yves Halifa (III), et la tribune récente d’Olivier Mériaux (IV) – ont fourni d’utiles conseils. Je commente ici quelques autres conditions de succès, peu abordées et qui me semblent utilement compléter les analyses de mes collègues.

La première condition de succès est relative à la conception même d’une réforme : elle doit viser l’amélioration du sort du plus grand nombre, sans dégrader pour autant le sort de quelques uns.  Qu’est-ce, en effet, que réformer ? « Organiser, modifier quelque chose (un état de fait, un système, une institution) en transformant les règles existantes afin d’améliorer ses structures et son fonctionnement » indique la notice du CNRTL-CNRS (je souligne). À cette aune, la « réforme des retraites », telle que défendue actuellement par le gouvernement de Mme Borne peut difficilement être qualifiée de « réforme » : elle détériore les conditions de vie d’un nombre significatif de salariés dits (depuis la pandémie de Covid-19) « de seconde ligne », obligés de travailler plus longtemps et de cotiser plus de 43 ans ;  elle ne corrige guère les inégalités sociales au travail et face à la séniorité, voire les accentue ; la hausse prévue des pensions ne concernerai finalement que les carrières complètes, excluant du dispositif de nombreuses salariées ; et la méthode employée  se dérobe aux règles usuelles du réformisme et de la démocratie sociale.

Que manque-t-il pour une réforme sociale d’ampleur si sont recherchées  justesse de sa conception et justice de son objectif ? D’abord, une bonne dose d’humilité des réformateurs – ne serait-ce que ne pas accuser leurs prédécesseurs d’avoir manqué de courage…. – et le souci de ces derniers de procéder de façon incrémentale, sans vouloir tout changer (puisque cela conduit à coup sûr à ne rien changer !). On ne change pas plus la société par décret, comme l’écrivait Michel Crozier en 1979 dans son livre éponyme, qu’on ne réforme en 2023 un système de retraites à coups de 47-1 ou de 49-3. Crozier écrivait alors ceci, et je suis frappé par l’actualité de son propos : « Détruire fascine. On rêve de prendre les citadelles et de raser les donjons. Du passé, on prétend encore joyeusement faire table rase. Ce sont là des stratégies barbares, parfaitement inadaptées à cette matière infiniment délicate qu’est l’homme. Révolutionnaires et technocrates partagent au fond ce modèle de raisonnement primitif, fondé sur le chantage et la répression. » « La réforme ou la faillite ! » de Gabriel Attal » et « Le droit de grève n’est pas un droit de blocage » d’Aurore Bergé illustrent, un petit demi-siècle plus tard, la constance de nos gouvernants. Ont-ils cependant lu Crozier ?

Même problème de conception quand on étudie les argumentaires des promoteurs de cette réforme face à ceux des opposants. On assiste à un affrontement de deux rationalités – l’une conséquentialiste,  l’autre axiologique –  là où il aurait été judicieux de les rendre complémentaires. La première rationalité, qui anime l’action du gouvernement, considère la réforme des retraites du strict point de vue de son utilité et de sa nécessité (ajuster les droits sociaux aux évolutions démographiques ; éviter des déficits récurrents). Face à elle, en contestant sa validité, une autre rationalité anime des centaines de milliers de manifestants depuis le 19 janvier. Ils considèrent cette réforme du point de vue de sa brutalité et de sa justice – ou plutôt de son injustice, eu égard aux inégalités qu’elle va générer. Ce type de conflit de rationalités  (utilité vs. justice), somme toute assez classique,  se résout par une mise en compatibilité de ces deux systèmes normatifs à travers une série de décisions compromissoires empruntant alternativement à l’un et à l’autre de ces registres.  De sorte que chacun peut considérer que les options qu’il a défendu structurent pour une part l’accord final, dès lors forcément complexe, auquel sont parvenus, après moult efforts, les représentants de chaque camp. Et la réforme est acceptée car jugée acceptable…

Mais il n’y eut point de négociation, encore moins collective, et tout se limita à des phases, bilatérales et multilatérales, de concertation – le mot fut à dessein prononcé plusieurs fois – de manière à rappeler aux responsables syndicaux et patronaux le degré d’ouverture exact (c’est-à-dire : faible) de l’espace transactionnel. Deux légitimités sont aujourd’hui face à face : celle de la société civile, forte de sa diversité et de sa tranquille assurance, et celle du gouvernement, affirmant que cette mesure de report de l’âge de départ en retraite figurant dans le programme du candidat à sa réélection, il y aurait déni de légitimité institutionnelle à vouloir s’y opposer. Là aussi, dans la vie ordinaire des organisations, ces querelles de légitimité se résolvent par d’habiles compromis valoriels, notamment en recherchant une macro-légitimité commune, celle-ci permettant aux deux légitimités en rivalité d’apparaître comme des déclinaisons possibles d’un même problème normatif (par exemple : celui de l’équilibre financier à venir d’un système de retraites par répartition où la singularité des parcours individuels serait respectée). Aujourd’hui, dans cette France de février 2023, cette solution compromissoire, pourtant esquissée en 2018-2019 du temps de la mission Delavoye sur les retraites, a disparu des préoccupations de chaque camp. L’heure est à la seule disqualification de l’adversaire.

Or, il ne peut y avoir de réforme socialement acceptée que si chaque camp, vis-à-vis de ses mandants et des mandants de l’autre camp, agit de façon éthiquement et politiquement responsable.  Est ici dommageable la décision du Président de la république de juger moralement l’action des oppositions, syndicales et parlementaires (qui n’auraient « nulle boussole » et se seraient « perdues »), après qu’il eût sermonné les dirigeants syndicaux et leur enjoint d’être « responsables » et de « ne pas bloquer le pays ». Ces petites phrases assassines, dont sont friands les journalistes, n’ont jamais nourri le débat démocratique ; elles visent à seulement l’enflammer ; et toujours les raccourcis de la pensée devancent de peu les pensées raccourcies…

La gauche parlementaire et les responsables syndicaux ont leur part de responsabilité. L’outrance érigée en beaux-arts et la désinvolture des députés LFI dans l’hémicycle sont des indicateurs de cette fatigue démocratique dont il nous faut redouter l’issue possible dans l’élection d’une Marine le Pen comme cheffe d’Etat. Mais les oppositions ne gouvernent pas ; elles n’ont pas accès aux ressources dont disposent les  ministres et les administrations centrales. Il revient donc au Président de la république, à  la Première ministre et au ministre du Travail d’agir avec justesse et discernement. Le premier avait promis le soir de sa réélection « l’invention collective d’une méthode refondée pour cinq années de mieux » ; la deuxième s’était réjouie, lors de son discours de politique générale, de devoir « agir autrement »  et « bâtir ensemble des compromis » du fait de l’absence d’une majorité absolue ; et le troisième a la réputation d’être un ministre compétent. Le trio réunissait donc toutes les qualités pour réussir une réforme des retraites inscrite à l’agenda… dès 2018. Cinq ans plus tard, le chaos règne à l’Assemblée nationale et un million de manifestants clament dans la rue leur opposition au texte de loi. Il y a toujours loin des intentions aux actes…

Cette réforme au forceps est surtout le nom d’un processus de décision publique fondé sur l’entre-soi, la pensée unique et l’oubli des citoyens. Il n’y eut pas, pour la rédaction de ce texte, une quelconque once d’open policy à l’anglo-saxonne. Les principes de cette démarche de construction des politiques publiques sont pourtant salutaires : consulter (les usagers) ; analyser (les données ainsi recueillies, via des experts, et des allers-retours auprès des usagers) ; puis  implanter ces politiques, selon une méthodologie dite « agile » (associant usagers et concepteurs). Parmi les conseils donnés aux fonctionnaires pratiquant ces « politiques ouvertes » au Royaume-Uni : « Comprendre les besoins réels des usagers », « Impliquer le public », « Tester et utiliser des preuves pour améliorer au fur et à mesure votre politique », « Utiliser les données pour apprendre, mettre à l’épreuve et réussir ». Et si on s’en inspirait ?

Laurent Berger, avec d’autres mots, dans un entretien donné le 14 février pour l’Infolettre de la CFDT, pointait la même déficience, que nos collègues du Royaume-Uni, du temps de Tony Blair et Gordon Brown, ont tenté de surmonter : « Les pouvoirs publics ne captent plus les réalités de travail pour ensuite construire les politiques sociales. ». Celles-ci sont ainsi élaborées hors-sol, dans l’entre-soi et la non-consultation des publics auxquels elles sont pourtant destinées…

Sont aussi en cause, à écouter les propos des rares ministres autorisés à parler, un défaut d’apprentissage et les effets pervers d’une formation atrophiée de nos élites politiques. Tout indique que chaque gouvernement, du Premier ministre à son ministre du travail, concocte sa « réforme » en n’étudiant pas en détail celles de ses prédécesseurs – leurs succès comme leurs échecs. Existe-il des séminaires d’étude programmés au nouvel Institut national du service public, qui a remplacé l’ENA, dont l’énoncé serait, par exemple, « Les raisons de l’échec de la réforme Juppé de 1995 » ou « Vingt ans de dialogue social dans la fonction publique : bilan critique » ? On se doute de la réponse…

Les ministres, hauts-fonctionnaires et conseillers ministériels en charge de cette « réforme » 2023 des retraites ont-ils bénéficié, au cours de leur formation initiale et lors de séminaires d’actualisation de leurs compétences, d’analyses approfondies, qualitatives autant que quantitatives, sur le système français de négociation collective, ses atouts, ses acteurs et ses dysfonctionnements ? On se doute que la réponse est également négative. Le ministre du Travail lui-même n’est pas un spécialiste de la question dont traite le projet de loi qu’il défend. Il s’est surtout spécialisé, durant ses dix ans de mandat de député d’Ardèche, sur l’action publique territoriale, les compétences et le financement des collectivités locales. Et il a fallu attendre son remplacement, à l’été 2021, par Amélie de Montchalin pour qu’aboutisse enfin le processus d’élaboration de l’ordonnance instituant la négociation collective dans les trois fonctions publiques. Sa manière de répondre à contretemps et de façon sibylline aux questions des députés montre que son cabinet navigue à vue et qu’aucune démarche d’open policy ne vient soutenir ou enrichir ce projet de loi…

Même courbe insuffisante d’apprentissage chez Gabriel Attal, actuel ministre des comptes publics.  Préposé aux discours dans le cabinet de Marisol Touraine dès sa sortie de Science Po Paris, jusqu’en 2017 où il est élu député En Marche, puis nommé secrétaire d’état à la jeunesse en 2018 et porte-parole du gouvernement en 2020, ce jeune dirigeant ne semble connaître des contraintes du travail salarié que celles qu’il a vécues en cabinet ministériel. Est-ce suffisant pour juger avec juste mesure et agir de façon vertueuse ?

Ce passage en force est aussi l’expression d’un mépris social qu’on croyait à tort appartenir au passé. Pas un jour ne se passe sans que, sous couvert de « pédagogie », leçon nous soit faite, et rabâchée. Cette suffisance des gouvernants, président de la République en tête, est anachronique ; elle ignore le pays réel et l’action responsable des élus locaux, des entrepreneurs, des militants syndicaux et des responsables associatifs, engagés dans la transition écologique, le dialogue social et les innovations techniques. Un anachronisme de plus…

Terminons ce mini-dossier consacré à « l’art de réformer » par un trait d’humour. Peut-être faut-il actualiser L’Art d’avoir toujours raison d’Arthur Shopenhauer à partir des propos de Mme Borne et MM. Macron et Dussopt, et y ajouter un trente-neuvième stratagème  détaillant comment « défendre ses propres positions, même si sur le moment [chacun] les considère lui-même comme fausses ou douteuses »…