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Eric Aubry, Exposition « Ensemble au travail ! », Nouméa, 2011

Héléna

(Une nouvelle d’Eve-Lyne Monnié, publiée dans l’ouvrage collectif Ensemble, au  travail !, Nouméa, 2011)

J’ai garé ma petite voiture sur les quais, à quelques rues du chantier. Je suis fière d’en avoir une, elle est vieille, mais j’en ai une ! En fait, ça ne fait pas très longtemps que j’ai mon permis de conduire. Je l’ai passé pendant ma formation. C’était important pour moi de pouvoir me déplacer toute seule, de pouvoir aller me promener avec mes enfants aussi, et je l’ai eu du premier coup !

Il fait encore nuit. L’air de juillet est un peu frais et je frissonne malgré mes vêtements, je remonte la fermeture-éclair de ma veste. Mes grosses chaussures de chantier raisonnent sur le bitume. Ça me donne l’impression d’être seule au monde. Je ne le suis pas, ils sont là. Ils arrivent en même temps que moi. Nous avons beaucoup de travail, un peu de retard à rattraper pour livrer dans les temps tout l’immeuble.

J’attrape mon casque de chantier, j’aime bien le porter, je trouve que ça me donne un côté fort. Déterminée, je le suis, je l’ai toujours été ! Mon bleu de travail, mes chaussures de sécurité… Je suis prête. Je me mets au travail sans parler. Un simple signe de tête à gauche, puis à droite. Je sais ce que j’ai à faire, pas besoin de plus. J’ai préparé mon matériel et je m’attaque aux grandes plaques de Placoplatre qui doivent recouvrir les murs. Paul passe derrière moi et me met une tape dans le dos. Il se croit obligé de me traiter comme un homme, pour ne pas faire de différence avec les gars de l’équipe, mais hier, il m’a demandé « si on pouvait aller boire un verre un de ces quatre », en fait, il commence à s’habituer à ma présence, comme les autres.

Au début, quand j’ai voulu entrer en formation maçonnerie, c’était dur, il a fallu que je bataille. Personne ne croyait en moi, même pas le recruteur du centre ! Il avait des doutes soi-disant ! Et puis, c’est que côté force physique j’avais un handicap, mais la technique, elle est la même pour tout le monde ! Il fallait que je m’accroche, c’était loin l’école, j’avais beaucoup oublié. J’ai dû rattraper mon retard, réapprendre des tas de choses, même en calcul et géométrie.… Puis j’ai eu mon diplôme, ce précieux papier qui m’a donné une chance. Tout le monde en parle, des femmes dans les métiers d’homme… Comme si c’était exceptionnel pour nous autres de faire des travaux de force ! Qu’ils viennent à la tribu voir un peu comment on travaille, les femmes comme les hommes ! Quand j’ai quitté le groupe, j’ai construit mon logement, je me suis débrouillée ! Je ne voulais pas d’aide, je ne voulais pas être redevable envers quiconque ! Après, j’ai eu envie de plus, envie de montrer à ma fille qu’on pouvait avoir une autre vie, en dehors des hommes, qu’elle ait accès aux études, ça c’était important pour moi, alors je suis allée à la ville. Au départ, ils me voyaient femme de ménage ou dans des bureaux. M’enfermer, moi ? Et pourquoi femme de ménage ? Ça, je le fais déjà chez moi, non, je veux mieux ! Ma cousine conduit des engins dans les mines et ma sœur aussi ! Moi, je me souviens de mon père, de son travail de maçon. J’ai un frère aussi qui fait ça, alors moi aussi j’ai voulu aller dans ce métier. Au moins, mon travail, il se voit ! Hier, je suis passée près du chantier avec ma petite et je lui ai dit, tu vois ces murs, eh bien maman a participé à leur construction. Mon travail, il reste, il dure et tout le monde peut l’admirer.

Paul, je ne lui ai pas encore répondu… Pour son invitation à sortir. C’est mon chef, il dirige le chantier… Mais ce n’est pas que pour ça… Un jour il m’a demandé pourquoi j’avais quitté la tribu. J’ai répondu que j’avais eu une dispute, mais c’est un peu plus compliqué, en réalité. Mon homme n’était pas très gentil avec moi, il buvait pas mal et il tapait fort. J’avais très envie de divorcer, mais les coutumiers n’ont pas voulu, j’aurais perdu mes enfants. Ce n’est pas toujours facile d’être une femme, même si je veux respecter mes racines. Alors, j’ai attendu, je ne pouvais pas faire grand-chose d’autre. Même ma famille ne pouvait rien pour moi. Mon père était gentil, il s’occupait bien de ma mère et de nous. Je n’étais pas préparée à ce que je vivais. Mon frère, j’ai préféré ne rien lui dire. Un jour, mon mari a eu un terrible accident, il est mort et j’ai tout perdu, le peu que j’avais est revenu à sa famille. J’ai tout perdu, et j’ai tout gagné en même temps. J’étais triste, bien sûr, ce n’était pas facile d’expliquer aux enfants que leur papa était mort et je culpabilisais aussi. Depuis le temps que je demandais un miracle, que quelque chose se passe, qu’on vienne à mon secours… Alors quand il y a eu cet accident, je me suis dit que c’était un peu à cause de moi. Mais je n’ai pas demandé ça, j’aurais voulu qu’il parte avec une autre, qu’il ne veuille plus de nous, une liberté facile. Mais il n’y a rien de facile dans la vie, en tout cas pour moi. C’est aussi pour ça que je ne pouvais pas rester là sans rien faire. Cette liberté, cette chance affreuse, vu la façon dont je l’ai obtenue, il fallait bien que j’en fasse quelque chose. Je lui devais bien ça à la vie. Tout ça je ne peux pas le raconter à Paul, je ne peux le dire à personne. J’ai bien trop peur qu’on me juge, juste pour mes pensées…

Un jour, peut-être, je remettrai un homme dans ma vie, mais pas encore, pas maintenant. Avant je veux être sûre de pouvoir m’assumer et assumer mes enfants, je veux être sûre de ne pas revenir en arrière, sûre de ne plus être enfermée et dépouillée…

C’est pour tout ça que j’aime mon travail ! L’équipe ? Au début, ça leur a fait bizarre, une femme. Les hommes voyaient mes cheveux longs et bruns rassemblés bien serrés en tresse pour qu’ils ne me gênent pas, ils devinaient ma poitrine sous l’épais vêtement de travail, ils observaient si je portais du maquillage ou pas. Ils cherchaient des failles… ils n’ont pas cru en moi, en mon endurance, mais je ne me suis pas plainte. Oh, ils ont bien essayé de me dégoûter. Pas tous, mais certains. De me faire mal, même, mais j’ai résisté, et j’ai gagné leur respect parce que je me respecte et que je travaille dur. Et puis, le chef de chantier, Paul, s’est aperçu que les gars  faisaient plus attention à leur travail, aux horaires, pour ne pas avoir honte devant une femme. Ils se sont même mis à moins boire. Tout le monde arrive à l’heure et les outils sont mieux traités. Finalement le patron a dit qu’il faudrait un peu plus de femmes dans les équipes. Oh, pas trop, juste un peu, pour montrer l’exemple. Moi, je ne veux pas montrer l’exemple, je ne suis pas venue là pour ça… Je veux juste travailler et être acceptée. Je suis heureuse, aujourd’hui c’est fait. On a même fait un article sur moi. La journaliste m’a appelée une pionnière. Elle m’a dit que j’ouvrais le chemin pour mes soeurs… Je ne suis pas un cas unique, nous sommes nombreuses à travailler comme ça sur des chantiers, dans les mines… Pour nous, c’est naturel. Mais bon, ça fait toujours plaisir d’être mise en valeur. Il n’en faut pas trop, pour ne pas attiser les jalousies. Je me souviens d’un livre, à l’école, qui finissait par « pour vivre heureux, vivons cachés… ».

Alors je suis cachée, sous mon casque de chantier, juste libre de vivre ma vie !