(I) Accord télétravail : la nouvelle maturité du dialogue social

(Tribune d’Hubert Mongon, délégué général de l’UIMM et coprésident de la commission travail et emploi du Medef, parue le 21 décembre 2020 dans le journal Les Échos).

« Avec l’accord du 26 novembre dernier sur le télétravail, c’est une nouvelle forme d’accord au niveau national interprofessionnel qui prend forme. Il préfigure très certainement ce que sera le dialogue social de demain à ce niveau de négociation.

Le passé nous a appris que, sous la pression des pouvoirs publics ou d’un contexte particulier, nous étions trop souvent conduits à signer des accords peu satisfaisants, aux avancées modestes au regard des enjeux auxquels nos entreprises sont confrontées et ce, au prix de concessions parfois importantes. Des accords perçus par les entreprises et notamment les PME – du fait du jeu des contreparties et de leur transcription déséquilibrée par le législateur – comme un facteur supplémentaire de complexité et de pesanteur du droit du travail.

Notre conviction est que la régulation des rapports de travail, conciliant les exigences de compétitivité et les besoins d’adaptation des entreprises avec les aspirations des salariés, est plus pertinente, plus opérationnelle, et donc plus efficace lorsqu’elle est réalisée au plus près du terrain. Confrontés aux réalités de l’entreprise, au contexte économique et sectoriel dans lequel elle fonctionne, à ses contraintes propres, aux attentes réelles des salariés, les échanges avec les organisations syndicales sont fondés sur une approche plus pragmatique et surtout moins idéologique qu’à des niveaux de négociation supérieurs.

Dès lors, une évolution était souhaitable : plutôt que de bâtir des grandes cathédrales interprofessionnelles, des accords imposant des contraintes supplémentaires aux entreprises, des règles universelles qui s’appliquent à tous et in fine ne conviennent à personne, s’ajoutant aux nombreuses obligations légales et réglementaires existantes, ces accords doivent clairement nourrir la négociation « décentralisée » dans les entreprises et dans les branches, notamment pour les PME et TPE qui ne disposent pas toujours des outils pour négocier. Ils doivent intervenir en appui, inspirer les acteurs d’entreprise et de branche, plutôt que leur imposer de nouvelles normes.

Chaque fois que cela est possible, c’est l’intérêt de l’entreprise et de ses salariés, la réponse à leurs besoins concrets, et eux seuls, qui doivent dicter la vision et la pratique du dialogue social au niveau national interprofessionnel.

La négociation sur le télétravail est une bonne illustration de ce dialogue social rénové qu’il convient de faire émerger dans l’intérêt des entreprises et des salariés. Il a été choisi tout d’abord d’entrer en négociation sur la base d’un diagnostic partagé sur les enjeux sociaux, économiques, environnementaux, mais aussi organisationnels et managériaux du télétravail : c’était en effet un préalable primordial face à la révolution qu’a constituée le télétravail généralisé et à la grande diversité de situations qu’il a suscitée.

Il a ensuite fallu tirer toutes les leçons de ce qu’ont expérimenté les salariés et les entreprises en période de confinement, de bien prendre en compte les avantages mais aussi les inconvénients de cette forme d’organisation du travail et les points de vigilance souvent négligés dans sa mise en œuvre.

Plutôt que de conclure un accord prescriptif et normatif, à l’ancienne, nous avons préféré un recueil utile des règles juridiques existantes et une identification de tous les enjeux soulevés par le télétravail. D’un maquis complexe de règles dispersées dans différents textes, un document unique a été construit pour faciliter l’application de la réglementation et demain la mise en place opérationnelle du télétravail dans les entreprises.

Cet accord novateur, validé par quatre organisations syndicales sur cinq, est une première étape importante de notre chemin collectif vers une plus grande maturité du dialogue social à la française. »

 (Pour le texte complet de l’ANI : lire ici)

La négociation collective : une perspective internationale

(Cette synthèse a été rédigée par Cyril Cosme, directeur du bureau de l’Organisation internationale du travail (OIT) pour la France. Elle a été publié dans le dossier n° 4 du Bilan annuel de la négociation collective en 2019, publié le 14 octobre 2020 par le ministère du travail / la DGT / la Dares ; texte original, lire ici – page 481 du document).

Vue d’ensemble

Dans la plupart des pays industrialisés, au-delà de leur diversité, les facteurs qui avaient concouru sur le long terme à édifier des systèmes de négociation collective robustes et organisés autour d’une articulation cohérente entre différents niveaux (national, interprofessionnel, branche, entreprise) sont en question.

Sur les deux dernières décennies, les organisations représentatives des travailleurs comme des employeurs ont enregistré des adhésions en baisse, plus ou moins marquées selon les pays. Ces organisations connaissent dans le même temps une diversification croissante de leurs affiliés, reflet des évolutions du tissu économique et social, qu’il s’agisse du côté des entreprises des clivages entre grandes et petites unités, entre donneurs d’ordre et sous-traitants, ou qu’il s’agisse du côté des syndicats de l’émergence de nouvelles formes d’emploi, en dehors du « contrat standard » (travail temporaire, travail atypique) ou de l’essor de secteurs traditionnellement peu syndiqués.

Les transformations économiques, en particulier les transferts d’emplois entre secteurs d’activités, ont affecté l’ensemble des systèmes de relations professionnelles du monde industrialisé, entrés dans une économie dans laquelle les services représentent l’essentiel de l’emploi et de la création de valeur ajoutée, alors que ces systèmes s’étaient en grande partie constitués sur la base de la prééminence de l’industrie dans les dynamiques de dialogue social et de négociation collective, tant au niveau de la branche (la métallurgie a partout et historiquement joué un rôle moteur) que de l’entreprise (modèle de l’entreprise industrielle fordiste).

Dans le monde en développement – Afrique subsaharienne et Asie du Sud – la réalité de l’emploi et des relations professionnelles reste marquée par la prévalence de l’économie et du travail informels. Les organisations représentatives des employeurs et des travailleurs ne couvrent, en réalité, qu’une part marginale du monde du travail (souvent pas plus de 20 %). L’enjeu principal est d’organiser la représentation et la participation des acteurs de cette économie informelle, dans le cadre des politiques de transition axées sur le renforcement des capacités de ces acteurs. Le défi reste à relever.

La reconnaissance d’un droit international de la négociation collective

Cette reconnaissance découle du caractère inséparable d’un certain nombre de droits sociaux du concept plus général des droits de l’homme au plan international.

Le respect de la dignité humaine, principe si prégnant en droit du travail, s’applique non seulement à la protection de l’intégrité physique et morale des femmes et des hommes sur leur lieu de travail, mais aussi à leur participation et implication dans la définition de leurs conditions de travail. Cette double dimension de la dignité humaine au travail a inspiré la Déclaration de Philadelphie, rappelant en 1944 que « le travail n’est pas une marchandise ».

En 1998, la Déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail a inscrit les droits de l’homme au travail dans cet ensemble normatif plus large. Parmi ces droits de l’homme au travail figurent le droit d’association, le droit syndical et le droit à la négociation collective. Sur les 189 conventions de l’OIT, huit sont considérées comme des conventions fondamentales (travail des enfants, travail forcé, non-discrimination, liberté syndicale et négociation collective – ces deux dernières s’avérant particulièrement pertinentes pour notre sujet, la convention n° 87 et la convention n° 98).

Ce qu’il faut retenir de ces conventions, c’est la promotion du tripartisme et du dialogue social pour organiser les relations professionnelles, définir et évaluer les politiques de l’emploi et la protection sociale. Le dialogue social comprend d’ailleurs pour l’OIT aussi bien les formes de négociation collective paritaire ou bipartite, que les pratiques de concertation entre partenaires sociaux et pouvoirs publics.

Ces conventions fondamentales sont davantage ratifiées que les conventions plus techniques. Ainsi, la convention n° 87 sur la liberté d’association a été ratifiée par 154 pays, avec des exceptions notables : Chine, Inde, États-Unis, Iran, Vietnam, etc. La convention n° 98, portant sur la négociation collective, a été ratifiée par 164 pays, avec les mêmes exceptions, auxquelles s’ajoute le Mexique. Seules les conventions relatives au travail des enfants et au travail forcé s’approchent du seuil de ratification universelle.

La ratification reste indispensable pour assurer une portée juridique et contraignante des conventions dans l’ordre juridique national. Pour autant, ces conventions trouvent aujourd’hui d’autres vecteurs pour gagner en influence, voire en effectivité.

La Déclaration de l’OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail de 1998, déjà citée, a permis d’esquisser un ordre public social mondial autour des conventions fondamentales, y compris les libertés syndicales et la négociation collective. Ces principes et droits fondamentaux se sont fait une place dans la plupart des référentiels de responsabilité sociale des entreprises au plan mondial, qu’il s’agisse du Pacte mondial des Nations unies de 2000 ou des Principes directeurs de l’Organisation des Nation unies (ONU) pour les sociétés transnationales, également appelés « Principes de Ruggie ».

À l’heure où les entreprises multinationales sont de facto ou de jure soumises à de nouvelles obligations de diligence raisonnable, il importe de souligner que la plupart des codes de conduite de ces entreprises y font référence, de même que les référentiels d’audits sociaux conçus pour évaluer la conformité des fournisseurs ou des filiales à ces principes. Les dispositions relatives aux principes et droits fondamentaux du travail se sont également largement diffusées dans les accords de commerce bilatéraux conclus par l’Union européenne (UE) et les États-Unis.

Par ailleurs, de nouvelles formes de dialogue social international se développent à partir de comités d’entreprise européens ou mondiaux ou à partir d’accords-cadres européens ou internationaux négociés entre entreprises et fédérations syndicales internationales. Environ 300 accords de ce type existent aujourd’hui et organisent des formes de dialogue social à l’échelle des groupes internationaux. Ils contribuent à diffuser dans leurs filiales et parfois auprès de leurs sous-traitants et fournisseurs une culture de dialogue social et de reconnaissance du fait syndical.

La diversité des systèmes de relations professionnelles dans le monde

Les systèmes de relations professionnelles sont le résultat complexe de l’histoire et des préférences collectives et politiques exprimées dans chaque pays et chaque région du monde.

Parmi les facteurs de différenciation entre ces systèmes, il y a d’abord la force des corps intermédiaires et des acteurs sociaux, qu’ils soient syndicaux ou patronaux. Elle peut se mesurer à travers de multiples critères (représentativité, adhésion, services rendus, reconnaissance sociale ou institutionnelle), mais elle va partout de pair avec l’importance de la dimension conventionnelle du droit social : dynamisme de la négociation collective, en particulier au niveau de la branche, d’où découle traditionnellement l’essentiel des normes déterminant les conditions de travail.

Dans les pays nordiques et en Allemagne se vérifie la force de cette infrastructure conventionnelle et de la culture du compromis Le modèle de cogestion dans la gouvernance des entreprises s’y est développé sur la base de cette culture sociale, mais aussi en fonction de facteurs historiques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Reste qu’aujourd’hui, cette culture collaborative et du compromis et ses implications institutionnelles sont plutôt associées à la résilience dont ces économies font preuve dans la mondialisation.

Un autre facteur de différentiation résulte de la force du contrat et de l’influence de la common law. Dans les pays de common law, le droit du travail s’est démarqué du droit commun des contrats à partir des spécificités de fait identifiées dans la relation de travail par le juge : sujétions, pouvoir de contrôle, dépendance. La loi occupe une faible place, le juge est central, il juge « en équité » plus qu’il n’applique des règles de portée générale établies par la loi. Les systèmes de common law donnent, de fait, une place majeure aux parties contractantes, les accords collectifs sont peu reconnus, leurs dispositions n’étant le plus souvent opposables que s’ils sont incorporés aux contrats individuels.

Le niveau de l’entreprise est structurant dans les relations sociales. L’association des partenaires sociaux aux processus de décision à l’échelle gouvernementale et le dialogue tripartite sont faibles, en tous cas peu institutionnalisés.

Enfin, la structure de l’économie et l’impact de l’industrialisation jouent un rôle clef pour expliquer au plan mondial la diversité des systèmes de relations professionnelles. Le développement d’un salariat industriel, avec les structures économiques associées – grandes entreprises, concentration ouvrière – a favorisé l’émergence du mouvement ouvrier, le développement du syndicalisme et des formes de conciliation et de négociation collective.

C’est l’histoire des pays industrialisés, dont on retrouve aujourd’hui un certain nombre d’éléments dans les pays émergents ou les pays « ateliers du monde ». Mais ce mouvement n’a rien de mécanique. Certains pays assoient leur développement sur les services, par exemple. C’est le cas de l’Inde, avec des formes de relations professionnelles assez éloignées du schéma industriel.

Pour aller plus finement dans la comparaison des systèmes de relations professionnelles, en s’en tenant aux pays industrialisés et émergents, on ne peut s’appuyer à l’échelle mondiale que sur un nombre de données relativement limitées.

Retenons celles relatives à la couverture conventionnelle d’une part (les salariés par pays couverts par une convention collective) et au taux d’adhésion syndicale. L’OIT dispose de données suffisamment fiables pour 75 pays.

La couverture conventionnelle

Parmi les pays où le taux de couverture conventionnelle des salariés est le plus élevé (au-dessus de 50 %), on trouve la France, la Belgique, la Suède, l’Autriche et l’Italie. Autour de 50 %, on voit des pays aussi différents que l’Allemagne, le Brésil, ou la Suisse. Autour de 30 %, il y a le Royaume-Uni et l’Afrique du Sud. Enfin, autour de 10 %, on trouve les États-Unis, la Turquie, la Corée du Sud et le Mexique.

En réalité, cette hiérarchie ne nous dit pas grand-chose. Des pays classés dans les mêmes catégories peuvent connaître des situations très différentes à plusieurs égards. Du point de vue de la place du conventionnel ou de la loi dans la production de normes sociales, par exemple, la France se situe dans le haut du classement du taux de couverture conventionnel. Pour autant, la part du conventionnel dans les normes de travail est globalement inférieure à ce qu’elle est en Allemagne, voire aux États-Unis où, sur certains sujets comme l’assurance santé ou la prévoyance, l’essentiel des droits lorsqu’ils existent découlent de la négociation collective d’entreprise.

Le taux de syndicalisation

La hiérarchie concernant le taux de syndicalisation, avec quelques exceptions près (France), suit la même géographie. Les taux les plus élevés (60 à 70 %) concernent le nord de l’Europe (Suède, Belgique). On trouve autour de 30 % des pays aussi différents que l’Afrique du Sud, le Royaume-Uni, la Russie. Autour de 20 % on trouve le Brésil, l’Allemagne, le Japon. À 10 % et moins, on trouve la France, les États-Unis, la Turquie.

Là encore, cette hiérarchie ne nous dit pas grand-chose dans la mesure où chaque catégorie regroupe des pays sensiblement différents. En revanche, le croisement des deux types de données permet d’identifier des traits caractéristiques des systèmes de relations professionnelles, à partir des liens entretenus entre l’État et la loi d’une part, les partenaires sociaux et la négociation collective d’autre part. On peut notamment faire les observations suivantes :

  • À quelques exceptions près, le taux de couverture conventionnelle est supérieur au taux de syndicalisation ;
  • Dans la grande majorité des pays dans lesquels le taux de couverture dépasse le taux d’adhésion syndicale, on explique cette situation essentiellement par des mécanismes d’application des conventions collectives recourant à la puissance publique pour étendre le champ d’application des accords au-delà des employeurs et travailleurs affiliés aux organisations signataires (extension) ou sur l’extension unilatérale des accords par l’employeur au niveau de l’entreprise.

Cette situation a pu constituer un problème pour les syndicats (comportement de « passagers clandestins ») qui tentent d’introduire dans les accords des clauses d’affiliation automatique (union shop, de plus en plus rare) ou plus fréquemment maintenant le prélèvement de cotisations sur l’ensemble des salariés couverts (pratique nord-américaine).

Dans une quinzaine de pays (essentiellement européens), le taux de couverture dépasse très nettement le taux d’adhésion syndicale. En plus des raisons précédentes liées à l’intervention de mécanismes réglementaires d’application universelle des accords, la spécificité pour ce groupe de pays réside dans la part des négociations sectorielles dans le système de relations professionnelles : à ce niveau sectoriel ou intersectoriel, l’accord collectif couvre les petites entreprises non syndiquées comme les grandes entreprises syndiquées, y compris dans des secteurs de services caractérisés par une prédominance des petites entreprises et pourvoyeurs de très nombreux emplois (hôtellerie, restauration, propreté, etc.).

Les écarts sont particulièrement marqués en Belgique (95/55), en Italie (80/35), en Uruguay (95/30) et aux Pays-Bas (85/20). La France est le pays connaissant l’écart le plus important (95/7).

Lorsqu’on examine la question du niveau où s’opère la négociation, on constate que là où domine la négociation d’entreprise, les taux de syndicalisation et de couverture conventionnelle sont en général assez proches, mais qu’en revanche, le taux de couverture est faible (25 à 30 %). Dans les pays où domine la négociation sectorielle, le taux de couverture est beaucoup plus élevé, mais les écarts avec le taux d’adhésion syndicale peuvent l’être aussi (comme en France). Dans les pays ayant expérimenté un déplacement du niveau dominant vers l’entreprise, la baisse du taux de couverture a pu se révéler brutale (par exemple au Royaume-Uni dans les années 1980 et dans certains pays d’Europe du Sud ces dernières années), beaucoup plus net en tous cas que la baisse du taux de syndicalisation.

Les pays de l’Union Européenne

Dans les pays de l’UE, la négociation collective a connu un certain renouveau ces dernières années. Largement structurés au niveau national en fonction de conditions et de circonstances propres à chaque pays, les systèmes de relations professionnelles n’en ont pas moins connu des évolutions communes. Citons-en deux principales : la décentralisation de la négociation collective au niveau de l’entreprise et la montée en charge d’un agenda de négociations axé sur la défense de l’emploi au moyen d’une plus grande flexibilité (organisation du temps de travail et mode de fixation du salaire, par exemple) ou d’une meilleure adaptation aux mutations de l’économie et du travail (formation professionnelle).

D’un point de vue conjoncturel, ces systèmes de relations professionnelles ont été fortement marqués par la récession de 2008 et la crise des dettes souveraines des pays du sud de l’UE à partir de 2011. Dans un premier temps, la récession a plutôt favorisé le recours à la négociation collective pour faciliter les processus d’adaptation et de flexibilité interne à l’entreprise, sur le modèle allemand du kurzarbeit (chômage partiel, réductions temporaires du temps de travail, formation).

À partir de 2011-2012, cependant, la négociation collective fut marquée par les conséquences du renforcement des politiques d’austérité. Dans les pays placés sous mémorandum, les taux de couverture conventionnelle ont chuté, la négociation collective au niveau de la branche pratiquement interrompue en Grèce ou au Portugal. Le mécanisme d’extension des conventions collectives de branche, jusqu’ici systématique, a été révisé afin de rendre possible une plus grande flexibilité salariale dans l’entreprise (Portugal), dans un contexte de réformes structurelles du marché du travail (l’assouplissement des règles de ruptures du contrat de travail notamment). Dans les pays d’Europe centrale et orientale, l’introduction d’un système de négociation collective et de consultation tripartite, liée à l’adhésion à l’UE (2004) et à la reprise de l’acquis communautaire, était trop récente pour résister aux effets de la crise.

Rétrospectivement, cette période semble avoir accéléré un certain nombre de tendances de moyen terme déjà relevées. S’agissant de la décentralisation vers l’entreprise, des pays disposant de traditions conventionnelles aussi fortes que l’Allemagne, la Suède ou le Danemark ont connu un net infléchissement de leur modèle dès la fin des années 1990. L’Italie et l’Espagne, pays caractérisés par un système de négociation relativement centralisé, ont également renforcé les marges de manœuvre de la négociation d’entreprise dans les années 2010, la première dans le cadre d’accords conclus entre partenaires sociaux, la seconde au moyen de réformes réglementaires poussées par le gouvernement (2012). Cette évolution de l’architecture de la négociation collective entre ses différents niveaux est concomitante de la prégnance nouvelle des thèmes de négociation liée à l’emploi et la flexibilité.

Ces dernières années, la négociation collective connaît un renouveau dans un contexte économique plus favorable depuis 2015. Ce regain mesurable en termes d’accords conclus ne remet pas en cause les tendances de long terme déjà identifiées.

Il intervient cependant dans un contexte politique européen caractérisé par la recherche d’un nouvel équilibre entre la poursuite de l’adaptation des économies européennes à la mondialisation et aux mutations technologiques (résilience, flexibilité) d’une part, la nécessité d’assurer la cohésion sociale, de contenir les inégalités et de promouvoir un marché du travail inclusif d’autre part.

Après les deux mandats de la Commission Barroso, celui du président Juncker a marqué le retour de l’Europe sociale dans l’agenda de l’UE. Le dialogue social et la négociation collective furent de nouveau avancés comme les instruments idoines pour forger ces nouveaux équilibres.

Cette contribution de la négociation collective à la convergence et la réduction des inégalités au niveau national peut ainsi être illustrée de multiples façons. En Belgique, la formation des salaires résulte traditionnellement d’un processus de négociation centralisée au niveau national et de la branche, à partir d’indicateurs mesurant la croissance des salaires dans les principaux pays environnants (Pays- Bas, Luxembourg, Allemagne). L’objectif est d’éviter tout risque de divergence préjudiciable à l’économie belge, fortement dépendante des échanges avec ses voisins. C’est dans ce cadre que fut négociée la modération salariale dans les années 2010. Ce processus négocié a contribué à optimiser les gains en termes d’emplois tout en permettant de contenir les disparités entre salaires. Aux Pays- Bas, le même objectif politique (modération des salaires) s’est imposé à l’agenda des négociations collectives, mais a davantage été atteint par le recours accru au travail à temps partiel et la multiplication des contrats courts, aux effets plus contrastés sur les inégalités.

En Suède, la négociation collective a privilégié tout au long des années 2010 la préservation de l’emploi et la lutte contre le chômage, le pays a connu entre 2014 et 2017 la plus forte croissance du taux d’emploi de l’UE. Alors même que la Suède continue de présenter les taux d’affiliation syndicale et de couverture conventionnelle parmi les plus élevés de l’UE, elle est aussi le seul pays à avoir connu une progression des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) entre 1993 et 2015. Les thèmes de la formation, de la reconversion et des transitions professionnelles occupent aujourd’hui une place croissante dans la négociation collective.

Dans un pays aussi fortement marqué par la crise des années 2010-2012 que le Portugal, les fils du dialogue social se sont reconstitués à partir de 2016 sur un diagnostic partagé quant à l’intérêt du dialogue social pour résoudre un certain nombre de difficultés structurelles de l’économie du pays : pénurie de travailleurs qualifiés et de formations, lacunes en matière de santé au travail. La négociation collective fait alors partie d’une stratégie de « montée en gamme » de l’économie.

À l’heure où l’UE s’attache à réduire les risques de divergences entre ses membres, à résoudre les tensions sociales nées d’inégalités en progression et engage une réflexion sur le pilotage macroéconomique de la zone euro, ces exemples montrent la place centrale de la négociation collective à la réalisation d’un des objectifs fixés par les traités européens, celui d’une économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein emploi et au progrès social.

À propos des accords de branche APLD

 (Je reproduis ici  un autre billet du weblog Clés du social consacré aux négociations en cours dans les branches professionnelles à propos du dispositif d’activité partielle de longue durée).

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Depuis le début de la crise sanitaire, les partenaires sociaux se sont mobilisés pour en limiter les conséquences économiques et sociales. Le secteur de la métallurgie, en juillet 2020, fut le premier à signer un accord de branche sur l’activité partielle longue durée, mise en place par le gouvernement, suivi par la branche SYNTEC (bureaux d’études techniques, cabinets d’ingénieurs conseil et des sociétés de conseil) signé le 10/09/2020. Aujourd’hui 18 branches sont en négociation.

I – Accord Métallurgie APLD

La chambre patronale IUMM et trois organisations syndicales représentatives de la métallurgie : CFDT, CFE-CGC, FO ont signé, le 30 juillet 2020, un accord de branche sur l’activité partielle longue durée appelé « activité réduite pour le maintien en emploi ». Un arrêté du 25 août 2020 a étendu l’accord.

L’accord de branche permettra le recours au dispositif jusqu’à l’expiration de l’accord valable sur 24 mois, consécutifs ou non, sur une période de 36 mois consécutifs dans les conditions suivantes :

  • Après l’information et la consultation du comité social et économique, l’amélioration d’un document effectuant un diagnostic sur la situation économique, les perspectives d’activité partielle de l’entreprise.
  • Une réduction maximale de l’horaire de travail dans l’établissement, applicable à chaque salarié, ne pouvant être supérieure à 40 % de la durée légale, sauf cas exceptionnel à 50 %.
  • Des engagements en matière d’emploi pour chaque salarié concerné, pour la durée d’application du dispositif.
  • Des engagements en matière de formation professionnelle, afin de préparer la relance industrielle.

Résumé des principales mesures de l’accord de branche

  • Il s’applique à toutes les entreprises du champ de la métallurgie, quel que soit leur effectif.
  • Il n’est pas d’application directe. L’employeur doit établir un document unilatéral au niveau de l’entreprise, concernant un certain nombre de mentions obligatoires.
  • Le CSE est informé et consulté préalablement à la rédaction finale envoyée à la DIRECCTE.
  • L’indemnisation des salariés en activité réduite est identique à celle prévue par la loi, à savoir une indemnisation à hauteur de 70 % du salaire brut avec un plancher à 8,03 euros par heure et un plafond de 70 % de 4,5 SMIC. L’entreprise doit étudier la possibilité de lisser l’indemnisation de cette activité réduite dans le cas où la baisse d’activité est variable durant la période d’application.

Engagements en matière d’emploi

Le document unilatéral doit déterminer la nature des engagements et le périmètre des emplois concernés. Les engagements portent au minimum sur les salariés concernés par l’APLD.

Engagements en matière de formation

Le document fixe des engagements pour des actions de formation ou de validation des acquis de l’expérience inscrites dans le plan de développement des compétences, des actions de formation certifiantes mises en œuvre dans le cadre du dispositif de promotion ou de reconversion par l’alternance en vue de former des salariés aux métiers en tension, en forte mutation ou en risque d’obsolescence des compétences.

Modalités d’information du CSE sur la mise en œuvre de l’APLD et suivi des engagements. Les informations sont transmises au moins tous les 3 mois et portent sur :

  • Les activités et salariés concernés par le dispositif,
  • Les heures chômées,
  • Le suivi des engagements en matière d’emploi et de formation professionnelle.
  • Un bilan est adressé tous les 6 mois à la DIRECCTE en vue du renouvellement de l’autorisation.

II – Accord APLD Syntec

La fédération Syntec a signé avec 4 syndicats, CFDT, CFE-CGC, CFTC et CGT, l’accord APLD, pour les 80 000 entreprises et plus de 900 000 salariés. Il entérine des engagements forts auprès des salariés :

  • La mise en place d’une indemnisation complémentaire obligatoire pour les…

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La restructuration des branches professionnelles : Objectif en passe d’être atteint !

(Je reproduis ci-dessous (texte 2)  un billet du weblog Clés du social qui fait le point sur la réduction du nombre de branches professionnelles. Cette « restructuration » des branches et de leur fonctionnement avait été programmée à la suite du Rapport sur la négociation collective et les branches professionnelles de Jean-Dominique Poisson, publié le 28 avril 2009. Je reproduis ci-dessous (texte 1) un large extrait de la conclusion générale de ce rapport. Pour l’intégralité du rapport, lire ici).

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(Texte 1) Conclusion du Rapport… de J-D. Poisson

« L’évolution du système français de relations professionnelles, amorcé depuis déjà longtemps, appelle maintenant un nouveau rôle pour de nouvelles branches.

Les branches sont et seront ce que les acteurs de la négociation collective feront d’elles. Il s’agit, rappelons-le, des responsables d’entreprises et des salariés, des organisations appelées à représenter leurs intérêts dans le domaine des relations professionnelles et auprès des pouvoirs publics.

L’enjeu est d’intérêt supérieur, car, l’évolution du système français des relations professionnelles dépend maintenant, plus que jamais, de la qualité de l’insertion des branches dans celui-ci. Et ce n’est pas d’abord, loin s’en faut, affaire de technique juridique. C’est affaire politique.

Non seulement du succès de cette évolution dépendra l’avenir du système dans son ensemble. Mais surtout les branches peuvent être de la sorte un atout dans la compétition : les comparaisons avec les systèmes d’autres pays dans lesquels la mission s’est rendue en fournissent l’indication.

Il s’agit de nouvelles dynamiques et de nouvelles capacités, plus encore que de conversion d’une organisation. En effet, c’est aussi, voire surtout, parce qu’elle constitue un atout majeur face aux enjeux de la compétition mondiale que la négociation collective de branche mérite bien mieux qu’une opération de taille « à la française ». Elle appelle tout sauf une organisation figée, alors que tout est mouvement.

Sauf à se restreindre au rôle d’une régulation sociale déconnectée des réalités économiques, la régulation de branche doit renouveler ses relations avec les acteurs des entreprises. La gouvernance de la négociation collective et du dialogue social dans la collectivité professionnelle que peuvent former des branches nouvelles est sans doute la voie de ce renouvellement.  

Ce renouvellement est l’une des clés ouvrant la voie vers un développement social durable.

Ni trop près des contraintes de la gestion de court terme, ni trop éloignée de celle-ci, la négociation de branche peut et doit offrir le nouveau cadre de régulation dont nous avons le plus grand besoin. Les difficultés face aux crises actuelles le montrent. Il ne s’agit assurément pas de revenir sur l’intérêt des négociations salariales de branche. Il s’agit, au contraire, de reconnaître enfin la pertinence de leur insertion dans un tableau plus large, plus dynamique et dans un processus de décentralisation, avec l’organisation qui convient. Cela justifie de nouvelles capacités, dans des périmètres plus larges.

Les comparaisons internationales le montrent : plus large est l’étendue des sujets dont le traitement est possible et plus élevé le taux de couverture conventionnel, plus forte est la progression des salaires et moindres sont les inégalités salariales. Une négociation collective active dans tous les domaines soumis à négociation conduit à la fois à des salaires moyens plus élevés que dans les pays où cette négociation est plus étroitement circonscrite, ainsi qu’à une plus grande réduction de l’inéquité salariale. Cet effet résulte plutôt de la latitude des choix des négociateurs quant aux objets de leurs négociations que d’une concentration de celles-ci sur les seules normes salariales minimales.

Donnant une certaine distance entre le conflit salarial et la vie quotidienne des entreprises, la négociation collective de salaires minima au niveau des branches permet, dans ces conditions, d’inscrire l’évolution salariale dans une logique de long terme, favorable à la cohésion sociale, plutôt que de la soumettre aux seules exigences, certes légitimes, de la rentabilité immédiate. »

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(Texte 2) Clés du social

Chantier engagé en 2015, la restructuration des branches est bien avancée. Et cela, malgré la crise du COVID, malgré une décision du Conseil constitutionnel qui a censuré une partie de la loi et malgré enfin l’hypothétique sortie du rapport de Pierre Ramain pour une nouvelle étape de restructuration des branches. L’État et les partenaires sociaux ont pu parvenir à l’objectif recherché c’est-à-dire réduire à environ 200 branches le paysage conventionnel en France.

Tout d’abord, il a fallu faire un peu le ménage. En effet, un nombre important de conventions collectives (179 branches) n’avaient plus de vie collective. Soit les organisations d’employeurs signataires avaient disparues, soit il n’y avait plus de négociations dans des conventions locales ou parce qu’elles avaient été substituées par une convention nationale, soit enfin parce qu’il s’agissait d’accords d’entreprise ou d’accords professionnels qui ne pouvaient prétendre au titre de convention collective. Le code d’identifiant de ces conventions collectives a donc été supprimé pour ces 179 branches.

Ensuite, l’État a procédé à la fusion administrative de 40 branches par arrêté compte tenu d’une activité conventionnelle faible (8 branches), de leur caractère territorial (5 branches) et des effectifs concernés de moins de 5 000 salariés en application de l’article L 2261-323 du code du travail (26 branches). Une branche a par ailleurs fait l’objet d’un élargissement. Ces arrêtés de fusion se sont échelonnés de janvier 2017 à août 2019.

Comme le souligne lui-même le bilan de la négociation collective, cette opération de fusion administrative a provoqué dans de nombreux secteurs des restructurations par fusion volontaire par voie négociée. 76 branches se sont engagées dans cette voie pour aboutir à 23 nouvelles conventions. 5 branches ont par ailleurs élargi leur champ d’application.

Citons en exemple la récente création de la convention collective nationale de la…

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Négociations sur la santé au travail : syndicats et patronats sont parvenus à un nouvel accord national interprofessionnel

Les partenaires sociaux sont tombés d’accord, dans la nuit de mercredi 9 à jeudi 10 décembre 2020, pour signer un accord national interprofessionnel (ANI) sur la santé au travail, axé sur la prévention. Je publie ci-dessous les articles de presse des journaux Les Echos et Libération et les commentaires de la CFDT et de Force Ouvrière. Au moment du dépôt du projet de loi que préparent Mme Charlotte Lecoq et M. Pietraszewski, je reviendrais sur cet ANI et la refonte du système paritaire de santé au travail en train de s’esquisser.  

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Syndicats et patronats parviennent à un accord sur la santé au travail. Leïla de Comarmond, Les Échos, 11/12 décembre 2020.

Après télétravail, la santé au travail. Au bout de six mois de négociations, une treizième réunion a permis de lever dans la nuit de mercredi à jeudi les derniers obstacles à un accord entre les partenaires sociaux. Côté syndical, le texte final a reçu un avis favorable de la CFDT, de FO et de la CFE-CGC. Seule la CGT l’a rejeté. La CFTC prendra sa décision la semaine prochaine.

Chose peu fréquente, du côté du patronat, l’accord n’a pas fait d’emblée le plein. Le Medef et l’U2P ont annoncé qu’ils signeraient l’accord, la CPME s’est dite « préoccupée » par le coût de la formation des élus du personnel aux questions de santé et de sécurité au travail pour les PME. « On a pris le temps de la réflexion » expliquait son négociateur, Eric Chevée, jeudi, précisant avoir en définitive rendu un vais « favorable » sur le texte.

« Le paritarisme a fonctionné avec une qualité et une maturité du dialogue social très forte » s’est félicitée Diane Deperrois, du MEDEF, cheffe de file de la délégation patronale. « La dernière séance de négociations a permis pas mal d’avancées » a insisté de son côté la négociatrice de la CFDT, Catherine Pinchaut.

Les partenaires sociaux ont respecté l’échéance de la fin d’année, qui leur avait été donnée par le gouvernement, mais aussi les parlementaires de la majorité qui travaillent sur une proposition de loi sur la santé au travail. C’est d’autant plus important que la balle est désormais dans leur camp puisque, contrairement à l’accord sur le télétravail, « ni prescriptif ni normatif », celui sur la santé au travail implique des modifications législatives et réglementaires. Patronats et syndicats n’ont pas oublié les relations difficiles avec le gouvernement d’Edouard Philippe qui avait repris la main sur la formation et l’assurance-chômage.

La ministre du travail, Elisabeth Borne, et le secrétaire d’État chargé des retraites et de la santé au travail, Laurent Pietraszewski, se sont voulus rassurants. Voyant dans l’accord un signe de « la vitalité du paritarisme qui est au cœur des politiques de santé au travail », ils ont précisé dans un communiqué que « le gouvernement veillera, lors de la transcription de cet accord dans le droit du travail au respect de son contenu et de son équilibre ».

Les députées LREM Charlotte Parmentier-Lecoq et Carole Grandjean, à la manœuvre sur la proposition de loi sur la santé au travail, ont aussi immédiatement réagi. Elles ont précisé dans un communiqué qu’elles « respecteront » ses conditions et « resteront vigilantes à en intégrer, de manière fidèle, toutes les dimensions ». Mais tout en réaffirmant leur volonté de « l’enrichir de leurs propres travaux ». Avec, notamment, un focus sur l’articulation avec la politique de santé publique.

Pour Laurent Pietraszewski, « c’est tout à l’honneur des partenaires sociaux que d’avoir su définir un cadre, comportant un important volet de prévention, qui renforcera le service rendu aux salariés et aux entreprises par les services de santé au travail et qui permettra notamment d’anticiper l’usure au travail ».

L’accord comporte en effet un premier volet qui prévoit la création d’un « passeport prévention », ainsi qu’un focus sur la prévention de la désinsertion professionnelle. S’y ajoutent un volet qualité de la vie au travail ainsi qu’une « modernisation » des services de santé au travail interentreprises, avec notamment l’ouverture à la médecine de ville à laquelle tenaient tout particulièrement les artisans et professions libérales de l’U2P.

Ceux-ci pourront suppléer les personnels de santé au travail « pour les visites médicales périodiques et les reprises de travail ». Une « offre-socle soumise à un processus de certification » est par ailleurs définie pour les services de santé au travail qui devront développer une interface informatique avec les employeurs et les salariés.

Santé au travail : un accord quasi unanime mais a minima. Amandine Cailhol, Libération, 10 décembre 2020.

C’est une «bataille pied à pied» qui a été menée entre partenaires sociaux, estime Catherine Pinchaut, de la CFDT. Après plusieurs rounds de négociation, les représentants des organisations patronales et des syndicats de salariés ont fini par accoucher, dans la nuit de mercredi à ce jeudi, d’un accord national interprofessionnel (ANI) sur la santé au travail, signé par la quasi-totalité des parties prenantes, à l’exception notable de la CGT. L’affaire n’était pourtant pas gagnée d’avance, tant les divergences ont été fortes tout au long des discussions entre le patronat et les organisations syndicales.

Le paritarisme aurait-il donc su dépasser ses oppositions pour aboutir à un texte, et ainsi tordre le cou au procès en incapacité que certains veulent lui intenter depuis plusieurs années, y compris dans les rangs de l’exécutif? Pas si sûr. Car à y regarder de plus près, l’accord est loin d’être ambitieux. «Il n’est pas révolutionnaire», concède même la négociatrice de la CFDT, qui évoque toutefois un «accord important» qui «ancre la notion de prévention». Côté patronal, en revanche, on encense ce texte qui «apporte tout l’arsenal nécessaire aux secteurs et aux entreprises […] pour mettre en place un système de prévention et de suivi sanitaire», estime Laurent Munerot, Président de l’U2P.

Reste que concrètement, l’accord ne crée pas grand-chose de nouveau pour renforcer la prévention en entreprise, dont l’évaluation s’appuie sur le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP). Soit un outil qui existe déjà dans les entreprises. L’ANI se contentant par ailleurs de dire que les employeurs «sont incités […] à développer des actions de prévention». Certes, le texte cherche des solutions pour pallier le manque de médecins du travail en ayant recours aux médecins généralistes (une solution qui d’ailleurs ne convainc pas la CFDT). Il liste les risques professionnels, notamment le risque chimique, en préconisant une meilleure traçabilité. Il pointe aussi des sujets nouveaux, comme les risques psychosociaux, que le patronat abordait jusqu’alors avec timidité. Mais ces derniers restent touchés du bout des doigts et le lien avec l’organisation du travail est à peine effleuré. «C’est la stratégie des petits pas», résume Catherine Pinchaut, de la CFDT qui se félicite surtout des «reculs» du patronat qui a tenté «de se dégager de sa responsabilité en ouvrant le parapluie» pour finalement revenir à «un rappel, ni plus ni moins» de la jurisprudence. Tout ça après des heures de tergiversations…

Cette séquence n’est pas sans en rappeler une autre, pas bien lointaine : la négociation sur le télétravail qui, après là aussi des échanges laborieux et à rallonge, a débouché fin novembre sur un accord tout aussi timoré, «plus dans la recommandation que dans l’obligation formelle», selon la CFDT. Dès le départ, le patronat n’avait-il d’ailleurs pas dit qu’il n’accepterait pas un texte normatif ou prescriptif sur le sujet ? Une manière polie de dire qu’il ne voulait pas d’un ANI ayant vocation à changer les dispositions légales existantes (même s’il s’en est ensuite défendu). Pourtant, il fut un temps où ces accords négociés au niveau national et qui couvrent tous les secteurs d’activité, avaient bien plus de poids. C’est, par exemple, un ANI qui en 2013 a imposé à toutes les entreprises de proposer une couverture complémentaire santé collective à leurs salariés. C’est aussi un ANI qui a permis, en 2014, la mise en place des droits rechargeables pour améliorer l’indemnisation des demandeurs d’emploi, notamment les plus précaires.

Las, entre-temps, le nombre d’accord s’est réduit comme peau de chagrin. «Depuis quelques années il y a beaucoup moins d’ANI et ils se sont beaucoup moins contraignants», note Jean-Dominique Simonpoli. Pour l’expert en dialogue social, «c’est assez symptomatique : désormais le dialogue social prend davantage vie dans les entreprises.» Une orientation d’ailleurs défendue par le Medef, comme par le gouvernement. L’échec des négociations entre partenaires sociaux sur l’assurance chômage, en 2019, et la reprise en main du dossier par l’Etat (qui de l’avis des syndicats n’avait rien fait, au contraire, pour aider à faire aboutir cette négociation), a marqué sans nul doute un virage.

En toile de fond de ces dernières négociations de 2020, c’est donc bien l’enjeu de l’avenir du paritarisme qui se posait. Et cela, les organisations syndicales l’avaient bien en tête, bien conscientes des obstacles avant d’arriver à une hypothétique signature d’accord. Les unes incriminant un Medef qui n’y met pas du sien, les autres arguant qu’avec un gouvernement qui prend des décisions favorables aux employeurs, ces derniers n’ont que peu de raison de jouer à plein la carte du paritarisme. «Notre objectif était aussi de réinstaller une logique de négociation collective et de pratique contractuelle», explique ainsi Béatrice Clicq de FO. En cela, la conclusion de ces deux accords est positive pour les syndicats. Même si, en termes de droits nouveaux pour les salariés, le bilan est plus mitigé

Négociation santé au travail : Une sortie par le haut. Claire Nillus, site web CFDT, 10 décembre 2020

L’interminable négociation, initiée il y a plus de deux ans suite à la remise du rapport Lecocq-Dupuis-Forest fin août 2018 qui préconisait une réorganisation complète des acteurs de la santé au travail, s’est enfin achevée ce 10 décembre sur un projet d’accord. En pleine crise sanitaire, le patronat a cherché par tous moyens à se dégager de ses responsabilités. Mais les deux dernières séances de négociation ont permis de faire inscrire dans le texte de réelles avancées en matière de prévention des risques et de suivi post-exposition.

Ainsi, il instaure un suivi médical renforcé des salariés exposés à des risques chimiques : un salarié exposé à des agents cancérogènes dans son entreprise sortait du système de suivi dont il bénéficiait dès qu’il quittait l’entreprise pour aller travailler ailleurs. Désormais, il sera suivi tout au long de sa vie pour avoir été exposé, un temps donné, à des substances toxiques.
L’accord crée un suivi nouveau pour les intérimaires et les salariés des sous-traitants des grandes entreprises par une collaboration entre les services de santé interentreprises et les services de santé autonomes de ces employeurs au même titre que le reste du personnel, ce qui n’était pas le cas jusqu’ici.

La proposition de la CFDT de constituer une « cellule travail » capable de coordonner tous les acteurs de la prévention sur un même territoire pour agir ensemble va se concrétiser. Les entreprises seront mieux accompagnées et conseillées pour mettre en place des actions de prévention de façon coordonnée et facilitée. Il a fallu bataillé ferme pour sanctuariser la formation des élus à la CSSCT. Au final, le dispositif en sort même amélioré puisque les organisations syndicales ont obtenu que tous les membres élus au CSE, et non plus seulement les élus de la CSSCT, puissent bénéficier d’une formation de cinq jours, qu’ils soient titulaires ou suppléants, lors du premier mandat. Cette formation est renouvelée en cas de réélection, afin que les militants en responsabilité soient formés régulièrement (et a minima tous les quatre ans).

A propos des SSTI, il y a aussi du progrès : en effet, la commission de contrôle chargée d’alerter le conseil d’administration en cas de dysfonctionnement pourra dorénavant alerter directement le CROCT (comité régional d’orientation des conditions de travail). Un poste de vice- président est réservé au sein du CA à un représentant des organisations de salariés, tout comme le poste de trésorier.

Parmi d’autres points très positifs de l’accord : l’introduction des risques psycho-sociaux liés à l’organisation du travail (indépendamment de considérations sur la vie personnelle du salarié) est à souligner. Bien que les études sur ce sujet soient déjà anciennes, « plus de dix ans », précise Catherine Pinchaut, cheffe de la délégation CFDT, et maintes fois relayées dans les travaux de l’INRS notamment, le patronat avait toujours refusé de l’inscrire noir sur blanc comme un risque potentiel au travail.

 « Cela fait longtemps que l’on attend de pouvoir avancer et prévenir notamment la désinsertion professionnelle due à l’absence de prévention primaire efficace. Maintenant, nous allons suivre le travail des députés et leur proposition de loi santé travail, une prochaine étape, et nous serons auprès de nos équipes militantes pour les aider à mettre en œuvre l’accord au mieux sur le terrain », conclut Catherine Pinchaut, qui n’a pas caché son soulagement ce matin en conférence de presse quant à l’issue positive de ce dossier. Avec FO et la CFE-CGC, la délégation CFDT a donné un avis favorable à cet accord et le soumettra à l’avis de son Bureau national des 17 et 18 décembre prochain. La CFTC se prononcera la semaine prochaine et la CGT désapprouve. Les protagonistes ont jusqu’au 8 janvier 2021 pour signer le texte

Santé au travail : la négociation dans la dernière ligne droite. Clarisse Josselin, site web FO, 3 décembre 2020  

La négociation interprofessionnelle sur la santé au travail, entamée le 15 juin, est sur le point de s’achever. Une ultime réunion est prévue le 4 décembre entre les organisations syndicales et patronales. Si plusieurs revendications syndicales ont été prises en compte, des points de blocage demeurent pour FO. Ainsi, la confédération entend préserver le paritarisme et refusera toute déresponsabilisation des employeurs en matière de santé et sécurité au travail.

Après avoir été reportée durant plus de deux ans, la négociation interprofessionnelle sur la santé au travail a démarré le 15 juin, sur fond de crise sanitaire. Les thèmes de discussion ont été cadrés par un document d’orientation transmis par le ministère du Travail. Au menu : le renforcement de la prévention, la lutte contre la désinsertion professionnelle, la réorganisation de la gouvernance et du financement… Le gouvernement a donné aux organisations syndicales et patronales jusqu’à la fin de l’année 2020 pour parvenir à un accord national interprofessionnel (ANI).

FO revendiquait cette négociation depuis plusieurs années pour assurer une véritable protection de la santé des travailleurs et améliorer le système. La France est le pays de l’Union européenne avec le plus de morts au travail, rappelle Serge Legagnoa, secrétaire confédéral chargé de la protection sociale collective et chef de file de la délégation FO. A part certains secteurs qui sont sensibilisés à la question comme la chimie ou la métallurgie, il y a des progrès à faire, surtout dans les PME qui manquent de moyens.

L’un des enjeux de la négociation est de mettre en place une culture de la prévention. Actuellement, le système repose principalement sur la réparation, à la charge de la solidarité nationale. Nous voulons changer de logiciel et pour cela, il faut mettre en place de nouvelles procédures et débloquer des moyens, poursuit le négociateur FO. Quand la prévention sera plus effective, ce sera plus sécurisant pour les salariés comme pour les entreprises, et moins cher pour la collectivité publique.

Un autre enjeu pour FO est de préserver le paritarisme en matière de santé au travail, et empêcher le gouvernement de reprendre la main. Un rapport rendu en 2018 par la députée de la majorité Charlotte Lecocq préconisait de faire table rase du système actuel pour tout étatiser. Cette même députée travaille actuellement à une proposition de loi sur la santé au travail attendue pour la fin de l’année, et mettant de fait les négociateurs sous pression. La santé se joue en entreprise, c’est donc avant tout l’affaire des organisations syndicales et patronales, estime Serge Legagnoa. Nous avons obtenu du gouvernement de nous laisser le temps de négocier, mais nous avons au plus tard jusqu’à fin décembre.

FO se bat également pour préserver le paritarisme dans la gestion de la branche ATMP (accidents du travail et maladies professionnelles) au sein de la sécurité sociale. Cette branche réalise chaque année plus d’un milliard d’euros d’excédents. Le gouvernement voudrait récupérer ces sommes pour les intégrer au budget de l’État, mais elles doivent être dévolues à la prévention, notamment dans les plus petites entreprises, insiste-t-il.

Depuis la séance du 13 novembre, les organisations syndicales et patronales travaillent sur un projet de texte rédigé en amont par le patronat, et remanié après chaque séance en fonction des discussions. Ce document est construit autour de quatre axes : la prévention au sens large, la qualité de vie au travail en lien avec la santé au travail, les Services de Santé au Travail Interentreprises (SSTI) et la gouvernance/financement du système.

Lors de la dernière réunion en date, le 2 décembre, les interlocuteurs sociaux sont entrés dans le dur de la négociation.  La séance a duré sept heures, pour s’achever après 22 heures, l’ensemble du texte a été balayé, a expliqué Serge Legagnoa lors d’une conférence de presse à l’issue de la rencontre.

Des avancées ont été obtenues. Ainsi la revendication portée par FO de créer une structure dédiée à la santé et sécurité dans chaque branche professionnelle a été intégrée au texte. Serge Legagnoa s’en félicite, tout en soulignant que la rédaction doit être plus précise et le patronat plus directif. Qui mieux que les branches peuvent définir les risques précis liés aux métiers, ainsi que les moyens et formations à mettre en place pour y faire face ?, ajoute-t-il.

Le projet d’accord reprend aussi l’idée portée par FO d’une Commission de santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT) dès 50 salariés pour toutes les entreprises (contre 300 salariés actuellement), même si le texte manque encore de précision et d’incitation. FO revendique toujours le rétablissement du CHSCT, instance dédiée à la santé dans les entreprises et diluée dans les CSE par les ordonnances travail de 2017. Avec la baisse de moyens des IRP, les questions de santé et sécurité au travail passent après les questions économiques et sociales, déplore le négociateur FO.

Sur la prévention primaire et de la désinsertion professionnelle aussi, les discussions avancent, notamment en ce qui concerne la question spécifique du risque chimique.

En revanche, des points de blocage demeurent. La volonté du patronat de déresponsabiliser les employeurs en matière de santé et sécurité des salariés constitue une ligne rouge pour l’ensemble des organisations syndicales. Selon le patronat en effet, l’adhésion à un service de santé au travail interentreprises (SSTI) suffirait à l’employeur pour remplir ses obligations. C’est scandaleux, surtout pendant la crise sanitaire, fulmine le négociateur FO. Cette responsabilité est inscrite dans le code du travail, et nous ne sommes pas là pour réécrire le code du travail. Au contraire, la négociation se tient pour que les plus petites entreprises puissent elles aussi être en mesure de mettre en place des dispositifs pour réduire les risques.

D’autres points de blocage concernent les SSTI, au cœur du dispositif de santé au travail et actuellement à la main des employeurs. Si FO souhaite que leur présidence reste du ressort du patronat, pour ne pas diluer la responsabilité de l’employeur dans son obligation de santé au travail, la confédération revendique un vrai paritarisme pour le bureau, le conseil d’administration, et pour la commission de contrôle. Le projet d’accord propose d’instaurer le paritarisme dans le bureau, mais en contrepartie, il supprime la commission de contrôle, pour nous c’est rédhibitoire, dénonce Serge Legagnoa. Cette commission exerce un contrôle politique et financier, et nous voulons au contraire étoffer sa mission.

Ces SSTI manquent cruellement de moyens. Ils doivent notamment faire face à une pénurie de médecins du travail. Cette négociation ne va pas créer de nouveaux médecins, mais nous devons trouver des éléments pour protéger les prérogatives des médecins du travail tout en développant la prévention, ajoute le négociateur FO. Or le projet d’accord propose de transférer une partie des tâches du médecin du travail vers la médecine générale. C’est une autre ligne rouge commune à toutes les organisations syndicales. Il n’est pas question de déqualifier la fonction de médecin du travail, la solution n’est pas de déshabiller la filière, ajoute Serge Legagnoa.

L’ultime réunion de négociation programmée le 4 décembre permettra-t-elle aux interlocuteurs sociaux de trouver un terrain d’entente sur un projet d’accord ? Certaines lignes rouges demeurent depuis le début de la négociation, et nous en sommes pourtant à la dixième séance, lâche le négociateur FO. Il souligne qu’à la fin de la réunion du 2 décembre, la CPME a été agressive, tirant des conclusions négatives de la séance. Cela nous a donné le sentiment que le patronat tentait de faire peser un éventuel échec des négociations sur les syndicats, poursuit-il. Or la santé au travail est à la main des organisations patronales, ce sont elles qui ont le pouvoir de faire avancer concrètement les choses ou non. Nous nous interrogeons sur leur capacité à nous proposer pour le 4 décembre un texte qui prenne en compte nos aspirations. Tout en restant dans le timing, nous avons encore le temps pour une autre séance si nécessaire.

Négocier un pacte social en temps de crise

(Billet d’Evelyne Léonard, UCLouvain. Page personnelle)

Les temps de crise que nous connaissons sont-ils susceptibles de favoriser l’émergence d’un pacte social dans différents pays de l’Union européenne ?

Divers appels se sont fait entendre en ce sens non seulement dans la crise du Covid-19, mais aussi, plus largement, en vue de soutenir une transition vers une société et une économie durables. En France, un appel de ce type avait été lancé le 5 mars 2019 par dix-neuf organisations, dont la CFTC et la CFDT, sous la forme de « 66 propositions pour un autre modèle de développement » (à consulter sur le site de la CFDT (lire ici) ou sur celui de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme (lire ici)). Y fait écho en Belgique un appel porté par le secrétaire général et le président de la mutualité socialiste Solidaris à adhérer à un Manifeste pour un pacte social et écologique consacré à défendre une nouvelle conception de l’État social pour le XXIe siècle, et signé par plus de deux mille personnes depuis la fin de l’année 2018 (lire ici).

La notion de pacte social peut couvrir des réalités diverses. Pour cet article, il paraît utile de s’en tenir à la littérature sur ce concept, pour le limiter à un accord entre organisations patronales, syndicales et le gouvernement. Comme le rappellent Philippe Pochet, Maarten Keune et David Natali dans leur ouvrage de 2010 intitulé After the euro and enlargement: social pacts in the EU, publié par l’Institut syndical européen (lire ici), il s’agit ainsi d’un accord entre des représentants d’organisations patronales, d’organisations syndicales, et du gouvernement, négocié à l’initiative de l’un de ces acteurs, et comprenant des engagements sur plusieurs matières et formant des « compromis multidimensionnels ». Sans nécessairement revêtir les habits d’un accord formel réglementaire, un pacte social comprend des engagements tripartites sur des mesures à mettre en œuvre au plan national, et portant sur des domaines divers incluant par exemple les salaires, la formation, le temps de travail et la sécurité sociale.

Je propose ici une réflexion sur les pactes sociaux, et plus précisément sur leur éventuelle capacité à apporter des réponses à la crise générée par le Covid-19. Cet article s’inspire largement et librement de mon Courrier hebdomadaire sur les pactes sociaux publié par le CRISP (Centre de recherche et d’information sociopolitiques) à Bruxelles en juillet 2020 (lire ici).

Un instrument tripartite de transformation socioéconomique

Pays du surréalisme, voire pays surréaliste, la Belgique a fourni à la fin de la Seconde Guerre mondiale un exemple archétypal de pacte social, sous la forme d’un texte d’une portée majeure mais jamais signé. Le Projet d’accord de solidarité sociale a été négocié à partir de 1941 et conclu en 1944 par des responsables syndicaux et patronaux en présence d’un haut fonctionnaire, mais il n’a jamais été signé, car les négociateurs ne l’ont pas soumis à leurs instances respectives. Il a toutefois établi de grands principes — en matière d’évolution des salaires, de sécurité sociale et de système de concertation entre interlocuteurs sociaux — qui ont été mis en œuvre par la suite, et dont certains ont prévalu jusqu’à ce jour (lire ici).

Comme ce texte l’a démontré à l’époque, un accord de ce type, négocié en tripartite entre les interlocuteurs sociaux et le gouvernement, peut agir comme un instrument de transformation socioéconomique, par lequel les différents acteurs s’accordent sur des politiques à mettre en œuvre à l’échelon d’un pays.

De façon générale, un pacte social négocié par les interlocuteurs sociaux interprofessionnels nationaux et le gouvernement peut proposer des solutions qui rencontrent les intérêts des différentes parties en présence.

Par les engagements multiples et équilibrés qu’il comprend, il relève d’une négociation intégrative, qui permet aux acteurs d’apporter des réponses à divers problèmes tout en y trouvant, chacun, des gains possibles.

Les interlocuteurs sociaux peuvent y trouver non seulement l’occasion de négocier entre eux un engagement conjoint sur le plan national, mais aussi un compromis avec le gouvernement. Un pacte implique en effet, dans tous les cas, une concertation tripartite. Il va au-delà de la consultation, car, dans cette dernière, le gouvernement suscite un avis qu’il reste relativement libre de suivre ou non, alors que dans un pacte social il participe aux engagements réciproques. Par ailleurs, le gouvernement peut participer directement aux négociations, mais il peut aussi intervenir en coulisses pour soutenir un projet d’accord bilatéral, en y apportant par exemple une aide financière.

Les organisations syndicales et patronales en retirent notamment une capacité à prendre part aux politiques de réforme. Ainsi un pacte social relève-t-il de pratiques dites « néo-corporatistes », par lesquelles l’État partage une part de son pouvoir avec des groupes sociaux constitués dans le cadre d’une démocratie parlementaire. L’Etat reconnaît les interlocuteurs sociaux comme partenaires officiels, et il partage une partie de son pouvoir avec eux, dans un échange de nature politique (voir à ce sujet la thèse d’Anne Guisset ; lire ici).

Les trois acteurs peuvent ainsi trouver intérêt à définir ensemble des politiques en matière d’évolution des salaires, de marché du travail et de politiques sociales, comme le soulignent Sabina Avdagic, Martin Rhodes et Jelle Visser dans leur ouvrage collectif sur les pactes sociaux publié par Oxford University Press en 2011, Social pacts in Europe : Emergence, evolution, and institutionalization (lire ici). Dès lors, favorisant des accords équilibrés entre représentants du capital et du travail, avec le gouvernement, les pactes sociaux contribuent à la démocratie économique, même si, en corollaire, on peut leur reprocher de ne pas émaner de la voie démocratique parlementaire.

Les incitants : leçons des expériences européennes

L’analyse des pactes sociaux conclus dans différents pays européens au cours des décennies passées permet de montrer qu’ils contribuent aux réformes socio-économiques, mais aussi qu’il faut un certain nombre de conditions pour favoriser leur émergence.

De leur analyse des pactes sociaux des années 1990 dans les pays européens, Natali et Pochet retiennent trois types de facteurs favorables à l’émergence d’un pacte social : des pressions externes, de nature socio-économique, sur les acteurs ; des structures de négociation centralisées qui fournissent aux acteurs des ressources leur permettant de participer à ce type d’échange avec le gouvernement ; une volonté des acteurs de proposer des solutions négociées et non pas seulement des politiques unilatérales issues du gouvernement. Par exemple, les critères de convergence au sein de la zone euro ont suscité, au cours des années 1990, des contraintes en matière de maîtrise de l’inflation au sein des États, contraintes qui se sont elles-mêmes traduites en pressions sur les coût salariaux, poussant les interlocuteurs sociaux à entrer dans des négociations aboutissant notamment à la modération salariale en échange de propositions pour l’emploi.

Les contraintes de la zone euro expliquent en partie l’émergence de pactes sociaux au cours des années 1990 dans plusieurs États européens, en ce compris des pays sans tradition de concertation sociale centralisée. C’est ainsi que les interlocuteurs sociaux ont conclu au cours de la dernière décennie du XXe siècle des accords majeurs sur le marché du travail, les salaires, la formation et la sécurité sociale, par exemple en Espagne, en Finlande, en Irlande, en Italie, aux Pays-Bas ou au Portugal. Un contexte dans lequel se présente un ensemble important de problèmes à traiter peut favoriser la naissance d’un pacte social, les interlocuteurs sociaux et le gouvernement cherchant alors à construire des solutions négociées pour mener des réformes du marché du travail et de la protection sociale.

Il faut en outre que les acteurs disposent se ressources institutionnelles leur permettant de participer à une négociation de cette ampleur, multidimensionnelle et au plan national. Un pacte social apparaît, alors, plus susceptible d’émerger lorsque les organisations syndicales et patronales sont centralisées, à même d’agir à l’échelle d’un pays, et capables de se poser en interlocuteurs du gouvernement. Dès lors, une structure de relations collectives du travail comprenant un niveau de négociation interprofessionnel national constitue un terrain favorable à la discussion d’un pacte social.

Négocier un pacte requiert, ainsi, des organisations syndicales et patronales capables de négocier au plan interprofessionnel et national, couvrant de larges pans des services et de l’industrie, et suffisamment puissantes pour s’imposer comme interlocuteurs du gouvernement. Franz Traxler, identifie deux types de ressources dont disposent les organisations syndicales et patronales pour inciter le gouvernement à s’impliquer dans des discussions sur un pacte social. Tout d’abord, ces organisations sont capables d’agir sur la progression des salaires et, dès lors, sur l’inflation, ce qui en fait, de facto, des acteurs de la politique économique au sein d’un pays donné. Ensuite, elles disposent d’un pouvoir d’influence sur l’opinion de leurs membres, y compris à l’égard du gouvernement, leur conférant ainsi un potentiel de sanction sur le pouvoir politique.

Les structures ne suffisent toutefois pas, et il faut, en outre, une volonté des différents acteurs de s’investir dans une négociation de ce type. Celle-ci dépend de leur perception du contexte, de leurs stratégies, du rapport de force entre eux, et des résultats qu’ils peuvent en escompter pour eux-mêmes et pour leurs membres.

Le gouvernement y joue un rôle particulier. Un gouvernement faible ayant besoin d’autres acteurs pour asseoir son action politique peut être davantage enclin à entrer dans une concertation sur un pacte social. Le besoin de légitimation du gouvernement est un facteur propice à une concertation : ainsi un gouvernement soucieux de fonder la légitimité d’un programme de réformes sur un engagement des interlocuteurs sociaux peut-il être davantage poussé à négocier. Dans un rapport de 2018 pour l’Organisation internationale du Travail (lire ici), Lucio Baccaro et Jorge Galindo confirment que les pactes sociaux sont utiles au gouvernement parce qu’ils permettent de construire des solutions alimentées par l’information et par l’expérience des interlocuteurs sociaux, mais aussi parce qu’ils contribuent à établir un consensus sur des mesures qui peuvent être impopulaires, comme c’est le cas par exemple de la modération salariale. Ainsi le gouvernement peut-il y gagner en légitimité, à la fois en élaborant avec les interlocuteurs sociaux des réponses adéquates aux problèmes du moment et en s’assurant de leur appui dans la mise en œuvre des mesures négociées. La politique économique en vigueur va définir un cadre dans lequel les interlocuteurs sociaux pourront ou non trouver matière à négocier sur les revenus. Si la politique économique à l’œuvre réduit toute marge budgétaire et corsète étroitement les finances publiques, elle ne laisse pas suffisamment de marge en matière salariale, ce qui découragera les interlocuteurs sociaux à entrer en négociation. Une implication de la part du gouvernement dans une concertation tripartite suppose enfin que le ou les partis au pouvoir soient idéologiquement ouverts à la concertation sociale, voire favorables à la concertation en tant qu’instrument de la démocratie économique et sociale.

Si les uns et les autres peuvent y trouver un intérêt, il n’empêche que la négociation d’un pacte social relève d’un exercice non seulement complexe, mais à haut risque pour les acteurs.

Pour qu’ils s’y engagent, il est nécessaire qu’ils aient tout d’abord sur la situation ou les problèmes du moment un diagnostic qui soit au moins partiellement partagé, allié à une volonté de privilégier des solutions négociées plutôt que des initiatives unilatérales de la part du gouvernement.

Il faut en outre que les représentants syndicaux et les représentants patronaux puissent envisager des bénéfices potentiels de cette négociation pour eux-mêmes et pour ceux qu’ils représentent. Ici se pose un enjeu particulier pour les négociateurs : des gains potentiels peuvent être perçus par les négociateurs, mais pas par leur base. Lorsque ces gains potentiels sont considérés par les affiliés comme de simples promesses sans engagements réels, la légitimité des négociateurs peut s’en trouver fragilisée. De plus, un gain potentiel consiste pour les négociateurs à être impliqués dans la décision en matière de réformes socioéconomiques, mais s’il va de pair avec des concessions mal reçues par les membres, les négociateurs risquent de se trouver tiraillés entre la participation aux réformes, d’une part, et la défense des intérêts de ceux qu’ils représentent, d’autre part. Du côté syndical, les dirigeants perçoivent habituellement mieux que leurs affiliés les intérêts d’un pacte social. Comme dans tout processus de négociation, les discussions sur un pacte social s’accompagnent d’échanges internes au sein de chaque organisation pour tenter de construire des positions à la fois légitimes aux yeux des membres et défendables à la table de négociation.

Dans le processus de négociation d’un pacte social, les acteurs s’impliquent avec des ressources qui sont inégales, ce qui est susceptible d’entraîner des concessions de la part de l’acteur en position la plus faible. On l’a observé, typiquement, dans les engagements des années 1990 sur la modération salariale.

Enfin, comme dans toute négociation, le processus peut aboutir à un accord, ou il peut aboutir à un échec.

Une réponse concertée à la crise actuelle

La crise sanitaire actuelle, avec la crise économique qui l’accompagne, est-elle de nature à favoriser l’émergence de pactes sociaux dans certains pays européens ?Certaines initiatives récentes tendent à appuyer des accords de ce type au sein de l’Union européenne.

Dans le contexte de la crise du Covid-19, les interlocuteurs sociaux européens — la Confédération européenne des Syndicats (CES) et, du côté patronal, BusinessEurope, le Centre européen des employeurs et entreprises fournissant des services publics (CEEP) ainsi que l’European Association of Craft, Small and Medium-Sized Enterprises (SMEUnited) — ont signé dès le 16 mars 2020 une déclaration conjointe (lire ici). Ils y soutiennent les mesures proposées par la Commission européenne afin de faire face à la crise, et ils incitent les gouvernements nationaux à prendre diverses mesures, en impliquant les interlocuteurs sociaux dans l’élaboration et la mise en œuvre de dispositifs afin d’aider les travailleurs, les entreprises, les activités économiques et les services publics à survivre à la crise.

Au plan européen également, l’Institut syndical européen (ETUI), centre d’études de la Confédération européenne des syndicats (CES), organise sa prochaine conférence, initialement prévue en 2020, mais postposée à février 2021, sous l’évocation d’un « nouveau contrat socio-écologique » (en anglais : Towards a new socio-ecological contract ; lire ici). La conférence est destinée à cerner comment établir un nouveau contrat social, économique et environnemental, comment construire un modèle de croissance européenne qui soit soutenable, comment poser les fondations d’une société juste et solidaire, et quel rôle les organisations syndicales peuvent jouer pour construire un futur soutenable.

A l’échelon global, l’OCDE, associée au Bureau international du Travail et à l’initiative appelée « Global deal » (lire ici) rassemblant des gouvernements— dont ceux de la Belgique et de la France — des employeurs, des syndicats et des membres de la société civile, insiste sur l’importance du dialogue social pour gérer les conséquences de la crise du coronavirus ainsi que sur l’implication des interlocuteurs sociaux pour préparer « le futur du travail » (un rapport sur le dialogue social, les compétences et le Covid-19 est accessible en anglais sur le site du Global Deal ; lire ici).

Plus largement encore, au plan international, le 15 mai 2020, à l’appel d’Isabelle Ferreras, Julie Battilana et Dominique Méda, un collectif de trois mille chercheurs en sciences sociales a signé un manifeste pour appeler, notamment, à démocratiser et « démarchandiser » le travail. Le manifeste Travail. Démocratiser, démarchandiser, dépolluer a ensuite été publié au Seuil en novembre 2020 (lire ici).

Dans quelle mesure ces appels, ou la situation de crise en cours, sont-ils susceptibles de susciter la conclusion de pactes sociaux destinés à proposer des réformes au sein des pays européens, là où le dialogue social est profondément ancré ? La crise du Covid-19 et la crise socioéconomique qui l’accompagne sont-elles de nature à amener les interlocuteurs sociaux à négocier un pacte de ce type ?

En termes de facteurs externes, la crise actuelle apparaît, d’évidence, porteuse d’une « charge de problèmes »qui requiert des réponses de grande ampleur. La crise issue du Covid-19 vient en effet apporter un lot particulièrement lourd de défis en matière de travail, d’emploi, de sécurité sociale : conditions de travail à distance, généralisation du télétravail pour les fonctions qui le permettent, salaires, reconversion, protection sociale, etc. Ces enjeux viennent se greffer sur les défis de fond auxquels ont à faire face les interlocuteurs sociaux : transformation numérique, diversification des statuts et des parcours, pression sur les coûts dans le cadre de la concurrence internationale, financement de la sécurité sociale.

En matière de contexte politique, la crise du Covid-19 a amené dans les pays européens un basculement — à tout le moins temporaire — des politiques économiques, mettant fin à de longues années de stricte orthodoxie budgétaire. Les États membres de l’Union européenne, ainsi que l’Union européenne elle-même, ont desserré les contraintes budgétaires en s’engageant dans une augmentation de la dette publique. Les projets au plan européen, malheureusement bloqués en ce moment par la Hongrie et la Pologne, pourraient en cas d’accord sur le budget européen, déboucher sur une souplesse nouvelle dans les politiques économiques.

Les gouvernements eux-mêmes, ayant à imaginer des solutions dans de nombreux domaines de l’emploi, du travail et de la protection sociale, et en recherche de légitimité, pourraient être incités à négocier des programmes de réforme avec les interlocuteurs sociaux, pour autant que les partis au pouvoir soient ouverts à la concertation et que l’urgence ne les pousse pas à privilégier l’unilatéralisme.

Toutefois, sur le long terme, la concertation tripartite se trouve menacée par plusieurs évolutions de fond. Les organisations syndicales et patronales sont confrontées à une difficulté croissante à représenter l’ensemble du monde du travail, du fait de la diversification de la main-d’œuvre, dont les statuts et les parcours se sont multipliés au cours des dernières décennies. « Aujourd’hui, les syndicats se trouvent devant une difficulté bien plus grande [qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale] de faire une synthèse des aspirations de plus en plus divergentes des affiliés », notait déjà Etienne Arcq en 2014, dans son analyse de la concertation sociale et de la démocratie économique en Belgique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (lire ici).

L’internationalisation des marchés, alliée au rôle croissant des grandes entreprises multinationales dont la maison mère se trouve hors d’Europe et profitant pleinement de la financiarisation de l’économie, fragilise également la capacité des lieux de régulation, ancrés au sein des frontières nationales, à maintenir leur rôle. En parallèle, les transformations numériques modifient les conditions de travail, mais créent aussi de nouvelles catégories de travailleurs ni salariés ni indépendants, dans des services tels qu’Uber ou Deliveroo, tandis qu’elles suscitent de nouveaux besoins en termes de mode de communication entre travailleurs et avec leurs représentants. Le défi consistant à représenter une population plus diversifiée et à fédérer des revendications communes n’est donc pas mince.

Répond, à ces difficultés de représentation, une concurrence croissante en provenance de diverses composantes de la société civile. La négociation collective se fonde, en effet, sur une représentation dite indirecte, par laquelle les travailleurs confient à leurs représentants le soin de s’exprimer en leur nom. Les réseaux sociaux, ouvrant aujourd’hui un large espace à l’expression directe, et la méfiance à l’égard des pouvoirs institués, sont de nature à affaiblir la capacité des syndicalistes à canaliser les revendications. Du côté managérial sont encouragées d’autres relations entre employeur et travailleurs dans « l’entreprise libérée » ou « l’entreprise réinventée », dont l’importance dans les discours dépasse sans aucun doute de très loin la réalité des pratiques, mais qui ne laissent guère place à la négociation instituée. Alors que des appels s’expriment actuellement en faveur de larges débats avec diverses composantes de la société civile, plus ou moins bien identifiées ou définies, les organisations syndicales et patronales se trouvent parfois noyées parmi d’autres, voire même tout simplement laissées de côté. Des « débats citoyens », s’ils touchent à des questions d’emploi, de travail ou de protection sociale, peuvent se poser en concurrence avec les canaux traditionnels de la concertation sociale.

Finalement, la question posée porte sur la capacité des interlocuteurs sociaux dits « traditionnels » à participer activement au changement socioéconomique.

Dans un article publié en avril 2020 dans la revue Transfer European Review of Labour and Research (lire ici), Gregor Murray, Christian Lévesque, Glenn Morgan et Nicolas Roby proposent une synthèse de sept « lignes de fracture » qui fragilisent les formes traditionnelles de régulation du travail et de l’emploi : la technologie « disruptive », la crise climatique, les menaces de pandémie, la dilution des frontières de la firme par le recours à la sous-traitance et à l’externalisation, la reconfiguration des chaînes de production à l’échelle de la planète, une redéfinition du rôle de l’État et, enfin, la transformation des solidarités entre les travailleurs. Ces lignes de fracture en appellent alors, d’après eux, à une double expérimentation : premièrement, il s’agit pour les acteurs d’imaginer et de mettre en pratique de nouvelles manières de faire, en matière d’organisation du travail, mais aussi de négociation ; deuxièmement, il s’agit d’ancrer ces expériences dans des normes et des règles stabilisées pour l’avenir, passant ainsi de l’expérimentation à l’innovation institutionnelle.

Le contexte de la crise actuelle —crise non seulement sanitaire, mais aussi économique et climatique —se révèle porteur de suffisamment d’enjeux pour nécessiter des réformes qui soient négociées. Cette nécessité peut inciter les acteurs à s’engager dans des négociations sur un pacte social comportant un ensemble de mesures pour l’emploi, sur le travail à distance, sur la transformation numérique, sur la formation et les parcours professionnels. Les rapports de force actuels peuvent inciter un gouvernement à chercher une légitimité dans une concertation avec les interlocuteurs sociaux, mais la volonté de proposer des réponses rapides est de nature, en revanche, à favoriser des mesures unilatérales.

Ce qui est en jeu, c’est non seulement la capacité des interlocuteurs sociaux à répondre aux difficultés relatives au travail et à l’emploi dans la crise sanitaire en cours, mais aussi leur rôle dans la transformation socioéconomique, dans un contexte incertain et avec des solutions à inventer.

Evelyne Léonard, le 9/12/2020.

Négociation sur le télétravail. L’accord national interprofessionnel du 26 novembre 2020 pour une mise en œuvre réussie du télétravail

L’Accord interprofessionnel national  du 26 novembre 2020 pour une mise en œuvre réussie du télétravail a été signé à ce jour par les organisations patronales et syndicales suivantes : Medef, CPME, U2P, CFDT, FO, CFTC et CFE-CGC (la CGT donnera sa position le 15/12). Je reproduis ci-dessous  (I) le préambule cet ANI, les commentaires de la CFDT, FO et de la CGT à ce sujet (II), et propose (III) une première analyse de cet accord interprofessionnel.

***

  1. LE PRÉAMBULE DE L’ANI 

« Le développement du télétravail s’est accéléré au cours des vingt dernières années, concomitamment au développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Dans leur accord-cadre du 22 juin 2020, les partenaires sociaux européens soulignent d’ailleurs l’impact de la numérisation de l’économie sur l’organisation du travail, et notamment sur le télétravail. Il est rappelé que cet accord européen a vocation à faire l’objet d’une transposition dans chacun des Etat membres dans les trois ans suivant sa signature. Les acteurs sociaux au niveau national interprofessionnel s’inscrivent dans cette perspective. Ils soulignent que le présent accord permet de transposer les points 2, 3 et 4 du thème 21 de l’accord-cadre précité.

L’année 2020 a été jusqu’ici marquée par une crise sanitaire sans précédent, dont les impacts économiques et sociaux commencent à peine à être mesurés. Dans un objectif de continuité de l’activité économique partout où cela était possible, et de protection des salariés, le télétravail a été largement utilisé depuis mars 2020, dans les circonstances exceptionnelles dictées par la pandémie de la Covid-19 : s’il s’est agi d’un télétravail « exceptionnel », dont les conditions de mise en œuvre n’étaient pas comparables au télétravail « habituel » dans le cadre de l’activité normale de l’entreprise, il a généré une large diffusion de cette forme d’organisation du travail, soulevant un certain nombre de questions opérationnelles. Ainsi de nombreux salariés souhaitent télétravailler plus régulièrement qu’auparavant et de nombreuses entreprises envisagent une mise en place élargie de cette organisation du travail.

Les bénéfices attendus de son développement peuvent satisfaire autant les entreprises que les salariés, tout en tenant compte des problématiques inhérentes à sa mise en place. Le télétravail peut, dans certains cas, être considéré comme une solution permettant de prendre en compte certaines situations spécifiques de salariés.

Il est également important de considérer les impacts territoriaux et environnementaux du développement du télétravail sur l’écosystème de l’entreprise :

-s’agissant des impacts territoriaux : si les territoires peuvent bénéficier d’un avantage compétitif en offrant des conditions d’accueil optimales au sein, par exemple, de tiers-lieux (accessibilité tarifaire, qualité de l’animation et des infrastructures de l’espace de co-working, mixité des espaces offrant des relations avec des pépinières d’entreprises, etc.), le développement du télétravail peut générer des impacts négatifs sur l’environnement direct des entreprises à même de le développer. Il convient, dans la mesure du possible, d’anticiper l’ensemble de ces impacts et de réfléchir aux leviers de développement que sont notamment l’accès aux infrastructures publiques, de transports, commerciales et de logement de qualité. En tout état de cause, cette évolution devrait pousser l’État et les collectivités locales à anticiper ces impacts et à accélérer la stabilité et la qualité des infrastructures, en concertation avec les acteurs sociaux dans les territoires ;

– s’agissant des impacts environnementaux : le télétravail a un impact positif sur l’environnement car il permet de réduire les déplacements. A contrario, l’utilisation accrue des outils numériques peut augmenter la consommation énergétique. Aussi, en mettant en regard les enjeux de la transition écologique et de la transformation numérique, un développement accru du télétravail peut être envisagé, susceptible de permettre aux employeurs et aux salariés de participer à ces transitions. Face à cette situation, et dans la continuité des conclusions unanimes de la concertation paritaire de 2017 sur le développement du télétravail, les partenaires sociaux ont mené, de juin à septembre 2020, un travail de diagnostic approfondi pour :

– répertorier les enseignements à tirer de la première période de confinement qui a donné lieu à un recours très important à une forme de télétravail ;

– identifier les enjeux et questions qui se posent dans la perspective d’un développement potentiellement plus important du télétravail dans le cadre de l’activité « normale » de l’entreprise, ou en cas de circonstances exceptionnelles ou de force majeure.

Les conclusions de ce diagnostic ont reçu un avis favorable de la CFDT, CFE-CGC, FO d’une part, et du MEDEF, CPME et U2P d’autre part. Le cadre juridique de la mise en œuvre du télétravail est constitué de l’accord national interprofessionnel de 2005 relatif au télétravail et des articles L1222-9 et suivants du code du travail, modifiés par l’ordonnance n°2017-1387 du 22 septembre 2017, dont la portée a pu être précisée par la jurisprudence.

Le télétravail désigne toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux, de façon volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication. Dans la pratique, il peut s’exercer au lieu d’habitation du salarié ou dans un tiers-lieu, comme par exemple un espace de co-working, différent des locaux de l’entreprise, de façon régulière, occasionnelle, ou en cas de circonstances exceptionnelles ou de force majeure. En tout état de cause, la mise en œuvre du télétravail doit être compatible avec les objectifs de performance économique et sociale de l’entreprise.

C’est au niveau de l’entreprise que les modalités précises de mise en œuvre du télétravail sont définies, dans le cadre fixé par le code du travail, les dispositions de l’ANI de 2005 et du présent accord, et parles dispositions éventuelles négociées au niveau de la branche. Les organisations d’employeurs et de salariés représentatives au niveau national et interprofessionnel signataires tiennent à cet égard à souligner la vivacité du dialogue social au sujet du télétravail : depuis le début de 2020, et à la date de la signature du présent accord, on relève plus de 700 accords d’entreprise signés sur cette thématique, qu’ils soient nouveaux ou constituent des avenants à des accords préexistants.

Constatant que l’articulation entre ces sources juridiques n’est pas toujours aisément comprise par les employeurs et les salariés, les organisations signataires souhaitent, par le présent accord, expliciter l’environnement juridique applicable au télétravail et proposer aux acteurs sociaux dans l’entreprise, et dans les branches professionnelles, un outil d’aide au dialogue social, et un appui à la négociation, leur permettant de favoriser une mise en œuvre réussie du télétravail.

Forts de ces constats et de ces objectifs, les organisations de salariés et d’employeurs représentatifs au niveau national et interprofessionnel conviennent des dispositions suivantes :… » (Lire la suite de l’ANI ici…)

***

2.  NÉGOCIATION SUR LE TÉLÉTRAVAIL. LES COMMENTAIRES DE LA CFDT, DE FO ET DE LA CGT

a. Commentaires de la CFDT (article tiré du site web de la CFDT)

« Les derniers jours ont été essentiels pour forcer la main du patronat. Rien n’était moins sûr que cet accord dont les employeurs ne voulaient pas. Ils avaient accepté de réaliser un diagnostic paritaire avant l’été 2020 à la suite du premier confinement qui a imposé le télétravail de façon massive et complètement inédite dans notre pays.

Ce diagnostic avait fait consensus fin septembre sur la nécessité de moderniser les règles de mise en place du télétravail et d’en fixer de nouvelles en cas de circonstances exceptionnelles.

Dès le printemps, les organisations syndicales avaient exprimé leur volonté d’entrer rapidement en négociation pour donner des repères actualisés – par rapport au dernier ANI de 2005 – aux salariés et à leurs représentants. Mais après un accord de principe, la négociation a démarré difficilement et la partie patronale a décrété d’emblée que le nouvel ANI ne serait pas contraignant. 

Au-delà de ces déclarations sur le caractère « non normatif ni prescriptif » de l’accord, c’est son contenu qui compte et apportera de nouveaux droits aux salariés. « Il ne s’agit pas d’un guide de bonnes pratiques et cet accord donne des repères que les employeurs, les salariés et leurs représentants attendent depuis plusieurs mois », explique Catherine Pinchaut, secrétaire nationale et cheffe de la délégation CFDT.

Sans surprise, le texte soumis à signature a fait l’objet de plusieurs réécritures jusqu’à la dernière minute et a longtemps divisé sur le fond, certaines organisations patronales ne voulant parler que du télétravail contraint en cas de force majeure. Au final, cet accord englobe les deux situations vécues par les travailleurs, télétravail en temps normal comme en cas de circonstances exceptionnelles.

Parmi les points critiques que la CFDT voulait faire intégrer figure la nécessité de réfléchir aux organisations de travail en amont du passage en télétravail afin de définir clairement quelles sont les activités éligibles au télétravail : c’est une réelle avancée. La partie patronale s’y opposait fermement, arguant que c’est à l’employeur de décider seul des postes éligibles ou non. En cas de circonstances exceptionnelles, le recours au télétravail en concertation avec les représentants du personnel, l’élaboration d’un PCA (plan de continuité de l’activité) et le repérage des activités télétravaillables en amont permettront donc d’anticiper efficacement la mise en œuvre de cette organisation de travail.

Des reculs ont été évités sur deux sujets majeurs : les questions de sécurité et d’accidents du travail restent de la responsabilité des employeurs ; le dialogue social en cas de circonstances exceptionnelles ne sera pas évincé. La séance du jeudi 26 novembre s’est donc achevée sur des précisions de nature à obtenir l’avis favorable des organisations syndicales qui ont décidé de consulter leurs instances respectives en vue de la signature.

La CGT a fait savoir qu’elle se prononcerait le 15 décembre prochain. Le Bureau national extraordinaire de la CFDT, réuni jeudi après-midi, a approuvé à l’unanimité des présents la signature de l’accord télétravail.

« Ce n’est pas une formule magique, précise Catherine Pinchaut. Mais c’est un bon point pour le paritarisme dans la crise que nous traversons. Les équipes CFDT vont maintenant devoir s’emparer de ce texte pour négocier dans leurs entreprises là où il y a des accords à actualiser et là où il n’y en a pas eu ». La CFDT par ailleurs va produire de nouveaux outils pour ses équipes afin qu’ils puissent tirer tous les bénéfices de cet accord.

b. Commentaires de Force ouvrière (article tiré du site web de FO) :

« Après une course contre la montre, les interlocuteurs sociaux sont parvenus à trouver un terrain d’entente le 26 novembre dans la négociation d’un accord national interprofessionnel (ANI) encadrant le télétravail. Toutes les organisations syndicales à l’exception de la CGT ont donné un avis favorable à l’ultime version du texte qui leur avait été soumise dans la matinée par le patronat. FO a donné son accord l’après-midi même, après avoir convoqué un bureau confédéral exceptionnel.

Au terme d’une négociation express de trois semaines, émaillée ces derniers jours de multiples rebondissements, FO a annoncé le 26 novembre signer « l’accord national interprofessionnel pour une mise en œuvre réussie du télétravail ». Le bureau confédéral s’était réuni en début d’après-midi, pour étudier la version finale du texte qui avait été remise le matin-même par les organisations patronales. Parmi les autres organisations syndicales représentatives, les instances de la CFDT et la CFTC ont également donné leur aval. La CFE-CGC a donné un avis favorable. Seule la CGT a fait part de son opposition. Elles ont jusqu’au 23 décembre pour signer l’accord.

La négociation avait démarré le 3 novembre. FO revendiquait depuis plusieurs années une négociation interprofessionnelle pour clarifier le cadre législatif du télétravail et protéger les salariés en confortant leurs droits. Dès 2019, les organisations patronales ont prévenu que la mise en place du télétravail devait se discuter à l’échelle de l’entreprise, mais nous avons persévéré, a rappelé le secrétaire général de FO Yves Veyrier lors d’une conférence de presse. Si le télétravail massif exceptionnel mis en place au printemps dernier a remis la question sur la table, les organisations patronales sont entrées à reculons dans les discussions. Elles ont été contraintes et forcées à négocier par l’environnement et la persévérance surtout de FO, a ajouté Yves Veyrier. Si les organisations patronales ont dès le départ voulu imposer un texte qui ne soit ni normatif, ni prescriptif, Yves Veyrier a rappelé qu’un ANI, par essence, porte une valeur normative.

Rappelant qu’il était de plus en plus difficile de négocier, le secrétaire général de FO a également souligné que par le biais de cet ANI, nous avons réinstallé l’état d’esprit de la hiérarchie des normes. Le préambule de l’ANI précise en effet que c’est au niveau de l’entreprise que les modalités précises de mise en œuvre du télétravail sont définies, dans le cadre fixé par le code du travail, les dispositions de l’ANI de 2005 et du présent accord, et par les dispositions éventuelles négociées au niveau de la branche.

Dans l’ultime version du texte rendu dans la matinée, Yves Veyrier se félicite aussi d’avoir obtenu un renforcement du droit syndical. Pour nous il était déterminant que l’ANI permette aux délégués syndicaux et aux représentants d’avoir les moyens de garder le contact avec les salariés en télétravail et de pouvoir les informer. Sur cette question-clé, FO s’est battue jusqu’au bout, a-t-il ajouté.

Le texte précise en effet que les représentants élus du personnel et les mandataires syndicaux, lorsqu’ils existent, bénéficient, en vertu de la loi, de moyens de fonctionnement équivalents, qu’ils soient dans les locaux de l’entreprise ou en télétravail. Afin de leur permettre de maintenir le lien avec les salariés en télétravail, il est utile de préciser par accord collectif, ou à défaut par une charte, les modalités adaptées d’utilisation des outils numériques à destination des acteurs du dialogue social dans l’entreprise.

Sur le fond, cet ANI clarifie le cadre du télétravail, qu’il soit classique ou exceptionnel (pandémie, catastrophes naturelle, destruction des locaux de l’entreprise). Au cours de la négociation, nous sommes parvenus à obtenir pas mal d’avancées, tous nos points bloquants ont été levés, se félicite Béatrice Clicq, secrétaire confédérale chargée du numérique et chef de file de la délégation FO.

Le télétravail classique peut être mis en place par un accord collectif, une charte ou un accord de gré à gré entre l’employeur et le salarié. Le texte souligne l’importance de faire du télétravail un thème de négociation dont l’objectif est de parvenir à un accord collectif. Le texte détaille également les thématiques qui peuvent être abordées lors de cette négociation.

Parmi les revendications qui étaient portées par FO, se retrouve dans le texte la réaffirmation de la nécessité du volontariat du salarié dans la mise en place du télétravail. Il est précisé que le refus du salarié de télétravailler n’est donc pas un motif de rupture du contrat de travail.

FO a également obtenu une formalisation par écrit de la mise en place du télétravail. Le texte précise, en effet, qu’en l’absence d’accord d’entreprise ou de branche sur le télétravail, tout salarié qui accède, d’un commun accord avec l’employeur, au télétravail régulier est informé par écrit des conditions de mobilisation et de mise en œuvre de cette forme de travail, en fonction du lieu d’exercice du télétravail.

La réversibilité — la possibilité pour le salarié de revenir à son poste en présentiel — est également confirmée. L’ultime version du projet d’accord précise que le salarié peut revenir dans les locaux de l’entreprise dans l’emploi tel qu’il résulte de son contrat de travail.

La détermination des postes qui sont télétravaillables ne sera pas uniquement du ressort de l’employeur mais fera l’objet d’un dialogue social en entreprise. La définition des critères d’éligibilité peut utilement alimenter le dialogue social et le CSE est consulté sur les décisions de l’employeur précise encore le texte.

La fréquence du télétravail est déterminée par accord entre l’employeur et le salarié mais hors circonstances exceptionnelles, l’accord rappelle l’importance d’équilibrer le temps de télétravail et le temps de travail sur site pour garantir la préservation du lien social.

Le texte précise que la mise en place du télétravail en cas de circonstances exceptionnelles ou de force majeure (pandémie, catastrophes naturelles, destructions des locaux d’une entreprise) doit être anticipée dans le cadre d’un accord ou, à défaut, par une la charte relative au télétravail.

Il est recommandé de repérer, en amont, les postes télétravaillables. En l’absence d’accord collectif, le CSE, s’il existe, doit être consulté sur les mesures d’organisation relatives à la continuité d’activité.

Pour préserver la conciliation entre vie privée et vie professionnelle et les dérapages en termes d’horaires et de temps de repos, l’accord précise que pour la mise en place du télétravail l’employeur fixe, en concertation avec le salarié, les plages horaires durant lesquelles il peut le contacter, en cohérence avec les horaires de travail en vigueur dans l’entreprise. L’accord rappelle aussi le droit à la déconnexion dans le contexte particulier du télétravail, qui doit faire l’objet d’un accord ou d’une charte.

En matière de santé et sécurité au travail, le texte précise que les dispositions légales et conventionnelles relatives à la santé et à la sécurité au travail sont applicables aux salariés en télétravail. Le patronat, qui avait cherché à dédouaner les employeurs de leur responsabilité en cas d’accident du travail, qui leur incombe actuellement, est revenu en arrière. Le texte indique ainsi que le télétravail étant une modalité d’exécution du contrat de travail, la présomption d’imputabilité relative aux accidents de travail s’applique également en cas de télétravail.

FO se félicite également d’avoir pu faire acter que le télétravail est une modalité d’organisation du travail qui peut faire l’objet d’une évaluation des risques professionnels adaptée.

Sur la prise en charge des frais professionnels, l’accord précise que les frais doivent être supportés par l’employeur et cette question peut être le sujet d’un dialogue social en entreprise FO a obtenu la prise en compte spécifique des salariés handicapés, pour qui le principe du volontariat s’applique également. Avec ce principe du volontariat, l’employeur ne peut pas se dédouaner de son obligation d’adapter le poste de travail grâce au télétravail, et cela évite l’exclusion d’un salarié handicapé du collectif de travail, ajoute Béatrice Clicq. Des formulations ont été apportées pour préserver le maintien d’un lien de subordination ainsi que du statut salarié pour éviter à long terme toute volonté d’ubérisation, ajoute la négociatrice FO.

c. Commentaires de CGT (tiré du quatre-pages Echo des négos)

La CGT, qui se prononcera le 15/12, après consultation de ses instances, émet plusieurs réserves sur cet ANI. Dans l’Echo des négos. Compte rendu de la 4ème négociation vu de l’intérieur (lire le dépliant ici), elle recense une quinzaine de points qui posent problème, dont l’absence de clauses concernant le droit syndical et la communication avec les salariés ; la non prise en compte, sur différents articles, des propositions faites par la CGT depuis le début des négociation ; la non mention dans l’ANI de l’obligation de négociations dans la branche et dans l’entreprise pour appliquer ses dispositions ; le fait que le comité de suivi de l’accord soit à durée indéterminée et non ouvert aux syndicats non signataires, etc.

  • 3. UNE PREMIÈRE ANALYSE

Signer un accord ou se mettre d’accord sur un diagnostic ? Là réside un premier point positif : le MEDEF voulait, à l’origine, se limiter à un seul Rapport de diagnostic, sans engagement de sa part dans un accord collectif en bonne et due forme. Les pressions syndicales et gouvernementales l’ont obligé à évolué sur ce point. Le compromis qui en a résulté est intéressant : l’ANI, comme tout document contractuel, comporte une dimension normative, sans pour autant prétendre légiférer à la place des négociateurs dans les branches et les entreprises, et se double d’un diagnostic paritaire dont pourront s’emparer ces négociateurs au moment d’engager leurs discussions.

C’est le deuxième point positif : le diagnostic paritaire sur lequel repose cet ANI me semble être un modèle à suivre tant il s’attache à porter un regard équilibré et documenté sur le télétravail. (Lire le rapport de diagnostic ici). On peut imaginer, sur d’autres sujets, connexes ou différents, que les négociateurs de branche et d’entreprise appliquent cette méthodologie de traitement conjoint d’une situation problématique.

La structure de l’ANI – troisième point positif – peut également fonctionner comme un document contractuel pédagogique, dont les négociateurs de branche et d’entreprise peuvent s’inspirer… Y sont mentionnés : les principaux enseignements tirés d’expériences de mise en œuvre du télétravail dans diverses entreprises ; les dispositions légales ; l’évolution  nécessaire des pratiques de management ; les situations particulières, etc. Il y a là un réel travail de mise en forme de la résolution d’un problème examiné paritairement.

Y est également rappelée la nécessité du dialogue social comme mode de traitement des situations de réorganisation du travail, suite à des pandémies mais aussi dans le cadre des évolutions socio-productives plus générales. Nous avons probablement atteint, dans cette France contemporaine du début des années 2020, un point de non-retour dans les pratiques décisionnelles des employeurs. Peu d’entre eux pourront en effet prétendre modifier à l’avenir l’organisation du travail des firmes  sans associer, sous uen forme ou sous une autre, les salariés et leurs représentants. La mention explicite dans l’ANI que « la mise en place du télétravail [est] un thème de dialogue social et de négociation au niveau de l’entreprise, et, le cas échéant, au niveau de la branche professionnelle » et qu’« un dialogue social et des négociations de qualité constituent un gage de réussite de la mise en place d’un dispositif de télétravail adapté aux besoins spécifiques de l’entreprise, permettant de concilier efficacement les intérêts de l’employeur et des salariés » peut-être apprécié comme un point de détail pour un contempteur des pratiques de négociation collective ; mais l’histoire sociale française avance plus sûrement par l’accumulation de tels « détails » que par des ruptures législatives tonitruantes mais sans grand avenir…

Autre point positif de cet ANI (et cette liste n’est pas exhaustive !) : l’ANI ouvre le champ des modes de formalisation de l’accord entre l’employeur et les salariés et leurs représentants. Indiquer que ces derniers « formalisent leur accord par tout moyen » tout en soulignant « l’utilité de recourir à un écrit, quel qu’il soit, afin, notamment, d’établir la preuve de cet accord » ouvre un espace d’expérimentation intéressant des diverses mises en forme possibles de la régulation conjointe : relevé de décisions, verbatim des échanges, synthèse co-signée, etc.

Négocier la performance

(Cet article vient de paraître dans la dernière livraison de La  Revue des Conditions de Travail publiée par l’ANACT, n° 11. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’ANACT. Pour l’intégralité du numéro, lire ici)

Le 17 juin 2019, dans le cadre de sa 16e Semaine de la Qualité de vie au travail, l’Anact proposait une table-ronde intitulée : Performance(s) et conditions de travail : si on négociait ? L’objectif était d’  « éclairer les liens entre ces sujets et partager quelques pistes d’action pour progresser en matière de “performance globale” ». Cet article propose de poursuivre cette réflexion1. L’expression « Négocier la performance dans l’entreprise » signifie qu’il y a tentative, par des syndicalistes et un employeur, de définir conjointement, de façon partielle ou totale, certains objectifs et certaines modalités de l’effort de rationalisation de cette action collective singulière qu’est une entreprise. Cet énoncé est à la fois une information (il indique une action possible), une incitation (il invite à l’engager) et un précepte (il dit ce qu’il faudrait faire). Dans sa version informationnelle, il suscite un débat ; dans sa version incitative, il ouvre un champ d’expérimentation ; dans sa version prescriptive, il suppose un outillage et un accompagnement des partenaires sociaux. Tels sont les deux objectifs de cet article : s’interroger sur les motifs et les cibles de cette décision conjointe à propos de la « performance », et réfléchir aux conditions et aux moyens nécessaires pour que cette performance soit négociée.

1. QU’EST-CE QUE NÉGOCIER ?

Toute négociation, qu’elle soit sociale (c’est-à-dire, impliquant des représentants, qui négocient au nom d’autres individus) ou individuelle (ils négocient en leur propre nom), a deux fonctionnalités, qu’il faut distinguer sans disjoindre : une fonction de résolution d’un conflit, et une fonction de résolution d’un problème ; on glose sur la première, oubliant qu’elle n’est qu’une modalité de la seconde.

Car tout conflit est l’expression d’un problème que les parties prenantes n’ont pu jusqu’alors résoudre par les voies habituelles de leur concertation. Chacune estimant que ce problème serait mieux réglé par la solution qu’elle propose, surgit entre elles, inévitablement, un conflit – c’est-à-dire, le heurt de deux volontés. Cet affrontement traduit leur effort conjoint d’imposer à l’autre une solution ne convenant qu’à une seule.

Le calcul d’intérêts et l’action raisonnée les poussent à une confrontation – d’idées, d’arguments et de propositions d’action. Il y a alors dialogue ; il peut conduire au compromis : chaque partie réduit ses prétentions, à proportion de la réduction faite par l’autre, et la solution retenue, formalisée dans le texte d’accord et dont l’originalité est variable, est le produit de ces réductions réciproques. Cette solution est une décision : elle est co-construite en vue de permettre une action collective originale – celle de concevoir, produire, commercialiser, etc., un produit ou un service ; elle résulte, comme toute décision, d’une sélection d’options. Décider ensemble, c’est donc adopter, pour un problème identifié comme tel, une solution originale, construite de façon coopérative. Cette solution mêle un travail de combinaison des prétentions d’origine et un travail d’invention. Cet effort de combinaison se nomme : une négociation collective.

2. QU’ENTENDRE PAR « PERFORMANCE » ?

Le concept de « performance » est ambigu et complexe. Ambigu, car il s’agit d’un rapport (entre un résultat espéré et un effort pour le réaliser), donc d’un indicateur chiffré (mais sa qualité informationnelle est réduite) ; d’une épreuve (le test de performance d’un appareil, ou l’exploit d’un sportif), donc du résultat de celle-ci (mais il est ordinal et ne se comprend que comparativement) ; et d’une exhibition (telle une performance artistique, dont la valeur est intrinsèque).

Complexe, car ce rapport, cette épreuve, cette exhibition sont le produit de phénomènes dont il est difficile de mesurer les effets propres. A fortiori pour la performance d’une organisation productive de biens ou de services : les phénomènes qui la composent – et leurs interactions – sont nombreux et de nature diverse. L’objectif de l’organisation est lui-même difficile à cerner : si cela semble simple s’agissant d’une firme aéronautique, il est plus délicat pour un établissement de soins en santé mentale…Dans les termes de Max Weber (2003), la recherche de la performance est un effort de rationalisation. Autrement dit : le recours à des techniques intellectualisées et à un travail de prévision et d’anticipation puisque l’action engagée n’a de sens que par l’avenir auquel seule elle se rapporte.

Cet effort est relatif, c’est-à-dire dépendant de la structure des situations et des ressources des acteurs. Sera ainsi tenue pour performante une action qui, ici, minimise des pertes, et là, celle qui maximise des gains ; ou, par exemple, sera jugée non performante une action syndicale ne parvenant pas, malgré un déploiement important de ressources et divers apprentissages susceptibles de hausser la qualité d’un prochain combat, à obliger un employeur ou un gouvernement à revenir sur sa décision initiale. Cette relativité de la performance souligne la subjectivité de son calcul et de sa lecture.

« Négocier la performance », c’est donc décider à plusieurs des modalités concrètes de cet effort de rationalisation des activités socio-productives. Ce dernier peut porter sur la rentabilité des capitaux investis dans l’entreprise comme sur la durée d’utilisation des équipements ; la réduction du délai de rotation des stocks ou la hausse du taux de satisfaction de la clientèle ; la baisse du nombre de pannes sur machine comme celle des effectifs de l’atelier de maintenance, etc. La performance de l’entreprise devient ainsi un problème commun, à l’employeur comme au syndicat ; car si elle n’est pas au rendez-vous, le cours d’action sociopolitique de chaque partie en est affecté, le cours conjoint d’action pareillement ; les parties estiment alors de leur intérêt de résoudre ce problème.

On peut distinguer (grossièrement) cinq registres de performance d’une entreprise : social, financier, marchand, organisationnel et environnemental. La performance financière est la plus connue (et la plus dénoncée) mais la moins maîtrisée par le néophyte ; son aridité effraie. La performance marchande est l’un des premiers soucis du consommateur au moment de son achat – et pareillement celui du directeur commercial (la satisfaction du premier produit celle du second). La performance organisationnelle fait la différence entre deux actions entrepreneuriales : l’une parviendra à produire 100 unités de qualité en 100 unités de temps, pour un débours de 100 et un gain de 500, alors qu’une autre en produira seulement 85, pour un même temps et un même débours, et un gain de 300. Les indicateurs de performance environnementale sont plus récents ; ils mesurent la capacité de l’entreprise à réduire son empreinte sur les milieux naturels ; l’urgence écologique rend celle-ci décisive. Reste la performance sociale : elle rend compte de la qualité de la vie au travail des salariés et des efforts du management pour l’améliorer.

Le sens de l’expression « Négocier la performance » semble clair : elle exprime la possibilité d’étendre l’activité de régulation sociale conjointe aux conditions d’efficacité de l’action entrepreneuriale, dans ses diverses dimensions, sans la restreindre aux seuls effets des décisions unilatérales de l’entrepreneur et aux seuls domaines légalement définis de négociation obligatoire. Le champ concerné est donc vaste. À quelles conditions est-il possible ?

3. UNE VALORISATION ASTUCIEUSE DES DIFFÉRENCES

La moitié des 47 000 accords collectifs d’entreprise signés en France en 2018 traitent de salaires et d’intéressement, 8 % de temps de travail, et 4 % – seulement ! – de conditions de travail. Peu d’entre eux sont innovants, et peu sont produits à l’issue d’une démarche méthodique ; l’incitation légale à ce qu’y figurent un préambule et une date de fin de validité, ou qu’ils soient précédés d’un accord de méthode, ne date que d’août 2016 ; et les thèmes de négociation obligatoire sont souvent traités en silos, sans effort de transversalité.

Ne jetons pas la pierre : notre pays découvre, tardivement, les vertus et principes de la négociation collective ; il faudra le temps nécessaire pour que cette pratique éprouvée de mise en accord autour de problèmes à résoudre devienne une habitude. Elle le deviendra si nous comprenons mieux les réticences des partenaires sociaux envers la négociation collective, et si nous savons les aider à s’en défaire.

L’examen sur longue durée des relations sociales françaises montre que deux craintes et croyances convergent : le souci des employeurs, attachés à une conception régalienne de leur fonction – et persuadés que l’autorité sur les hommes se déduit de leur propriété sur les choses – de ne pas partager leurs droits de gérance ; et le souci des syndicalistes de ne pas se mêler de la gestion des entreprises, sous peine de devoir assumer des décisions de gestion dont ils peuvent craindre les effets pervers sur l’emploi et le travail de leurs mandants, et du fait d’une conception émancipatrice et autonomiste du syndicat.

Les rémunérations ont pourtant été, dès la fin du 19e siècle, l’objet de décisions conjointes. Employeurs et représentants des salariés – les uns, il est vrai, sous la menace de grève des autres, et ceux-ci soumis à leur arbitraire – ont découvert leur intérêt conjoint à définir, pour une période donnée, un prix du travail. Ils le firent pour des raisons différentes. Ce fut pour les uns, planifier les opérations de gestion et attirer / fidéliser des compétences utiles ; pour les autres, parvenir à un juste équilibre entre contribution et rétribution. Les conditions d’emploi et les conditions du travail s’ajoutèrent à la liste sous l’effet des efforts du législateur et de la volonté des syndicalistes de promouvoir de nouveaux droits sociaux ; mais les directions, confrontées à des problèmes récurrents de motivation au travail, de compétence de la main-d’oeuvre et de gestion des aléas de production, dans un univers socio-productif en mutation, comprirent qu’elles pouvaient tirer avantage de cet élargissement de la régulation conjointe. D’où leurs efforts, du moins dans les grandes entreprises, de contracter avec les syndicalistes, estimant qu’une décision négociée est plus efficiente qu’une décision unilatérale dès lors que son effectivité dépend de la bonne volonté de ceux qui l’exécutent. Que déduire de cette analyse ? Que l’espace de cette régulation sociale se construit à partir d’intérêts différents mais compatibles, et lors de séquences de recherche d’alignement entre ces vouloirs.

Si un accord collectif d’entreprise est le produit d’un heurt régulé entre deux volontés, celles-ci sont plus souvent différentes que divergentes (ce sont les acteurs sociaux, dans leur effort de contraindre l’autre, qui durcissent l’opposition des options). Ces différences rendent possible l’accord collectif – puisqu’elles ouvrent sur la possibilité d’un échange (« Je t’échange trois ans de garantie d’emploi contre une hausse de la productivité au travail »), d’une concession (« Je t’accorde une part de ce que tu souhaites puisque tu m’accordes une part de ce que je souhaite »), ou d’une construction (« Inventons ensemble une solution originale en combinant / modifiant nos préférences »).

Si l’accord entre des autrui résulte d’une valorisation astucieuse des différences (d’intérêts, d’enjeux, de points de vue, de ressources, de temporalités, etc.), il faut donc, pour inciter les partenaires sociaux à contracter, moins identifier ce qui leur est déjà commun que repérer la valeur ajoutée que leur coopération pourrait générer.

Pour convaincre les uns et les autres de l’intérêt de « négocier la performance » et réduire les réticences, inévitables, à s’engager dans cette voie, ce fil semble prometteur. L’argument adressé aux deux parties serait celui-ci : vous avez chacune des raisons personnelles et des raisons communes de négocier cette performance. Identifiez les unes et les autres, et échangez à haute voix à ce sujet, de sorte que vous constaterez que plusieurs des risques que vous redoutez sont partagés – ils sont donc solubles par votre coopération – et que plusieurs bénéfices pour chacune sont attendus si et seulement s’il y a cette coopération.

4. DE QUOI CONCRÈTEMENT DISCUTER À LA TABLE DES NÉGOCIATIONS SI L’ON Y PARLE DE PERFORMANCE ?

La réponse se déduit des raisonnements précédents : de tout ! Autrement dit : s’il s’agit de discuter des conditions d’efficacité de l’action collective socio-productive et si celle-ci dépend de la manière dont sont rendues efficientes chacune de ses dimensions (sociale, marchande, financière, organisationnelle et environnementale), aucun interdit ne vient restreindre les objets de performance mis à l’agenda de la négociation. Seuls les négociateurs dans l’entreprise, pour les raisons qui sont les leurs, et compte tenu de leur volonté, variable, de rendre plus performant le dispositif de régulation conjointe, peuvent définir le périmètre de celle-ci.

Deux dimensions de performance globale semblent néanmoins de robustes entrées pour les négociateurs d’entreprise souhaitant s’engager dans un tel processus d’extension de la régulation sociale conjointe : le travail, et l’organisation de ce travail. Détaillons rapidement, car tout cela a déjà été documenté et (bien) argumenté.

Le travail, d’abord, car sans lui rien n’existe. Partir de l’acte même de transformation de divers matériaux, physiques ou abstraits, pour leur donner une forme utile à la vie sociale – pour reprendre la définition du travail qu’a proposée Marx – est une démarche efficace : on ne saurait gloser sur la performance, puis agir pour l’améliorer, si l’on ne partait pas de l’activité fondamentale qui la fonde. Et en parler à la table de négociation, c’est se donner les moyens de conjoindre des thématiques jusqu’alors traitées de façon distinctes alors qu’elles relèvent d’un même schéma systémique. On y fera le lien entre implication et reconnaissance sociale, engagement et qualification professionnelle, charge de travail et autonomie, pénibilité et responsabilité, etc. Ce sont là de multiples indicateurs d’une performance sociale qui, à l’évidence, affecte toutes les autres.

L’organisation du travail, ensuite. C’est-à-dire : la manière dont sont combinés, plus ou moins astucieusement, différents moyens (un type de division du travail, une manière d’affecter chacun à des postes de travail, une façon de manager les individus, etc.) pour que l’acte productif parvienne à son objectif. Là aussi, de la qualité de l’articulation de ces dimensions organisationnelles, voire de leur saisie dynamique, dépend la qualité de la performance finale de l’entreprise. En parler à la table de négociation, et sous cette forme systémique, c’est conjoindre justice du travail et justesse de l’organisation. Et l’on sait, depuis les enquêtes d’Elton Mayo à la Western Electric, que la seconde dépend de la première…

Mais cela ne saurait suffire ; car, en matière de performance des firmes, un problème d’ophélimité, pour reprendre le vocabulaire de Vilfredo Pareto (1909), est à régler : la tentation de certains acteurs d’accorder la priorité à un type de performance – par exemple la performance financière, ou la performance marchande, au détriment des autres facteurs de performance. Le raisonnement de Pareto – s’il y a amélioration du bien-être de quelques individus, mais que cette amélioration réduit le bien-être d’autres individus (ou le sentiment de leur bien-être, puisque, chez Pareto, cette valeur est subjective), alors on ne peut affirmer qu’il serait avantageux pour la collectivité de réaliser cette amélioration – est ici transposable. Il n’y a de performance globale dans l’entreprise que si aucun des différents facteurs de performance ne l’emporte sur d’autres. Ou, en positif : la performance globale est une performance de tous les facteurs, articulée, et non de quelques-uns – a fortiori si l’amélioration de l’un dégrade la situation d’un ou d’autres facteurs (par exemple, si la préférence du top management envers une performance financière, ou organisationnelle, nuit à la qualité de la performance sociale ou environnementale).

« Négocier la performance » est donc à penser comme un mécanisme de co-vigilance. L’expression désigne alors une régulation sociale conjointe élargie aux conditions d’efficacité de l’action entrepreneuriale, dans ses diverses dimensions mais aussi une régulation sociale conjointe visant la mise en équilibre de ces conditions d’efficacité, pour qu’aucune d’entre elles ne soit minorée ou majorée.

« Négocier la performance » est ainsi une manière de qualifier un triple travail de régulation conjointe : d’extension (du champ du négocié dans l’entreprise), d’enrichissement (de la décision conjointe) et d’équilibration (des préférences des parties).

5. COMMENT DÉCIDER ENSEMBLE À PROPOS DE LA PERFORMANCE GLOBALE ?

Comment prendre à plusieurs de telles décisions de régulation et d’équilibration, tout en évitant les effets pervers du nombre et le jeu stratégique sur les informations et le processus décisionnel ?

Un processus décisionnel se modélise en cinq étapes : 1) identification du problème à résoudre ; 2) établissement de la liste des solutions possibles pour le régler ; 3) examen de leur faisabilité et des conséquences de chacune ; 4) définition des critères de choix ; enfin, 5) sélection d’une option (ou combinaison de plusieurs options). Cette modélisation a été proposée par Richard Walton et Robert McKersie dès 1965. Le schéma d’une négociation intégrative, figurant page 138 de leur ouvrage canonique, est ainsi légendé : A joint problem-solving process. Il reprend celui qu’Herbert Simon et James March avaient proposé dans Organizations, publié en 1958. Le concept de rationalité limitée est venu ensuite corriger l’apparente linéarité du processus : les auteurs ont montré que le problème pouvait être mal défini ; les informations ayant servi à l’identifier mal traitées ou incomplètes ; la liste des scénarios possibles écourtée, du fait de procédures de type satisficing (contraction par les auteurs de satisfy et de suffice ; « satisffisant », pourrait-on traduire, ou « suffaisant ») plutôt qu’optimizing ; enfin, un examen des scénarios opéré trop rapidement et certains d’entre eux jugés prioritaires (parce que déjà mis en œuvre et ayant rencontré du succès, ou apparaissant évidents).

Cela, c’est le modèle général. Est-il approprié à l’objectif d’une « performance globale négociée » ? Oui, mais à deux conditions, de contenu et de méthode. Car deux difficultés apparaissent : cette performance globale est plurielle, et délibérer à propos de ses multiples dimensions, entremêlées, n’est pas simple ; et ces dimensions sont à traiter sous un format approprié.

La première difficulté se résout si l’on sait relier sans confondre ; ce qui suppose un apprentissage du complexe et de sa gestion, ce que produisent peu les négociations monothématiques sur les salaires, relevant surtout d’un marchandage. Une aide spécifique doit ici être apportée aux partenaires sociaux pour les aider à appréhender une réalité multidimensionnelle, repérer les interdépendances entre facteurs, les rétroactions et les effets collatéraux. À ce travail de modélisation du complexe pourraient s’atteler quelques universitaires et chargés de mission du réseau de l’ANACT ; seraient alors disponibles des grilles d’analyse transversale des divers leviers de performance, de leurs rétroactions et effets conjoints.

La seconde difficulté découle du faible habitus des acteurs sociaux français à pratiquer le dialogue social, d’une part, et des responsabilités différentes des acteurs sociaux, d’autre part. L’idée est donc de jouer, en matière de délibération / décision à propos de la performance globale des firmes, sur tous les registres du dialogue social au sens de l’OIT : l’échange d’informations, la consultation, la concertation et la négociation.

Selon les enjeux et les problèmes à régler, il est possible d’envisager trois niveaux de délibération collective : un niveau d’échanges d’informations et de points de vue (performance débattue) ; un niveau délibératif d’enrichissement de la décision de l’employeur (performance concertée) ; enfin, un niveau délibératif de codécision (performance négociée).

Distinguer ces trois registres et inviter les partenaires sociaux à les articuler évite deux écueils : celui d’une négociation complexe à propos de phénomènes complexes, engagée par des négociateurs peu aguerris et prisonniers de leurs aprioris et de leurs habitudes ; ils pourront accélérer leurs apprentissages après avoir pris le temps de comprendre, ex parte et/ou ensemble, ce qu’ils devront bientôt réorganiser ; et l’écueil d’un processus de codétermination pour lequel l’une des parties (le syndicalisme) est en situation d’asymétrie.

La représentation syndicale est en effet une représentation de défense d’intérêts. La vocation d’un membre du CSE n’est pas, explicitement, d’arbitrer entre la multiplicité des intérêts et objectifs présents dans une organisation ; celle d’un membre d’un Codir : oui, assurément. Demander au syndicalisme d’assumer ce rôle de co-gestionnaire, sans les garanties qui lui sont intrinsèques, le fragiliserait – et durablement.

Certaines dimensions de la performance échappent à la régulation sociale conjointe dès lors qu’elles impliquent des acteurs non présents à la table des négociations collectives, ou qu’elles relèvent d’un champ de compétences managériales non directement concerné par la relation d’emploi. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne peuvent pas relever d’une décision négociée ; cela signifie que cette décision peut s’opérer sans l’intervention de représentants des salariés. Cela ne signifie pas non plus que règnent l’arbitraire et la décision unilatérale ; cela veut simplement dire que d’autres codécideurs interviennent dans le processus de définition des facteurs de performance. Ils peuvent s’inviter (ou être invités) à la table de la négociation collective mais celle-ci n’est pas le lieu nodal où se règlent tous les problèmes liés à cette performance.

Co-décider suppose, en outre, devoir assumer la responsabilité de la décision. Peut-on être coresponsable, à parts égales, d’une décision, si l’un des codécideurs ne possède pas le droit et les moyens de la faire appliquer ? L’employeur, en tant que propriétaire des actifs, dispose d’un usage légal exclusif de l’autorité ; surtout, il garde une responsabilité financière personnelle, judiciaire et même pénale (par exemple en cas d’accident du travail).

Il faut donc ne pas avoir une représentation figée, et réductrice, du terme « co-décideur » et une lecture trop extensive du terme « négociation collective ». Co-décider, c’est aussi participer à un processus de prise de décision ; la question est donc celle de l’effort de participation à cette prise de décision conjointe. Il peut être : intense, moyen, ou faible. Dans chacun des cas, il est raisonnable d’affirmer qu’il y a décision conjointe relativement à une action à engager ; mais la contribution de chacune des parties prenantes à la décision peut être inégale.

D’où un nécessaire effort de nomination. Le législateur a introduit en 2017 un nouveau syntagme : le dialogue social et économique. L’objectif est louable : ne plus restreindre le champ du dialogue aux seules questions « sociales ». Mais cela ne règle qu’en partie le problème : la nouvelle instance, décloisonnée, est-elle un espace de dialogue – des personnes échangent leurs points de vue – ou un espace de délibération – c’est-à-dire, le lieu d’une confrontation argumentée, pour et contre, en vue d’une prise de décision ? Les deux registres ne peuvent être tenus pour équivalents.

Pour cette raison, on préférera ici parler, non pas de « dialogue social et économique », mais de délibération collective à propos de la performance. Et l’on distinguera : une délibération d’échange avant décision (« performance débattue »), une délibération d’enrichissement de décision (« performance concertée ») et une délibération orientée vers un accord (« performance négociée »). La première délibération est une scène, la deuxième un forum, la dernière une arène. Sur une scène, on questionne et l’on répond, on échange des tours de parole ; dans un forum, on débat et on échange des idées ; dans une arène, on combat et on échange des concessions. Ces moments sont distincts et ils doivent être nommés, pour que tous les protagonistes sachent dans quel espace ils parlent, débattent ou se combattent.

Comment aider les partenaires sociaux dans leur effort de régulation conjointe des conditions de cette performance globale ? Par un outillage méthodologique et un accompagnement approprié. La délibération sur les dimensions et les indicateurs de performance suppose que ses modalités soient d’abord codifiées dans un accord de méthode. L’exemple de l’accord RATP de 2001 reste, à cet égard, un modèle : il distingue avec clarté les moments de concertation et de négociation ; il définit leur contenu et indique l’articulation temporelle et politique des deux dispositifs ; il liste les droits et devoirs de chacune des parties. La législation a évolué depuis sa signature – notamment la création de la BDES, la banque de données économiques et sociales. Un accord de méthode de type : « Pour une performance concertée / négociée » devrait aujourd’hui décrire avec précision les informations mises à la disposition des négociateurs et dans un délai raisonnable.

Il faut également être attentif à la manière dont ces informations ont été extraites et vérifiées. Nourrir le forum de tout ce qui peut enrichir sa fonction informationnelle et de confrontation de points de vue et d’expériences est une nécessité, via, par exemple, des groupes de travail dédiés (comités mixtes, focus groups, auditions d’experts (externes) et de professionnels (internes), missions d’audit confiées à des managers et à des syndicalistes, etc.).

La question de l’apprentissage des techniques de joint problem-solving est désormais essentielle si l’on veut que la performance globale soit un thème de délibération débouchant sur des actions correctrices et des décisions stratégiques informées. Savoir problématiser une situation (via des techniques de diagnostic et la sollicitation d’experts), savoir inventer avant de décider (via des séquences de créativité et de remue-méninges) ou savoir anticiper les conséquences de divers scénarios d’action (via des démarches d’analyse des risques ou d’études des causes-conséquences) : autant d’apprentissages nécessaires et suffisants. Ces méthodes sont usuelles dans l’entreprise et il convient d’inviter les partenaires sociaux à les mobiliser pour une régulation conjointe plus efficiente.

L’échange d’expérience entre négociateurs d’entreprise au sein de clusters dédiés, ou lors de rencontres thématiques régulières, est une autre garantie. Ce « limage des cervelles » sera doublement utile : il mutualisera des initiatives (et les leçons qui peuvent en être tirées), et renforcera la capacité des participants, syndicalistes et représentants d’employeurs mêlés dans une même salle, à adopter la perspective d’autrui, non pour éradiquer la sienne, plutôt pour la rendre compatible.

Cet article se voulait exploratoire. Négocier la performance, en lien avec la QVT, est une idée neuve en France ; et le chemin sera sinueux. Quelques coordonnées du débat ont été ici rappelées, et quelques suggestions formulées. Place désormais à l’expérimentation et aux échanges de pratiques du dialogue social à propos de cette « performance ».

(I. Synthèse). Le bilan de la négociation collective en 2019

 (Le Bilan de la négociation collective en 2019, rédigé par DGT et la DARES du ministère du travail, a été présenté le 12 octobre dernier aux partenaires sociaux à l’occasion de la première réunion de la nouvelle Commission nationale de la négociation collective de l’emploi et de la formation professionnelle.

Il comporte 509 pages et comprend 4 parties (1.  « Aperçu de la négociation collective en 2019  et point de vue des organisations syndicales et d’employeurs » ; 2. « Le contexte de la négociation collective » ; 3. « La négociation collective en 2019 « ; 4. « Les dossiers »).

Dans ce premier article, je reproduis ci-dessous l’introduction de la partie 1, Aperçu de la négociation collective en 2019. Pour l’intégralité du rapport : lire ici.Un second article commente les chiffres et les affirmations que contient ce Bilan 2019. Ch. Thdz).

***

La négociation collective au niveau interprofessionnel et de branche reste dynamique en 2019 avec 1110 accords conclus et déposés. Au niveau interprofessionnel, avec dix textes enregistrés, le nombre d’accords conclus est identique à l’année précédente. Parmi ces dix textes, on compte un accord interprofessionnel conclu à un niveau infranational (contre trois en 2018) et neuf avenants à des accords interprofessionnels antérieurs (dont cinq ont été conclus au niveau national et quatre à l’échelon départemental et local).

Au niveau de la branche, malgré une diminution de près de 20 % du nombre d’accords conclus entre 2018 et 2019 (1 100 accords en 2019 contre 1 380 en 2018), le volume d’accords reste supérieur, en 2019, aux volumes constatés de 2013 à 2016, confirmant ainsi une tendance de moyen terme relativement stable.

Deux conventions collectives ont été signées en 2019 contre quatre en 2018. L’une des conventions est le résultat de la fusion de trois conventions collectives catégorielles. L’autre convention conclue vient, quant à elle, se substituer à une ancienne convention collective. Onze avenants de mise à jour d’une convention collective ont par ailleurs été signés en 2019, contre 12 en 2018.

En outre, 23 accords professionnels ont été conclus en 2019, soit 14 de moins qu’en 2018. Ces nouveaux accords restent, à l’instar de 2018, majoritairement nationaux. L’écart entre 2018 et 2019 est essentiellement lié à la conclusion, en 2018, des accords constitutifs des nouveaux opérateurs de compétences (13 en 2018).

La baisse des accords conclus en 2019 au niveau de la branche est en partie liée au contexte dans lequel la direction générale du travail (DGT) a été en mesure de pouvoir procéder à l’enregistrement de ces accords, les grèves de fin d’année et le confinement lié à la crise sanitaire de début 2020 n’ayant pas permis de maintenir le même niveau d’enregistrement des accords que celui des années précédentes. En outre, une partie des négociations engagées à la fin de l’année 2019 a été perturbée et a également été reportée au premier trimestre 2020.

103 700 accords et autres textes ont été conclus par les entreprises en 2019 (2), soit 28 100 textes de plus qu’en 2018 (3). Parmi les 103 700 textes répertoriés, 80 780 sont des accords et avenants (soit 78 % des textes produits).

La nature des textes se répartit comme suit : 59 % ont été élaborés dans le cadre de négociations collectives entre directions d’entreprise et représentants du personnel (délégués syndicaux, élus ou salariés mandatés), soit une baisse de cinq points par rapport à l’année précédente ; 22 % ont été approuvés par consultation des salariés, cette proportion restant stable ; 18 % pour les décisions unilatérales, soit une progression de 3 % par rapport à 2018.

Près de la moitié des textes déposés concernent des entreprises de moins de 50 salariés (en progression de dix points par rapport à 2018). Ils sont conclus, pour près de la moitié d’entre eux, dans les secteurs du commerce et des activités de services aux entreprises. Seuls 7 % de ces textes sont signés par des délégués syndicaux. L’approbation à la majorité des deux tiers (50 %) et la signature par l’employeur seul (30 %) constituent les modes de conclusion dominants.

Hors épargne salariale, plus des trois quarts des 49 000 accords et avenants sont signés par des délégués syndicaux. 8 % des accords sont approuvés par consultation directe des salariés.

Dans les entreprises de 11 à 20 salariés, 1 680 accords – hors épargne salariale – ont été conclus en 2019, dont 46 % ont fait l’objet d’une approbation aux deux tiers par les salariés. Concernant les entreprises de moins de 11 salariés, ce sont 3 210 accords hors épargne salariale qui ont été signés. 82 % d’entre eux ont fait l’objet d’une approbation aux deux tiers.

Au niveau des branches, la hiérarchie des thèmes les plus abordés dans les accords diffère peu des années précédentes. Le thème des salaires redevient le thème le plus abordé par les partenaires sociaux en 2019, même s’il accuse un ralentissement par rapport à 2018 avec 418 avenants salariaux signés pour 493 en 2018, soit une baisse de 15 %. L’activité conventionnelle dans les branches couvrant plus de 5 000 salariés progresse légèrement avec une hausse de 2 % des accords salariaux signés durant l’année. Sur ce même périmètre, près de quatre branches sur cinq ont conclu au moins un accord dans l’année. Ainsi, 236 branches ont signé au moins un avenant salarial, ou ont émis une recommandation patronale lorsque la négociation n’a pas abouti.

En tête des thématiques de négociation en 2018, le thème des conditions de conclusion est revenu à un niveau habituel (318 références contre 725 en 2018).

Cette baisse s’explique en grande partie par le fait qu’en 2018 de nombreux avenants avaient été signés en vue de compléter des accords conclus sans clause obligatoire sur la prise en compte des spécificités liées aux entreprises de moins de 50 salariés (dites « clauses TPE »). Le nombre d’avenants portant sur l’insertion d’une clause TPE a baissé en 2019.

S’agissant de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, le nombre de mentions relatives à ce thème est en léger retrait (229 textes pour 246 conclus en 2018). Il est observé, par ailleurs, une baisse du nombre d’accords spécifiques, c’est-à-dire traitant exclusivement ou à titre principal de l’égalité professionnelle et salariale. Dix accords sont signés, contre 12 en 2018.

Les textes conclus dans le domaine de la formation professionnelle et de l’apprentissage reculent également en nombre de textes signés avec 200 accords de branche conclus contre 233 en 2018. Ce thème de négociation est en cinquième position pour la seconde année en raison notamment de la prise en compte des évolutions intervenues suite à la loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 relative à la liberté de choisir son avenir professionnel et aux mesures règlementaires qui l’ont accompagnée.

Enfin, la protection sociale complémentaire connaît un regain d’activité en 2019, elle reste un thème majeur de négociation avec 140 textes signés contre 135 en 2018. L’augmentation constatée peut s’expliquer par l’entrée en vigueur le 1er janvier 2019 de deux accords nationaux interprofessionnels (ANI) signés en 2017 (4) et la signature de l’ANI du 10 mai 2019 relatif à la retraite complémentaire Agirc-Arrco.

Au niveau de l’entreprise (5), parmi les 80 780 accords et avenants conclus en 2019, 41 % sont relatifs à l’épargne salariale (soit quatre textes sur dix), 22 % aux salaires, 17 % à la durée du temps de travail et 13 % aux questions de droit syndical et de fonctionnement des instances représentatives du personnel (IRP).

L’épargne salariale reste le premier thème de conclusion d’accords avec 32 861 textes, soit dix points de plus qu’en 2018. Les salaires et primes arrivent en deuxième position avec 17 869 textes, en légère augmentation par rapport à 2018 (22 % contre 20 % des accords en 2018). Au sein des négociations salariales, la part du sous-thème « système de primes » passe de 25 % en 2018 à 36 % en 2019 sous l’effet de la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat instaurée par la loi n° 2018-1213 du 24 décembre 2018 portant mesures d’urgence économiques et sociales.

13 951 accords relatifs à la durée du travail ont été conclus en 2019. Comme en 2018, l’aménagement du temps de travail reste le premier thème des accords globaux sur le temps de travail, présent dans 60 % des accords. Le thème des heures supplémentaires connaît un regain d’intérêt, abordé dans 17 % des accords sur le temps de travail contre 13 % en 2018.

Compte tenu de la période de mise en place des nouvelles instances de représentation du personnel qui s’est achevée au 1er janvier 2020, le thème du droit syndical et des instances représentatives du personnel conserve en 2019 un niveau relativement élevé. Avec 10 500 accords conclus en 2019, la négociation sur ces thématiques gagne un point par rapport à 2018.

Pour les entreprises de moins de 50 salariés, le thème de l’épargne salariale est le plus abordé avec 70 % des accords. Hors épargne salariale, les mentions les plus fréquentes sont le temps de travail (50 % des accords) et les salaires et primes (38 %).

(II. Commentaires). Le bilan de la négociation collective en 2019

Il faut d’abord saluer l’effort accompli. Et apprécier la richesse des informations que la DGT et la DARES produisent chaque année, l’automne arrivé, sous la forme d’un épais rapport, au titre aussi sobre que rituel : Bilan de la négociation collective.

Saluer l’effort, car les données brassées tous les ans par les équipes de la DGT et de la DARES sont utiles, précises, multiples. Elles ont ainsi traitées, en 2019 et pour la seule négociation d’entreprise, plus  de 100 000 textes conventionnels, qu’il a fallu lire, coder, classer et analyser. Travail conséquent, sisyphéen, mais ô combien précieux : chaque livraison dessine un portrait vivant et documenté de la réalité française de la négociation collective.

Je l’ai déjà écrit dans mon ouvrage L’âge de la négociation collective (lire ici) : la publication de ce document devrait, chaque automne, faire l’objet d’un buzz conséquent. Elle devrait être l’occasion d’un évènement public, avec discours et champagne, témoignages de négociateurs et analyses d’universitaires. Et se renouveler chaque année, de sorte qu’elle devienne un rendez-vous aussi prisé que le salon de l’agriculture…

Une édition « grand public » du Bilan annuel, en format papier et numérique, avec une sélection de tableaux et de thèmes, assortie d’analyses rédigées de façon pédagogique, me semble également utile. Prix modique, grand tirage, composition aérée, récits de négociation, conseils aux négociateurs, schémas explicatifs, etc. : au-delà de sa mise en pages, l’idée est de valoriser par ce document les pratiques de dialogue social, en les montrant vivantes, novatrices, dynamiques…

***

Commenter le bilan 2019 de la négociation collective en France n’est pas chose aisée si l’on veut analyser objectivement les chiffres, sans tomber dans l’applaudissement aveugle des ordonnances sur le travail de 2017 ni dans leur critique acerbe. Les deux sont pourtant possibles ; et cela est logique, tant les pratiques de négociation collective ont leur propre logique, que la logique politique ignore…

Nous voudrions insister ici sur deux constats, paradoxaux, dès lors que sont mises en perspective sur une dizaine d’années ces données de 2019 : la remarquable stabilité, sur longue période, des principaux éléments chiffrés rendant compte de ces pratiques de négociation ; et la non moins remarquable progression, année après année, d’une pratique dynamique de cette négociation collective. Pour ces raisons, toute autosatisfaction est risquée, puisque les données fournies par les bilans annuels confortent ces deux thèses…

Certes, les chiffres de 2019 montrent une hausse certaine du nombre de textes déposés et enregistrés sur le service de dépôt en ligne des accords d’entreprise : 61 340 accords et avenants signés en 2019, et 42 460 textes assimilés (contre, respectivement, 48 809 et 26 859 en 2018). Soit une hausse annuelle de 30 %, à porter, « notamment », écrit avec raison et prudence, la DGT, au crédit des ordonnances de 2017…

Mais si l’on inscrit ces chiffres 2019 dans des séries statistiques de longue durée, apparaissent alors d’autres variations, d’autres ruptures ; ce qui amène l’analyste à relativiser l’exceptionnalité de 2019.

Prenons le cas des négociations interprofessionnelles et professionnelles. Dans les deux cas, les données de 2019 prolongent des tendances à l’œuvre depuis plusieurs années. Ecrire, comme dans le flyer de la DGT (lire ici) : « En 2019, la barre des mille accords (1100) de branche a de nouveau été franchie », c’est (un peu) tromper le lecteur… Car la série longue se présente ainsi :

Le nombre d’accords de branche signés en 2019 (1100) est donc le même qu’en 2009, dix ans auparavant… Et ce chiffre de 1100 textes est, en moyenne, le chiffre moyen sur toute la décennie, équilibrant ainsi les périodes hautes (1288 accords de branche en 2018) et les périodes basses (en 2013, 2014 et 2016, il y eut plus ou moins 1000 accords).

Même constat pour la négociation interprofessionnelle : elle est en très net recul depuis 2015. Seules 5 accords interprofessionnels au niveau national, et 5 au niveau infranational ont été signés en 2019 – soit six fois moins qu’en 2010 :

L’analyste doit donc prend en compte, et la variation, au premier abord erratique, des données annuelles, et le trend de longue durée, qui lisse ces variations et indique la tendance de fond.

Et cette tendance, depuis une vingtaine d’années est restée la même – quel que soit le gouvernement et sa couleur politique, quelles que soient les velléités des ministres du travail. On peut la résumer ainsi : un accroissement régulier du nombre de textes issus d’une négociation d’entreprise, mais sans concerner un pourcentage significatif d’entreprises, au vu des moyens déployés par les gouvernements successifs ; une activité conventionnelle très inégale selon les branches ; et une quasi-atonie de la négociation interprofessionnelle.

Dès lors pourquoi « embellir le tableau » et, par exemple, désigner « accords » ce qui sont en fait des « textes », et pourquoi nommer « négociation » ce qui n’en relève pas ?

Le bilan 2019 propose deux tableaux (au lieu d’un seul usuellement), mais sans que le lecteur puisse raccorder les données entre elles. On apprend ainsi, contrairement à l’annonce de la DGT, reprise sur le site du ministère du travail (« La négociation d’entreprise en 2019 connait une nouvelle progression significative avec 80 780 accords conclus soit une hausse de 30 % par rapport à 2018 »), que seulement 46 % des 61 340 accords collectifs, résultant d’un processus de négociation, ont été négociés par des délégués syndicaux, 13 % par des élus au CSE, mandatés ou non (cf. Tableau 1, ci-dessous). Cette « négociation au sens strict avec des IRP » représente 59,2 % des 103 700 « textes » déposés et enregistrés.

D’où provient ce chiffre de 80 780 « accords » signés en 2019 dont parle le flyer de la DGT ? Il est malaisé de le reconstituer, même en croisant les tableaux 1 et 2 ci-dessous… L’hypothèse la plus probable est qu’ont été ajouté une partie des textes ratifiés par les salariés à la majorité des deux-tiers (peut-être environ 20 000) et qui correspondent probablement à des « accords » d’épargne salariale (il y a eu au total 32 800 déposés en 2019)…

On peut également, pour atteindre ce chiffre, additionner les 44 550 « accords collectifs et avenants » négociés et signés par des délégués syndicaux (Tableau 2), les textes ratifiés par référendums (22 370, Tableau 1), les textes de toute sorte signés par des délégués syndicaux (2990 au total, comme des PV de désaccord, des dénonciations d’accord, des adhésions, etc., cf. Tableau 2) et une part des décisions unilatérales de l’employeur (« accord » et plans d’actions).

Le problème est : il est un peu osé de qualifier « accord collectif » des textes qui ne résultent pas d’une mise en accord entre deux parties…

Si l’on ôte au chiffre global 2019 des accords collectifs d’entreprise signés par des délégués syndicaux  (44 550) le nombre d’accords (obligatoires) portant sur l’épargne salariale signés par ces derniers ou par un salarié mandaté par un syndicat (8770) et les 7000 accords d’entreprise mécaniquement générés par la création d’un CSE, le chiffre réel d’accords collectifs résultant d’un engagement volontaire des deux parties dans un processus de négociation collective tombe à 28 700 accords.

Estimons qu’une entreprise signe environ 1,2 accord collectif en moyenne dans une année (en incluant les accords d’établissement). Le nombre d’entreprises françaises s’engageant volontairement dans un processus de négociation collective n’est alors, au mieux, qu’un peu plus de 30 000 entreprises, sur près 150 000 entreprises françaises de plus de 50 salariés. Soit un taux d’entreprises s’engageant annuellement en négociation de l’ordre de 16 %…

Ce chiffre est stable sur longue période. Les notes Dares-résultats, entre 2012 et 2018, débutent toutes par une phrase rituelle, telle celle du n° 58, décembre 2018 : « En 2016, 14,7 % des entreprises de 10 salariés ou plus du secteur marchand (hors agriculture) ont engagé une négociation collective, proportion en léger repli par rapport à 2015. Elles emploient 62 % des salariés de ce champ. » La série longue est la suivante :

S’engager ou non en 2017 dans un processus de négociation collective dépend, comme les années précédentes de la taille des effectifs : plus grande est l’entreprise, et plus probable est l’engagement à négocier.

Le flyer de la DGT poursuit : « Cette augmentation est particulièrement notable dans les petites entreprises qui ont conclu 19 060 accords soit une augmentation de 44 % par rapport à 2018. »

Le problème est que n’est pas fournie ici la nature exacte de ces « accords ». Il est fort probable qu’il s’agit plutôt de textes écrits par l’employeur et ratifiés ensuite par les salariés, sans qu’il y ait eu « négociation collective »…

Pour saisir l’évolution réelle des négociations collectives dans les entreprises (en général) et dans les TPE-PME (en particulier), examinons cette progression de la production d’accords au regard de la présence ou non de délégués syndicaux.

Depuis la fin des années 2000, des accords d’entreprise peuvent être en effet signés, selon des modalités précises, évoluant au fil des années, par d’autres signataires que les délégués syndicaux – des salariés mandatés par une organisation syndicale, des élus au CE devenu CSE – et des « accords », sous écriture patronale et dans certaines conditions, peuvent être ratifiés par les salariés selon la règle de la majorité des deux-tiers. Il est donc possible de comparer les deux courbes correspondant à ces deux démarches de production d’accords collectifs – avec délégués syndicaux, et sans délégués syndicaux, donc, de fait, entre grandes et petites entreprises.

Premier constat : la propension à négocier (ou à ne pas négocier) est due à la présence (ou à l’absence) de délégués syndicaux :  

La série longue récapitulant ces types de signature / ratification d’accords est la suivante :

Mises en graphique, les données ci-dessus éclairent le rôle exact joué par les ordonnances de 2017. Elles ont en effet généré une hausse globale du nombre total de « textes » conventionnels et, parmi ceux-ci, les « accords collectifs » signés par un délégué syndical (+ 51 % par rapport à la moyenne 2012-2018) et les textes ou accords signés par des élus des CSE (+ 61 %).

Quid des autres entreprises, les TPE-PME, dépourvues de DS et peu rompues à l’exercice d’une négociation collective ? 

L’analyse du taux d’aboutissement d’une négociation collective (autrement dit, le fait qu’un accord collectif conclue le processus) montre qu’en moyenne, 8 processus engagés sur 10 aboutissent à un accord mais que, là aussi, la taille  des effectifs joue son rôle (9 processus sur 10 dans les grandes entreprises, mais seulement 7 sur 10, dans les petites). Il est probable que l’absence de DS dans les TPE-PME, avec ce que cela suppose d’expérience des négociateurs et de soutien par leur syndicat local, est ici une variable-clé :

Une dernière donnée, sur une série moins longue, au sujet des raisons de non-engagement d’une direction d’entreprise dans un processus de négociation montre que la raison dominante (6 cas sur 10) concerne l’existence d’un accord de branche ou d’une convention collective de branche. On ne peut donc, là aussi, faire l’impasse sur l’attractivité de l’engagement d’une TPE-PME dans un processus de négociation collective : qu’y gagne-t-elle, que ne lui fournit l’accord de branche ?

Un dernier mot, à propos de l’articulation entre les niveaux de la branche et de l’entreprise. Il est amusant de constater, à vingt ans de distance, la similitude des observations. Dans le flyer 2019 de la DGT, on lit ceci, en liminaire : « Le développement de la négociation d’entreprise ne s’opère pas aux dépens de la négociation de branche et les dynamiques constatées à chacun de ces niveaux se renforcent ». Et dans un autre bilan, celui de la DRT de l’époque, on lisait ceci  (La négociation collective en 2001, tome I, p.13.) : « Le fort niveau de négociation d’entreprise ne semble pas contrarier la bonne santé de la négociation de branche »…

Après ce tour d’horizon, la réponse à la question  « Quel est le rôle exact joué par les ordonnances de 2017 sur le développement de la négociation collective en France ? » est ambivalente. Nul doute, comme pour les années précédentes, que le législateur a imprimé sa marque sur la pratique de la négociation collective. Mais d’autres facteurs sont à prendre en compte : le jeu stratégique des acteurs sociaux, leurs réticences à négocier ou conclure par un accord enregistré, les risques qu’ils évaluent tels s’ils s’engagent dans ce  processus, le moindre apprentissage collectif dans les petites et moyennes entreprises, etc. Une hirondelle, dit-on, ne fait pas le printemps. La large diffusion en France d’une culture et d’une pratique de la négociation collective ne dépend pas seulement d’une modification des IRP (la création des CSE, par exemple) ou d’un assouplissement des dispositifs (l’autorisation donnée à l’employeur d’écrire seul des « accords » et de les faire valider par référendum des salariés, par exemple)…