Parce que nous avons tort  de nous croire dotés de droits absolus. Éléments pour une infrastructure du compromis

 (Je mets en ligne ci-dessous la vidéo et le texte de mon intervention ce jeudi 11 juin, lors d’une session de travail du 1er Congrès de la FFCM, Fédération française des centres de médiation, qui se tient les 11 et 12 juin 2026, à Marseille. Cette session regroupait, outre la mienne, les interventions de Bruno Deffains, économiste – Stratégies, biais et conditions d’entrée en médiation — vers quelles architectures institutionnelles ? – et de Jean-Denis Combrexelle, ancien Directeur du travail et ancien président de la section sociale du Conseil d’État – Normes, compromis et médiation : transformations contemporaines des modes de régulation.)

Penser la médiation comme une infrastructure du compromis suppose d’instruire au moins trois questions :

  • Qu’est-ce qu’un compromis, et qu’elle est sa singularité ?
  • Pourquoi est-ce si difficile de nouer des compromis ?
  • Et que peut ou que doit faire le médiateur pour que les parties parviennent à des compromis équitables  et efficients ?

Je vais tenter d’apporter ici des éléments de réponse en m’efforçant de partir des problèmes, tels qu’ils me semblent se présenter – ce sera ma première partie –  puis d’identifier les équipements nécessaires pour fonder cette infrastructure souhaitée du compromis, les deux parties suivantes.

Première partie : Les problèmes. Distinguons cinq manières de résoudre un conflit entre des personnes, c’est-à-dire, en fait : cinq manières de prendre une décision à plusieurs, sachant que ces personnes sont en désaccord sur les options possibles  :

  • en imposant  la volonté d’un seul, par des moyens de persuasion ou de coercition ;
  • en utilisant la règle majoritaire ;
  • en se tournant vers un juge, et on lui demande de trancher ;
  • en consultant les Augures et en observant le vol des oiseaux ;
  • ou se mettant autour d’une table, en recherchant un accord satisfaisant pour tous, avec l’aide d’un médiateur.

Donc  5 mécanismes : la victoire, le vote, le jugement, le hasard et le compromis. Le compromis est donc un mode possible, mais en concurrence avec d’autres.

Il n’est pas, en France, le premier choix des parties.

Et celles-ci son réticentes à entrer en médiation.

Mon questionnement est donc le suivant : Qu’est-ce qui conduit les parties à ne pas opter immédiatement pour un compromis ? Quelles sont leurs craintes et sur quoi se fondent leurs réticences à entrer en médiation ? Et n’y a-t-il pas d’ailleurs un lien entre le refus d’entrer en compromis et le refus d’entrer en médiation ?

Les arguments en faveur de la médiation sont connus – c’est plus rapide, cela coûte moins cher, les parties font elles-mêmes leur cuisine, le tiers-médiateur est une aide précieuse, etc. Mais ces arguments objectifs n’ont pas l’air de convaincre ; il faut donc en comprendre les raisons.

Au moins 5 raisons subjectives me semblent freiner l’entrée en compromis et le recours à la médiation :

  • Parce que nous pensons avoir des droits absolus, et que le juge tranchera forcément en notre faveur ;
  • Parce qu’il n’y a donc pas lieu de faire des concessions, de renoncer à quoi que cela soit ;
  • Parce que nous avons peur qu’à la table de négociation, on se fasse flouer par plus habile que nous ;
  • Parce que nous ne savons pas vraiment négocier, que nous manquons d’expérience ;
  • Parce qu’il y a, à cette table, présence d’un tiers, le médiateur, qu’on ne connaît pas vraiment et qui peut-être sera intrusif.

On a donc 5 obstacles à surmonter (probablement plus mais je me limite à ceux-ci) : les droits absolus – le refus de tout renoncement – la peur de se faire avoir –– l’inexpérience – et la présence du tiers.

Si l’on veut faire de la médiation l’infrastructure du compromis, alors faut-il prendre au sérieux ces craintes, croyances et résistances et, pour chacune, imaginer les parades, les stratagèmes, les contre-feux.

Autrement dit : il faut étayer cette infrastructure. Je vais donc parler d’équipements, au pluriel, du compromis.

J’en distingue deux sortes :

Uu, équiper une pédagogie du compromis – je reprends l’expression de mon collègue Jean-Denis Combrexelle, qui en avait fait sa proposition n° 1 de son rapport de 2015 sur la négociation collective ;

Et deux: équiper une pragmatique du compromis, dans lequel le médiateur est le maître d’œuvre, le sachant-aidant.

Deuxième partie, donc : l’équipement pédagogique. Les objectifs de cet équipement sont :

  • disposer d’une conception élargie, enrichie du compromis ;
  • et promouvoir sa noblesse, sa justice, son efficience, rapportée aux autres modes de résolution des conflits.

Qu’est-ce qu’un compromis ? Ma définition est la suivante : Une mise en compatibilité d’options rivales.

Compromettre, c’est donc faire coexister, dans une même formule d’accord, des prétentions, présentées par les parties comme rivales, exclusives.

Il existe différents types de compromis – compromis de partage, compromis de régulation, compromis d’ajustements, compromis valoriels, etc. Et chacun d’eux requiert une technologie spécifique.

Les problèmes :

  • Nous n‘envisageons le compromis que sous sa seule forme d’accord fondé sur des  concessions mutuelles. C’est l’une des formes possibles, la principale même, mais ce n’est pas la seule ;
  • Nous confondons concessions et pertes ;
  • Et nous le pensons sous une forme rabougrie : le fameux compromis 50/50. Comme si, quand on vous demandera à la pause  « Thé ou Café ? », vous répondriez : « Euh, moitié-moitié… » Cela n’a aucun sens et le compromis, c’est tout autre chose que la somme des différences divisée par deux !

On peut nommer compromis une formule d’accord qui respecte deux caractéristiques :

  • un, c’est une solution à  un conflit entre deux prétendants à un bien et / ou à un droit disputé ;
  • et deux, elle se construit sur des concessions réciproques de la part des deux protagonistes, ou sur des renoncements ou des désistements volontaires.

En effet, pas de compromis sans conflit – sinon cela s’appelle un consensus ; et pas de compromis sans désistements conjoints – sinon cela s’appelle une capitulation.

Parler d’équipement pédagogique du compromis, c’est donc :

  • expliciter ce qu’on entend par concessions,
  • comprendre les raisons de cet échange de concessions
  • et ne pas subsumer le compromis dans ce seul échange de concessions

Une concession, c’est un désistement de prétentions, rien de plus : je voulais 100, je me contente de 75. Est-ce un renoncement ? Oui. Mais c’est le renoncement à une prétention de 100. Et non pas le renoncement à un bien déjà possédé ou à un droit déjà acquis. On ne perd donc rien en faisant une concession : on ne gagne pas ce qu’on voulait gagner. Ce qui n’est pas la même chose !

Pourquoi réduire sa prétention ? Pour que l’autre partie accepte de nous donner ce que nous lui réclamons. Pourquoi le ferait-elle ? Parce que l’autre partie a elle aussi des prétentions : elle veut obtenir un bien ou un droit dont nous, nous détenons l’accès. Elle a donc compris qu’elle ne peut obtenir de notre part une partie de ce qu’elle veut que si elle nous accorde, en retour, une partie de ce que nous voulons.

C’est la première raison des concessions : elles sont conditionnelles.

Qui concède en premier ? Nous sommes souvent inconséquents dans nos attitudes : si A attend que B concède en premier, et que B attend que A concède en premier, il n’y a aura jamais d’accord entre A et B. Donc commençons, nous,  par concéder, pour que l’adversaire réponde à notre concession…

Deuxième raison : ces concessions sont mutuelles car le jeu de négociation l’exige. Et ici se loge ce que Françoise Housty nomme, à juste titre, une socio-anthropologie du lien et de la limite.

Pour élucider cela, nous pouvons nous adosser aux réflexions sur le don et le contre-don.

Marcel Mauss arrime le don à deux obligations sociales : recevoir ce qu’on nous donne, et rendre, sous une forme différente, l’équivalent en valeur de ce que l’on nous a donné. Pourquoi ce contre-don ?

Mauss répond ainsi : Ce qui, dans le cadeau reçu et échangé, oblige, c’est que la chose reçue, dit-il, n’est pas inerte.

C’est l’esprit de la chose donnée qui nous conduit à rendre le don.

On tient là une explication solide de la réciprocité de la concession : chacun des donateurs étant lui-même donataire, tous deux savent ce que coûte une concession et peuvent ainsi ressentir eux-mêmes ce que ressent son adversaire quand il se résout à concéder.

Sous quelle forme et à quel moment cet échange s’effectue ? Le sociologue états-unien Peter Blau, montre que l’échange de biens ou de services entre des individus, hors du rapport marchand, s’appuie sur une norme sociale et collective, que l’on peut résumer ainsi : « On doit rendre le service offert, mais la nature de ce rendu et le moment et sa forme sont indéterminés ».

Le compromis, c’est l’organisation pratique de cette réciprocité. Sauf qu’à la différence de l’échange de services, l’échange de concessions s’opère instantanément ou tardivement et selon une valorisation différentielle : rappelons-nous, puisque c’est d’actualité, le deal entre Sarkozy et Kadhafi en 2007 : « Je libère tout de suite les infirmières, et tu me construis plus tard une centrale nucléaire »

Enfin, à la question : Pourquoi le contre-don, le philosophe Marcel Hénaff répond ainsi : Parce qu’en l’absence de contre-don, le don lui-même se tarirait. C’est une solide explication de la réciprocité des concessions : sans concession en retour, le jeu social de négociation s’effondre. Celui qui ne concède pas en retour se met hors-jeu. Et s’il veut revenir à la table, c’est donc en payant le prix fort, c’est-à-dire par sa quasi reddition.

Un compromis, est-ce uniquement un échange de concessions ? Non, pas forcément. La condition suffisante, c’est : chacune des parties opère un désistement de ses prétentions. S’il y a renoncement à des exigences, il y a alors compromis. Le champ du compromis est donc large : du 50/50 au 100 % pour tous. Contrairement à ce que disent Roger Fisher et William Ury dans leur ouvrage de 1991, Getting to Yes, le compromis ce n’est pas le marchandage du marché aux puces, c’est l’invention d’une solution  originale et appropriée où les parties se sont désistées de leurs droits absolus au profit de droits relatifs.

Autre élément infrastructurel : la futurité commune. L’une des raisons pour lesquelles des opposants cessent de s’opposer est  qu’ils ont le même avenir en commun. C’est le cas des parents divorcés : ils ne sont plus mari et femme mais ils restent père et mère. Et le compromis qu’ils nouent entre eux est l’organisation pratique de cette relation parentale qui perdure au-delà de leur relation de couple…

C’est ici que le mot de compromis – cum promissus en latin, c’est-à-dire : avec promesses, ou plus exactement : avec promesses mutuelles –  prend tout son sens : les échangistes se font promesses mutuelles de respecter leur engagement à faire ce qu’ils ont déclaré qu’ils feraient. La solidité et la durabilité d’un compromis me semble ainsi résider autant dans cette futurité commune que dans le souvenir des renoncements respectifs.

Une fois cela en tête, nous pouvons esquisser quelques propositions concrètes que peut et doit faire un médiateur pour aider les parties à nouer un compromis. Parmi celles-ci :

Le fait de les aider à explorer toutes les formes possibles de réciprocité des désistements. Cela peut être un droit d’ainesse contre une soupe de lentilles, et cette soupe peut être froide ou chaude, avec un zeste de persil ou des graines de courge sur le dessus, servie dans un bol en terre ou dans une boite en fer blanc, etc.

Le travail du médiateur est donc de les aider à imaginer une pluralité de formules d’échanges, en jouant sur les temporalités différentes des besoins des parties.

III. D’où ma troisième et dernière partie : L’équipement méthodique de cette infrastructure du compromis

Il s’agit d’abord d’identifier les raisons pour lesquelles le compromis est une option gagnante pour les deux parties et leur fournir une méthodologie appropriée, adossée à la présence et à l’expérience du médiateur.  

Distinguons les motifs rationnels d’entrer en compromis, qui relèvent d’une nécessité, et les motifs raisonnables, qui relèvent d’une possibilité.

  • Est un motif rationnel d’entrer en compromis ; par exemple : le fait d’être conscient d’être dans une impasse et de vouloir en sortir par le haut, parce que je suis le président ukrainien et que mon pays va devoir vivre des milliers d’années avec mon adversaire russe
  • Est un motif raisonnable d’entrer en compromis, par exemple : le constat qu’il faut savoir céder sur les aspects secondaires pour sauver l’essentiel, et c’est ainsi que le compromis signé à Evian en mars 1962 a pu voir le jour, le FLN algérien acceptant que la base militaire de Mars-el Kébir reste française et que les essais nucléaires se poursuivront au Sahara…,

Distinguons également deux types de techniques de mise en compromis :

  • les techniques d’accommodation, ou damorçage, elles visent à ce que les parties s’orientent vers une solution de compromis, acceptent de s’y engager. C’est donc un travail visant à modifier l’esprit des parties, pour qu’elles passent d’une logique d’affrontement à une logique de confrontation ;
  • et les techniques de façonnage, de formalisation, pour concrètement construire, finaliser le compromis.  

Ces techniques de façonnage du compromis sont plurielles : ce sont les techniques d’attribution, d’intersection, de conjonction, de substitution, par minoration, par compensation, par sélection, par concessions et par offres équivalentes. Dix techniques de façonnage de compromis, comme il existe dix techniques de cuisson du riz  ou dix manières d’accommoder les restes…

Je ne les commente pas ici mais elles sont un des éléments-clés de cette infrastructure du compromis.  Je me limite à quelques exemples.

Parce que nous avons tort de nous croire dotés de droits absolus… J’ai proposé ce titre un peu étrange pour mon intervention. C’est une phrase d’Aristote, dans un chapitre de son Éthique à Nicomaque, où il nous décrit comme des petits tyrans, incapables de voir que notre liberté s’arrête au moment où commence celle des autres. Pourquoi cette croyance dans nos droits absolus ? Parce que nous voyons le monde de notre seul point de vue, sans y intégrer le point de vue de tout autrui qui peuple également ce monde. Nous pensons le monde à la première personne du singulier, et non pas à la première personne du pluriel. 

Nous oublions ainsi qu’une ZOPA, la zone positive d’accord, se dessine toujours entre les points de résistance des parties, leurs lignes rouges, pour simplifier. Si chaque partie exige que l’autre franchisse ces lignes mais pas elle,  il n’y a alors qu’une ZONA, une zone négative d’accord. Et donc pas d’accord possible. Que faire ? Parmi les possibilités – là je m’adresse à vous, agents et agentes de médiation :

UN, Inviter les parties à voir les choses comme l’autre les voit. Donc leur proposer de prendre la place d’autruy. On doit ce raisonnement à un philosophe du 17ème siècle, Gottfried Wilhem Leibniz, qui le justifiait de deux façons : un, cela permet de voir comment l’autre pense le monde, et deux, cela permet d’interroger notre propre vision et, si possible, de l’enrichir par la vision de l’autre.

2. Proposer aux parties de s’adosser à leurs différences pour réduire leurs divergences. Les différences de prétentions, c’est la solution au litige, et non pas le problème… Parce que le compromis, dans ce cas, consistera à jouer des différences subjectives de volontés, de besoins et de perception.  Si l’un veut bleu et l’autre rose et qu’ils refusent de faire violet, que peut-on faire ? On fera bleu le matin puis rose l’après-midi, ou bleu les jours pairs et rose les jours impairs, etc. etc. Vaste est l’étendue des combinaisons possibles.

Prenons maintenant un cas de partage de biens non-divisibles. Cela semble impossible. On sait pourtant le faire pour la garde des enfants  de parents divorcés : ils ne sont pas coupés en deux, version roi Salomon, mais leur garde, elle, est divisée en deux et alternée.

Le problème est donc ici un problème de méthode : les parties sont souvent en difficultés d’imaginer par elles-mêmes des scénarios de conciliation ou de combinaison de leurs prétentions. Mais c’est le principe même des méthodologies de résolution de problème que s’attaquer à cela! Les ingénieurs de la NASA en abusent tous les jours. Pourquoi ne pas nous en servir pour résoudre les problèmes de moindre portée ?

Il existe, depuis les années 1970, des méthodes proposées par Bronislaw Knaster, Steven Brams, Alan Taylor. Chacun de ces mathématiciens a proposé des manières de partager des biens non-divisibles, avec pour souci constant d’utiliser des procédures équitables. Qui parmi nous connaît ces procédures et est capable de les suggérer aux parties ? Voilà un exemple précis d’équipements de méthode… 

Autre exemple : la grève des chauffeurs d’autobus dans une entreprise martiniquaise sous délégation de service public en mars-avril dernier qui exigeaient que leurs salaires soient alignés sur ceux des chauffeurs de la maison-mère. Exigence légitime, on en convient. Mais l’entrepreneur, dans son contrat avec la régie des transports, a négocié sur la base d’une masse salariale donnée et ne peut manifestement pas l’accroître en haussant les salaires des chauffeurs. Il réagit donc lui aussi, comme eux, en termes de droit absolu à rester dans le cadre du contrat marchand initial. Comment sortir de ce face-à-face mortifère ? Car la grève a          duré près de deux mois…

Par l’usage de techniques de mise en compromis fondées sur l’innovation, en raisonnant sur l’esprit et non sur la lettre, donc en imaginant des solutions originales, distinctes des prétentions de l’employeur et des chauffeurs. Par exemple :

  • coupler, en temps réel, la renégociation du contrat de délégation de service public et la négociation annuelle sur les salaires ;
  •  inviter à ces NAO le DRH de la régie donneuse d’ordre ;
  • réunir les différentes entreprises sous-traitantes dans un même syndicat professionnel et programmer l’écriture prochaine d’une convention collective sectorielle, qui harmoniserait la grille salariale de tous les chauffeurs etc.

Le compromis, ici, ce n’est pas couper la poire en deux, c’est concilier ce qui est apparemment contraire en modifiant les termes de l’équation générale.  

Je conclue. Comme vous l’avez compris, il s’agissait là d’une libre réflexion d’un sociologue sur le thème de cette session : la médiation comme infrastructure du compromis. J’ai tenté ici de fournir quelques coordonnées à ce champ de réflexion, qu’il convient désormais, mais j’ai toute confiance en vous pour cela, d’instruire plus avant.

Merci de votre écoute

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