Le 1er mai, les fleuristes et les critiques populistes de Gilbert Cette…

L’économiste Gilbert Cette, dans une nouvelle tribune au site d’opinion Telos (lire ici) – dont il est membre du comité éditorial, ce qui est le meilleur moyen de publier sans risque sa propre prose… – Gilbert Cette, donc, poursuit son offensive contre « les syndicats », cette fois-ci à propos du rocambolesque épisode de l’ouverture des boulangeries, fleuristes, etc., le 1er Mai.

Sa diatribe est toujours la même ; on s’étonne que ce collègue, formulant les mêmes reproches à l’encontre des mêmes acteurs, ne réalise pas – et je ne mets pas en doute son amour profond du syndicalisme et sa foi généreuse dans la démocratie sociale… – que s’il veut, un tant soit peu, être écouté par les responsables et les militants syndicaux, toutes centrales confondues, il devrait peut-être cesser de n’en parler qu’en termes désobligeants, s’obstinant à les présenter comme dévoyés, dépassés, dépréciés, dévalués, décrédités, desséchés, démonétisés, disqualifiés ou encore déconsidérés, et tenter plutôt de comprendre les logiques du système complexe d’action collective dans lesquels ils sont inscrits. Le précepte de Baruch Spinoza – « En ce qui concerne les actions humaines, je me suis soigneusement efforcé de ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas même détester, mais de comprendre. » –  pourrait ici servir d’utile boussole à Gilbert Cette.

Les arguments qu’il utilise dans sa tribune me semblent emprunter tous au registre populiste. Et cela m’effraie. Quant un universitaire quitte le registre académique pour un argumentaire aux relents populistes, il adresse un mauvais message : notre métier d’intellectuel scientifique est fondé sur l’analyse rigoureuse des situations, avec une démarche d’hypothèses et d’administration de la preuve. Si ces principes sont ignorés, le débat académique devient un pugilat, où tous les coups sont permis, mêmes les plus sordides. Le renouveau du syndicalisme au 21ème siècle, la réinvention du dialogue social et la rénovation de la démocratie sociale sont des projets trop sérieux pour être ainsi dénaturés.

Quels sont mes griefs et pourquoi je juge populistes les propos de Gilbert Cette ? Mettre tous les syndicats dans le même panier, et jeter tout le panier à la déchetterie est une pratique populiste. Plus on assimile le différent au type général auquel il appartient, et moins on est précis, objectif. J’ai commis l’an dernier un ouvrage, De la Modération en tout (lire ici), où ma première étude est consacrée aux stratégies éristiques (qui visent moins la recherche de la vérité que la victoire sur l’adversaire, quels qu’en soient les moyens) ; elles polluent le débat public.

Accuser les organisations syndicales de « défendre des symboles sans demander leur avis aux travailleurs »  est une critique populiste. La rhétorique est archi-connue et l’extrême-droite y excelle : délégitimer les élus, opposer le peuple à ses dirigeants, leur reprocher de ne penser qu’à eux-mêmes et à leur intérêts.

Accuser les dirigeants syndicaux de ne pas défendre « réellement » les salariés est un reproche populiste : on laisse entendre qu’ils poursuivent des intérêts autres, qu’ils ont un agenda caché, qu’ils bernent les travailleurs. Ainsi de ce (faux) questionnement de Gilbert Cette : l’opposition des confédérations syndicales au travail le 1er Mai « témoigne-t-elle d’une confiance insuffisante en leurs représentants locaux, dans les branches et les entreprises, pour défendre réellement les intérêts des travailleurs ? »

Présenter le travail le 1er Mai comme une proposition de bon sens, bénéfique pour « le PIB, les finances publiques et les comptes sociaux », et qu’il faut donc « revenir sur l’interdiction généralisée »(de travailler le 1er mai) car celle-ci « n’aurait pas d’externalités négatives sur le reste de la société » est un mensonge populiste. Nulles externalités négatives, vraiment ? Et les corps fatigués des vendeuses, 7 heures de rang debout, à servir des clients parfois souriants et d’autres moins, les pieds enflés chaque soir ? Salariées de la première ligne, elles ont droit à un jour de repos ; et le 1er Mai, cela tombe bien, c’est la fête chômée de celles et ceux qui travaillent toute l’année…

Qualifier l’opposition des dirigeants syndicaux au travail le 1er mai comme une négation des « libertés individuelles », un déni des « préférences collectives », l’expression d’un autoritarisme suranné (« Imposer sa vision du progrès social à l’ensemble de la population » !) est typique du discours populiste : aller chercher des universaux (« les libertés », le « progrès social », etc.) pour dissimuler un étendard politique partisan.

Accuser les dirigeants syndicaux de prétendre « agir pour l’intérêt des travailleurs, mais dans les faits ils ignorent superbement ces derniers » est un reproche courant chez les populistes : délégitimer les dirigeants, en leur reprochant de parler à la place du peuple et de le mépriser. Mais qui méprise qui, ici ?

Accuser les dirigeants syndicaux de se prendre pour une « avant-garde éclairée : certains prétendent ainsi savoir mieux que d’autres ce qui est bon pour eux et pour tous… » est un autre reproche courant chez les populistes. Gilbert Cette sait-il mieux que les dirigeants syndicaux ce qui est bon pour les salariés ? Il n’est pire juge que soi-même, disait Aristote…

Je suggère donc à Gilbert Cette, professeur d’économie, de prendre en compte, dans ses prochaines analyses, les éléments suivants, que j’analyse ici avec les outils et concepts de la sociologie, toujours fort utiles dès lors qu’on prétend  vouloir réformer les rapports collectifs de travail.

Un. Si des députés, dans l’urgence et souhaitant faire « un coup politique », déposent une proposition de loi à propos du travail le 1er mai, la défendent lors de leur niche parlementaire et tentent de la faire accepter sans vote en retirant in extremis leur PPL, aux fins d’éviter un débat à l’Assemblée nationale, quelle autre possibilité s’offre aux dirigeants syndicaux, outrés de cette procédure – « un auto-49-3 », dira d’ailleurs Marc Fesneau, chef des députés Modem… –  hormis celle de demander immédiatement au Premier ministre, Sébastien Lecornu, de retirer de l’ordre du jour de l’assemblée la tenue de cette Commission mixte ? Est-ce là s’opposer à des aménagements de la législation pour certaines branches professionnelles et dans le cadre des dérogations déjà prévues par la loi ? Non, bien sûr. Et tous les syndicats, unanimes, ont accepté que des négociations s’ouvrent dans les branches. Toutes les branches ? Non, bien sûr. Il y a aura donc négociation avant la négociation, pour déterminer quelles branches seront saisies pour qu’elles aménagent les articles concernés des conventions collective. Cela, c’est le jeu de la démocratie sociale, et il faut l’accepter.

Deux. Le communiqué de la CFDT (lire ici) explique les « bonnes raisons » – au sens du sociologue Raymond Boudon : les raisons que se donnent les acteurs sociaux eux-mêmes, compte tenu des informations en leur possession, des objectifs qui sont les leurs et des intérêts qu’ils défendent – pour lesquelles « les syndicats » se sont opposés à la proposition de loi : « Les lobbys des boulangers et des fleuristes tentent de reconquérir le passe-droit qui a longtemps prévalu dans leur secteur d’activité. La proposition de loi déposée le 25 avril 2025 au Sénat et adoptée par la chambre haute au début de l’année est directement issue de ce combat. Elle va même beaucoup plus loin, en permettant l’emploi de salariés le 1er mai dans des activités aussi diverses que la fabrication ou la préparation de produits alimentaires destinés à la consommation immédiate (par exemple les boulangeries), la vente exclusive de produits alimentaires au détail (les épiceries, boucheries, poissonneries), la réponse à un besoin traditionnel du public propre au 1er Mai (la vente de muguet, donc les fleuristes et les jardineries) ou encore l’exercice d’une activité culturelle (les théâtres, cinémas, musées, etc.). Autant dire que le droit d’un jour férié payé et chômé de plusieurs milliers de salariés serait remis en question si cette proposition était allée à son terme. » On conviendra que ces arguments ne peuvent être balayés d’un revers de main. C’est cela la démocratie sociale, et il faut l’accepter…

Trois.  Gilbert Cette n’a de comptes à rendre qu’à lui-même. Sophie Binet doit convaincre les 14 membres du Bureau confédéral de la CGT, puis les 52 membres de la Commission exécutive confédérale, etc. Gilbert Cette est seul à décider ; il n’a donc jamais expérimenté cet intra-organizational bargaining, quand les responsables d’une organisation doivent, avant de négocier avec les responsables de l’État, avec le patronat ou une autre organisation syndicale, négocier d’abord avec leurs propres mandants…

Quatre. Chaque acteur social, à la table de négociation comme lors d’une concertation avant une décision, a des lignes rouges. C’est-à-dire : une limite qu’il s’est fixée,  concernant le seuil d’acceptabilité des prétentions de son interlocuteur. Accorder à la Russie les territoires ukrainiens que la Russie revendique mais qu’elle n’occupe pas est une ligne rouge pour le président Zelensky. Acheminer des forces navales européennes pour débloquer le détroit d’Ormuz est une ligne rouge pour l’Union européenne, qui ne veut pas être entrainée dans une guerre qui n’est pas la sienne. Etc. De même, accepter que des salariés de différents secteurs professionnels travaillent le 1er mai est une ligne rouge pour les dirigeants syndicaux. Pourquoi est-ce une ligne rouge ? Parce qu’elle autant stratégique que symbolique. Stratégique – le communiqué CFDT le montre – car la procédure est on ne peut plus classique : la dérogation est accordée à x sous conditions y, puis, quelques années plus tard, concerne aussi t et w, et les conditions deviennent y, v et z, etc. Il est donc logique que les organisations syndicales exigent des garanties à cette banalisation possible du 1er Mai. Car la symbolique d’un 1er Mai chômé ne peut être ignorée : elle illustre les combats du mouvement ouvrier, l’histoire sociale, le Front populaire et les acquis sociaux, etc. Ce n’est pas un jour comme les autres, vient de déclarer Sébastien Lecornu, et le Premier ministre a raison de le rappeler. En ignorant cette dimension symbolique et politique, et en parlant seulement de « PIB » ou de « libertés individuelles », Gilbert Cette oublie que le monde social n’est pas un pur construit statistique de la comptabilité nationale, que les motifs pour lesquels des femmes et des hommes défileront ce 1er mai 2026 sont tout aussi nobles que ceux qui l’ont conduit à écrire cette tribune, qu’il n’y a donc pas concurrence entre ces raisons d’agir, et que celles-ci, différentes et parfois divergentes, tissent nos démocraties sociale et politique.

Sauver la démocratie sociale – c’est le titre de l’ouvrage récemment co-écrit par Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert (lire ici) –, c’est d’abord ne pas insulter ses acteurs.

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