« Nous invitons à la négociation d’accords qui permettrait de préserver le lien social, primordiale en entreprise… »

Le 29 avril, l’UIMM et quatre organisations syndicales (CFDT, CFE-CGC, FO, CFTC) de la métallurgie du département du Loiret ont publié un communiqué commun où ces organisations indiquent se mobiliser « pour assurer les modalités d’une activité industrielle dans des conditions sanitaires irréprochables ». (lire ici)

« L’UIMM et les quatre organisations syndicales », lit-on, « affirment d’une seule voix que la seule priorité est la santé de tous et donc des salariés des entreprises industrielles du Loiret et de leurs familles. »

Le texte poursuit : « Nous sommes convaincus que c’est par le dialogue social et notamment au travers des instances représentatives du personnel que le maintien ou la reprise des activités pourra se faire en rassurant les salariés des mesures mises en place et par une communication régulière avec eux sur l’évolution de la situation. Nous invitons à la négociation d’accords qui permettrait de préserver le lien social, primordiale en entreprise. »

Le 8 avril 2020, rappelons que le président du Medef des Pays de la Loire, Samuel Tual, et la secrétaire régionale de la CFDT, Isabelle Mercier, au nom de leurs organisations respectives, avaient déjà publié une déclaration conjointe (lire ici).

Tous deux entendaient « affirmer le rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective » pour « assurer des conditions sanitaires optimales, maintenir un minimum d’activité et préserver les emplois et les entreprises ».

« De la méthode construite aujourd’hui dans le dialogue », écrivaient-ils, « dépendra la solidité des réponses qui permettront ensuite de s’adapter à d’éventuelles répliques. » Medef et CFDT des pays de Loire, ajoutaient-ils, « poursuivront cette collaboration pour travailler demain aux conditions de la reprise économique dans le cadre d’une conférence sociale. »

Déclaration commune CFDT, CFTC et MEDEF : « Le dialogue social et professionnel en période de crise est un levier essentiel pour traiter les sujets au plus près des besoins et trouver les bonnes solutions pour tous. »

 « Fait rarissime » indique la plupart des médias, la CFDT, la CFTC et le MEDEF ont publié le 30 avril 2020 une déclaration commune « pour le maintien ou la reprise des activités économiques dans des conditions sanitaires optimales ». (lire ici)

« Fondamentalement attachés au droit pour chaque salarié de travailler en sécurité et de préserver sa santé », y lit-on, « les organisations signataires considèrent qu’il est essentiel que la vie économique et sociale de la Nation, durement impactée par cette crise sanitaire, puisse être progressivement restaurée. Il en va de l’avenir de notre pays, de ses emplois et de la qualité de ces derniers. Face au risque de propagation du Covid-19, les règles dépendent en premier lieu des pouvoirs publics. Mais le dialogue social et professionnel en période de crise est un levier essentiel pour traiter les sujets au plus près des besoins et trouver les bonnes solutions pour tous. »

Le texte poursuit ainsi : « Dans le cadre général ainsi défini, branches et entreprises peuvent développer des solutions adaptées à leurs réalités de terrain (par exemple des guides de bonnes pratiques). En concertation avec les salariés et leurs représentants, les entreprises adaptent ainsi leur environnement de travail en mettant en place les mesures organisationnelles, collectives et individuelles qui permettent d’assurer la sécurité sanitaire de tous, et de retrouver ainsi la confiance et la sérénité nécessaires pour travailler. Ces mesures sont nécessaires pour structurer les plans de sortie de confinement et donc créer les conditions d’un retour progressif à l’activité. Pour relancer la vie économique et sociale du pays dans le respect des conditions d’hygiène et de sécurité indispensables pour tous, certains principes fondamentaux doivent prévaloir. Ils ne sont bien évidemment pas exhaustifs et doivent être adaptés à chaque situation. Nous sommes convaincus que la qualité et le partage de ces principes sont déterminants pour la pérennité économique et sociale de l’entreprise, l’avenir de certains secteurs d’activité, et donc pour la sauvegarde de l’emploi. En fonction des retours d’expérience partagés au sein des entreprises, et de l’évolution de la situation, ils feront l’objet d’adaptations. »

Les principes énoncés par le Medef, la CFDT et la CFTC sont les suivants : « La prise en compte de l’environnement économique, sanitaire et social », et  « Les conditions sanitaires de la reprise ». Le premier principe est au regard de la communication « à destination de l’ensemble des parties prenantes » de l’entreprise, des « actions de sensibilisation des salariés », de la création de « cellule de crise» et/ou, lorsque cela est possible, d’un ‘correspondant Covid-19’ » et de l’élaboration d’« un programme de maintien ou de reprise de l’activité ».

Le second principe détaille les différentes mesures concrètes à adopter lors de la reprise de cette activité , tels « les déplacements entre le domicile et le lieu de travail », « l’entrée, la sortie et la vie dans l’entreprise », « l’organisation du travail » et « la restauration ».

Les paragraphes détaillant les mesures préconisées commencent tous par la phrase : « En concertation avec les salariés et leurs représentants quand ils existent »…

« Concilier l’urgence du redémarrage de l’économie avec un dialogue social équilibré »

« Le gouvernement s’apprête, sous couvert d’état d’urgence sanitaire », nous alerte Christian Pellet, président du cabinet Sextant Expertise, « à marginaliser une fois de plus les représentants du personnel. Il s’agit, selon l’article 9 de l’ordonnance adoptée mercredi 22 avril en conseil des ministres et qui devrait être publiée mercredi 29 avril, de permettre à l’employeur de consulter le Comité social et économique (CSE) dans des délais extrêmement raccourcis (jusqu’à huit jours, selon le ministère du travail, au lieu d’un à trois mois habituellement) avant de prendre toute décision ayant « pour objectif de faire face aux conséquences économiques, financières et sociales de la propagation de l’épidémie de Covid-19 ».

Le contexte d’urgence impose d’aller vite, et les organisations syndicales en ont pour l’essentiel convenu lors de la mise en œuvre de l’activité partielle ou la prise de congés et de RTT. Néanmoins, les atteintes répétées aux droits d’information et de consultation des représentants du personnel associent au dialogue social une image de « luxe inutile » dont l’entreprise doit pouvoir se passer en cas de besoin.

En creux, les élus et les délégués syndicaux sont soupçonnés de ne penser qu’à leurs prérogatives et pas du tout au bien commun de l’entreprise, quand ils ne la menaceraient pas de noirs desseins assimilables à du sabotage pur et simple. Cette vision méfiante oublie que les représentants du personnel sont démocratiquement élus par les salariés, avec des taux de participation que peuvent leur envier la plupart des scrutins politiques, et qu’ils ont à leur rendre des comptes. »

Lire la suite ici (Le Monde, 29 avril 2020)

« Sortir du formalisme et d’une culture de défiance vis-à-vis de l’engagement contractuel »

 « L’épidémie de Covid-19 et les mesures sanitaires radicales qui ont été prises par le gouvernement », écrivent  Eric Ferreres, directeur-adjoint des ressources humaines de l’Office national des forêts (ONF), et Olivier Mériaux, ancien directeur-adjoint de l’ANACT, senior advisor au cabinet Plein Sens, dans une tribune publiée dans le Journal du Dimanche le 29 avril, « contraignent chacun d’entre nous à repenser notre rapport à l’autre, à l’environnement, au travail, à l’espace et au temps. La crise actuelle, soudaine et violente, place la société face une réflexion inédite, que l’urgence climatique aurait certainement déjà dû susciter. » 

 « Le travail » poursuivent-ils, est déjà « au cœur des enjeux vitaux pour notre planète, et la crise sanitaire nous offre là l’occasion de le repenser et de nous mettre en adéquation avec notre prise de conscience écologique. 

Cela suppose de (re)donner une véritable place à la démocratie sociale. Ce n’est pas contester la légitimité du suffrage universel que de dire qu’il est devenu impérieux de rééquilibrer le poids de la participation politique par celui d’une participation sociale qui donnerait un pouvoir accru aux partenaires sociaux, à des assemblées de citoyens, des représentants de la société civile. 

Assurer une participation effective des citoyens aux décisions qui les concernent à partir de la place qu’ils occupent dans la société a toujours buté sur la question de l’exercice du pouvoir dans le monde du travail. C’est pourtant bien dans l’entreprise, et pour répondre aux enjeux du sens du travail, de la finalité sociale et environnementale de l’activité, que les leviers de transformation existent. 

C’est plus largement la conception du management qui doit évoluer et laisser davantage place à l’expression de la parole des uns et des autres

L’activation de ces leviers se joue en partie dans l’organisation du dialogue social et le fonctionnement quotidien des instances représentatives du personnel. 

Sur ce plan, beaucoup reste à faire pour sortir du formalisme et d’une culture de défiance vis-à-vis de l’engagement contractuel, sur lesquels les incessantes évolutions législatives de la dernière décennie n’ont jamais fondamentalement pesé. 

Mais au-delà des outils dédiés au dialogue social c’est plus largement le fonctionnement des organisations et la conception du management qui doivent évoluer et laisser davantage place à l’expression de la parole des uns et des autres, à l’expérience du travailleur et à la confiance placée dans le sens des responsabilités de chacun. »

Lire la suite ici (Journal du Dimanche, 29 avril 2020)

« Les décisions ne doivent pas être unilatérales et il faut des accords négociés… »

Dans un entretien accordé au journal Le Figaro, paru le 22 avril (lire l’intégralité ici), Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, a rappelé l’importance de la négociation collective en ces temps de crise sanitaire :

« La CFDT propose de mettre en place des protocoles de reprise d’activité à tous les niveaux. Là encore, faisons appel à l’intelligence collective de tous, et pas uniquement des employeurs. Les décisions ne doivent pas être unilatérales et il faut des accords négociés avec les représentants du personnel dans chaque entreprise.

Les partenaires sociaux doivent aussi discuter au niveau national d’un protocole qui fixerait les bases de la reprise dans les entreprises. On doit en effet aider les patrons de TPE et de PME à se poser les bonnes questions en termes de sécurité sanitaire, de transport, de restauration… Seul le dialogue nous permettra de réinterroger efficacement nos modes de fonctionnement. C’est également vrai dans les fonctions publiques. »

« We are at the forefront… » Déclaration commune de BusinessEurop et de la CES

We are closely following the developments of the dramatic emergency of the COVID-19 epidemic across Europe and are at the forefront, particularly within member states, of the design and implementation of the extraordinary measures to help enterprises and workers in facing this emergency” indique les premières lignes de cette déclaration commune entre l’organisation patronale européenne, BusinessEurop et SME, la Confédération européenne des syndicats, publiée le 16 mars dernier  (Lire la suite ici)

Cette déclaration est très générale, nourrie de bonnes intentions, à l’instar de sa conclusion : « Tous les efforts doivent être entrepris pour aider les travailleurs, les entreprises, les activités économiques et les services publics à survivre à la crise, afin qu’ils puissent reprendre leurs activités à la fin de la crise, garder les travailleurs dans leur emploi pendant ce temps, se protéger du chômage et la perte de revenus, et pour alléger les pertes financières. »

Mais nulle part mention n’est faite, dans ce joint statement, du dialogue social et de la négociation collective. Cette crise sanitaire et sa gestion est aussi un bon indicateur de l’état réel des relations sociales en France et en Europe…

« C’est un changement de paradigme, une régression… »

ETUC, l’Institut syndical européen, a récemment créé une page dédiée au Covid-19 sur son site (ici). On y lit ceci :“Workers are at the forefront of the battle against coronavirus,  and millions of workers are experiencing many difficulties in their lives and in making a living caused by measures to tackle the pandemic. National trade unions across Europe are working hard to achieve agreements between unions and employers (and governments) to deal with the serious economic impacts on workers and enterprises.”  

Des Notes d’information (Briefing Notes) y sont disponibles (en anglais). Parmi elles, une note à propos de la Workers’ information, consultation and participation. Elle liste à ce sujet les mesures prises dans chacun des pays européens pour lutter contre la pandémie  (lire ici). On remarque, pour la France, le commentaire suivant :

« Avec l’ordonnance 2020-323 du 25 mars, le gouvernement autorise cependant les entreprises à prendre des mesures qui s’écartent des conventions collectives et accords d’entreprise sur la prise de congés payés et même des règles de politique publique concernant la durée maximale journalière et hebdomadaire du travail (jusqu’à 12 heures par jour et 60 heures par semaine) pour les entreprises « dans des secteurs d’activités particulièrement nécessaires à la sécurité de la nation et à la continuité de la vie, du développement économique et social ».
La consultation des représentants du personnel devient une simple information préalable. C’est un changement de paradigme, une régression à une époque où le dialogue social occupe une place prépondérante dans les choix organisationnels de l’entreprise afin d’assurer la meilleure vie économique et sociale de la nation.
Dans cette période sans précédent et vertigineuse, le gouvernement français met entre parenthèses le rôle des représentants du personnel dans l’entreprise. Normalement, et probablement encore plus en temps de crise, le comité social et économique doit être consulté par le chef d’entreprise sur toutes les questions affectant la situation économique et financière de l’entreprise mais également la politique sociale, la santé, la sécurité et les conditions de travail des employés. »

Lettre (syndicale) d’information sur la négociation collective en Europe…

Cette lettre syndicale d’information mensuelle sur la négociation collective en Europe (Collective Bargaining Newsletter, la dernière en date a été publiée en mars dernier) est produite par une équipe de recherche de l’Amsterdam Institute for Advanced Labour Studies (AIAS) en coopération avec l’ETUI, l’Institut syndical européen. Elle publie « des informations actualisées de première main sur l’évolution de la négociation collective dans les 28 pays d’Europe (plus l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège, la Serbie, la Suisse et la Turquie) à l’intention des acteurs de terrain, des décideurs politiques et des chercheurs ». Différentes sources sont utilisées : les agences de presse (inter) nationales concernées, un réseau de contacts au sein du mouvement syndical européen, des études européennes financées par l’UE, etc.

  • Pour accéder aux archives (les douze derniers bulletins, téléchargeables en PDF) : cliquer ici 
  • Pour s’inscrire à la Collective Bargaining Newsletter, cliquer ici

Que préconisent / recommandent les acteurs sociaux et les facilitateurs du dialogue social face à la pandémie ?

Certaines organisations syndicales ont publié des guides pratiques (voir ici le Guide des bonnes pratiques de la CFDT ; ici le Guide pour négocier un accord d’entreprise en période de Covid-19 de la CFTC ; ici les FAQ Négociation collective de la CFE-CGC). Offre similaire du MEDEF (voir ici mais accès réservé aux seuls adhérents).

Du côté du ministère et des agences de consulting, même offre pratique. Le ministère du travail (« en action », se définit-il) conseille par des « questions/réponses » (voir ici) et une brochure, Quelles mesures l’employeur doit-il prendre pour protéger la santé de ses salariés face au virus ? (voir ici).

L’Anact a mis en ligne, et l’actualise chaque jour, un dossier Coronavirus et conditions de travail, composé de plusieurs articles thématisés et des fiches outils (voir ici et voir mon article Arguments et pistes d’action pour maintenir et renforcer le dialogue social en période de crise sanitaire, sur ce blog).

Le cabinet Secafi-Alpha consacre le dernier numéro de Trait d’union, son e-lettre d’information « sur les mesures sociales d’exception que peuvent adopter les entreprises, en partie par la signature d’un accord » (voir ici). Syndex propose des fiches pratiques et des commentaires sur l’actualité du Covid 19 (voir ici). Le cabinet Alixio a mis en ligne un Kit pour rebondir et réussir ensemble la relance de l’activité après le Covid-19 ! (voir ici).

Dans un prochain article : suite des initiatives et des dispositifs proposés par les acteurs sociaux.

Qu’est-ce que négocier ?

En réponse à des demandes de lecteur/rices et à l’appel lancé par de nombreuses institutions universitaires, OpenEdition a contacté les éditeur/rices de revues et de livres pour leur demander l’autorisation d’ouvrir ou d’élargir les accès à leurs contenus durant la période de confinement liée à la pandémie du Covid-19. Les PUR, Presses universitaires de Rennes, ont ainsi mis en accès libre la totalité des sept études composant mon ouvrage paru en 2010, Qu’est-ce que négocier ? Sociologie du compromis et de l’action réciproque. Ci-dessous les premières lignes de trois de ces études, Qu’est-ce que négocier ?, De l’impureté. Les figures (controversées) du compromis et “Nous sommes ingouvernables”. À propos de la transgression négociée des règles.  

« Négociation » : la notion est équivoque et polysémique ; dans son usage profane, elle semble désigner une réalité simple. Or, cette activité sociale n’est pas d’une seule espèce ; ce que désigne le terme de négociation est fort large ; l’usage du mot s’est banalisé, quittant les rives du commerce (negotium, négoce), de la diplomatie et des relations sociales, domaines qu’il illustrait à merveille ; le mot avait en effet ses figures – le marchand, l’ambassadeur, le syndicaliste –, un vocabulaire propre, des usages précis. Aujourd’hui, ce terme a envahi le discours social ; il sature les journaux et les textes littéraires ou académiques ; il s’écrit pour qualifier des situations ou des comportements fort hétérogènes : les individus, dit-on, « négocient » leurs carrières professionnelles (ou « leur avenir », « leurs sensations », « leurs désillusions », « leur liberté », voire « leur mort ») ; leurs véhicules « négocient » des pentes ou des virages2 ; et les rues où ils circulent seraient « des espaces de négociation »3. Cette « négociation » n’est donc plus le privilège de quelques-uns, diplomates chevronnés, habiles à l’art de convaincre, ni le seul métier de quelques autres, rompus aux techniques d’achat et de vente ; il est devenu le travail de tous, pour réguler les interactions. C’est ce que nous nommons : la laïcisation de la négociation, son inscription dans l’ordinaire.

Lire la suite ici… (site des PUR/OpenEdition)

« Je suis un peintre compromis, m’expliqua-t-il, fondamentalement compromis. » Michel Tournier met ce mot dans la bouche d’Urs Kraus, peintre allemand, dans son roman Les Météores (1975). Urs s’adresse ainsi à Paul, parti à la recherche de son jumeau, « son frère-pareil ». Il poursuit :

« C’est toute ma force et ma faiblesse […]. Quand j’étais dessinateur industriel, l’espace était pour moi une donnée purement négative. C’était la distance, c’est-à-dire la façon qu’avaient les choses de n’être pas en contact les unes avec les autres. Sur ce vide, les axes des coordonnées jetaient des passerelles filiformes. Tout a changé avec le Zen. L’espace est devenu une substance pleine, épaisse, riche de qualités et d’attributs. Et les choses, des îlots découpés dans cette substance, faits de cette substance, mobiles certes, mais à condition que toutes les relations de leur substance avec la substance extérieure accompagnent et enregistrent le mouvement […]. Je suis moi-même fait de cette substance, et mon enveloppe est, elle aussi, perméable à cent pour cent. C’est pourquoi chacune de mes toiles me compromet sans la moindre réserve. »

On voit ici à quelles conditions le compromis peut quitter les rivages de la négativité, en poussant à son terme la métaphore de « l’entre-deux ». Il est alors moins ce qui est « entre » (entre deux postures inconciliables, comme entre deux points d’un espace) que ce qui relie les choses entre elles, qui les dépouille de leur singularité et les fait entrer dans une nouvelle totalité. Le compromis est ce trait, plein, qui fait se rejoindre des points, éloignés ; il n’est pas un vide, mais une relation ; les individus sont ainsi compromis, c’est-à-dire engagés et impliqués dans ces relations. C’est pourquoi le compromis, comme agencement astucieux de contraires et d’incompatibilités, possède une grande force sociale : en dressant un pont entre des positions divergentes, en rendant partiellement homogènes des ensembles composés d’éléments hétérogènes, il permet un nouveau cours des actions sociales. Il y a donc lieu, pour reprendre le titre d’un ouvrage récent, de procéder à un Éloge du compromis1. Il est la marque d’une société démocratique qui, se produisant elle-même (pour parler comme Alain Touraine), produit ses différences et, nécessairement, se doit de les gérer, méthodiquement ; et par un mécanisme original : la réduction des prétentions de chacun, pour que tous obtiennent une part de ce qu’ils désirent ; et l’engagement de tous à respecter, dans un avenir qui leur est commun, ce que chacun a décidé de concéder à l’autre (sa promesse, donc). D’où la noblesse du compromis – et son efficacité.

Mais telle n’est pas, d’emblée, la vision usuelle. La connotation sociale du compromis est autre : il est dénigré, jugé mesquin, vilipendé. Le dictionnaire Grand Robert (1985), exemplifie ainsi le terme (après l’avoir défini comme un « arrangement dans lequel on se fait des concessions mutuelles ») : « compromis branlant, chancelant, imparfait (Cote mal taillée) ». Et comme première citation d’auteur : « Qui part d’une équivoque ne peut aboutir qu’à un compromis. » Bref, une péjoration – et une formulation sémantique énoncée négativement : le compromis est ce qui ne se fait pas (« ne pas faire de compromis », « aucun compromis »). Pour quelles raisons ?

Lire la suite ici  

La pièce se nomme Port-Royal, écrite par de Henri de Montherlant. La scène s’ouvre au monastère de Port-Royal du Saint-Sacrement, faubourg St-Jacques, Paris, août 1664. Les sœurs sont invitées à signer un formulaire, indiquant leur soumission au Saint-Siège et leur renoncement aux idées jansénistes. Sœur Françoise ne signera pas, « pour ne pas être du côté des puissants », « à qui nous ne devons céder ». Mère Agnès, l’abbesse, pressée par l’archevêque (« Ne disputez pas. Obéissez »), répond : « Nous refusons de signer. » Les archers dispersent la communauté monastique dans divers couvents parisiens. Sœur Flavie, qui a dénoncé les sœurs, justifie ainsi son geste à Sœur Angélique, la sous-prieure : « Je suis avec mes supérieurs […]. Je suis entre les mains de mes supérieurs : ils me manient comme un cadavre. » Sœur Angélique réprouve son geste, car c’est, dit-elle, « obéir aux grands, pour commander aux petits ». Et refuse de céder.

Un siècle plus tard : une autre communauté monastique, celle du Carmel. Nous sommes en octobre 1789, les vœux monastiques sont suspendus. Ce qui interdit aux sœurs Blanche et Constance de prendre le voile. Dans ce Dialogue des Carmélites (1949), Georges Bernanos met en scène le refus des nonnes, suite à la suggestion de Marie de l’Incarnation et contre l’avis de la nouvelle prieure, de se plier au décret. Quand meurt la prieure, la petite communauté désigne Sœur Marie-St Augustin, plutôt portée au compromis. Sœur Marie de l’Incarnation, elle, propose à ses consœurs de faire le vœu du martyre, pour mériter le maintien du Carmel (« Que pourrions-nous désirer de mieux que de mourir ? »). Tel n’est pas l’avis de la prieure : « Pour que la France ait encore des prêtres, les filles du Carmel n’ont pas à donner leur vie. » Mais la tentation du martyre est forte ; et les arguments, pragmatiques et politiques, de Sœur Marie-St Augustin (« Ce n’est pas la Règle qui nous garde, c’est nous qui gardons la Règle » et « notre vocation n’est pas de nous exposer à l’injustice, mais d’en payer la rançon »), n’y pourront rien : les Carmélites meurent sur l’échafaud.

Entre « un soi qui se pose et une règle qui s’impose » – pour reprendre l’expression de Paul Ricœur (2001, p. 24) – la tension est donc vive ; ce sont là deux aspects d’un même homme capable : « Le côté agissant et le côté souffrant de l’obligation morale elle-même. » Ricœur instruit ce couple – activité/passivité, ou autonomie/vulnérabilité – sous l’angle de l’imputabilité des actions (« Il fallait reprendre les choses de plus haut et replacer l’imputabilité sur l’arrière-plan des autres modalités de pouvoir et de non-pouvoir constitutives de l’agir et du pâtir considérées dans toute leur ampleur », p. 25). Au « je peux parler, je peux agir, je peux raconter », qu’il instruit dans Soi-même comme un autre, il ajoute une quatrième dimension à cette phénoménologie du « je peux » : « Je peux me tenir pour l’auteur véritable des actes portés sur mon compte. » Ce qui lui permet de conjoindre le soi et la règle de manière originale : au niveau moral de l’action, dans son rapport à l’autorité, dans sa dimension politique. S’ouvrent alors de nouveaux horizons, dont nous poursuivons ici l’exploration : la protestation de singularité et d’autonomie (prendre le voile, ne pas céder aux puissants, mourir, libre, pour Dieu, etc.), l’élévation du je face au moi social, la mise à distance de la pression et de la conformité sociale, l’exposition volontaire aux fustigations.

L’hypothèse instruite dans cette étude se résume ainsi : au-delà du régime de négociation, caractérisé par un travail d’universalisation et de complexification, une dépersonnalisation du problème et une forme typique de procéduralisation, lui-même distinct du régime de composition, forme relationnelle primaire, quand des soi règlent, avec d’autre soi, des cours d’action commun (commentés dans notre deuxième étude), n’existe-t-il pas un autre régime de négociation, où les dimensions des régimes précédents sont exacerbées, portées à l’incandescence – où les individus cherchent moins à s’ajuster (composition), à définir des règles (négociation), qu’à les aménager et les transgresser ? Oui. Nous le nommons : régime de transgression.

Lire la suite ici