« Syndicats : le diagnostic est juste, les remèdes restent à prouver » (Patrice Laroche)

(Je reproduis ci-dessous le billet publié il y a quelques jours par Patrice Laroche, professeur de Management RH et Relation d’emploi à l’IAE Nancy School of Management. Je le remercie pour son aimable autorisation).

En 2026, deux livres d’économistes et de sociologues reconnus ont relancé le procès du syndicalisme français. Ils partagent le même constat, mais proposent des remèdes opposés. Leurs réponses gagnent à être confrontées à ce que quarante ans de recherche ont établi sur les effets des syndicats.

Moins d’un salarié sur dix est syndiqué en France. Pourtant, presque tous sont couverts par une convention collective, et les organisations syndicales gèrent, avec le patronat, des pans entiers de la protection sociale. Ce paradoxe n’est pas nouveau. Il vient d’être placé au centre de deux livres qui font déjà débat.

En janvier, Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert ont publié Sauver la démocratie sociale. Du conflit au contrat chez Calmann-Lévy[1]. En octobre, Pierre Cahuc et André Zylberberg ont fait paraître La Dérive. Une histoire du modèle social français chez Albin Michel[2]. Les deux ouvrages décrivent des syndicats affaiblis, avec peu d’adhérents et qui sont peu crédibles aux yeux des salariés. Sur ce point, les données leur donnent raison : 10,3 % de syndiqués en 2019 selon la DARES, une participation aux élections professionnelles qui recule dans le privé, une confiance dans les syndicats nettement plus basse qu’en Allemagne[3].

C’est sur l’explication et sur les remèdes que tout se complique. Car les deux livres, partis du même constat, n’arrivent pas au même endroit. Et la recherche empirique, celle qui mesure ce que font réellement les syndicats, ne donne entièrement raison ni à l’un, ni à l’autre.

Pour Pierre Cahuc et André Zylberberg, tout part de deux décisions presque oubliées. En 1936, le Front populaire permet d’étendre à toute une branche les conventions signées par des organisations jugées représentatives. A la Libération, l’Etat confie à ces mêmes organisations la gestion de la Sécurité sociale. Dès lors, plus besoin d’adhérents pour peser : le pouvoir vient de l’institution. Les partenaires sociaux auraient ainsi acquis des prérogatives considérables sans contrepartie de performance, au profit des salariés déjà installés et au détriment des jeunes, des chômeurs et des précaires. Leur remède tient en trois mots : adhésion, transparence, suffrage universel.

Gilbert Cette, Guy Groux et Richard Robert racontent une autre histoire. Pour eux, l’Etat n’a pas trop délégué, il a bâti la démocratie sociale pour compenser la faiblesse des syndicats. Des lois Auroux de 1982 aux ordonnances de 2017, les réformes ont multiplié les espaces de négociation. Ce sont les syndicats, selon eux, qui ne s’en sont pas saisis, enfermés dans une culture du conflit, trop politisés et trop nombreux. Les auteurs proposent donc de relever les seuils de représentativité pour réduire leur nombre, et d’ouvrir, sous conditions, la négociation d’entreprise aux élus non syndiqués.

Le premier livre accuse les institutions, le second les organisations syndicales. L’un veut des syndicats avec plus adhérents, l’autre des syndicats moins nombreux, quitte à se passer d’eux s’ils ne se montrent pas « responsables ». La réception a été à la mesure de ces enjeux. Le livre de Cette, Groux et Robert a suscité un débat vif[4], celui de Cahuc et Zylberberg en suscitera sans doute un.

Ces deux livres ont un mérite commun : ils prennent au sérieux une question que le débat public esquive le plus souvent. La Dérive mène un travail historique rare chez les économistes, en remontant aux décisions de 1936 et de 1945 pour comprendre la place singulière des partenaires sociaux. Sauver la démocratie sociale a le courage de formuler un programme de réformes précis, donc discutable. C’est parce qu’ils posent les bonnes questions qu’il vaut la peine de confronter leurs réponses aux preuves disponibles.

Le récit de La Dérive bute d’abord sur la chronologie. Si les décisions de 1936 et de 1945 condamnaient les syndicats à se passer d’adhérents, comment expliquer qu’environ un salarié sur trois était encore syndiqué à la fin des années 1970, selon les enquêtes réexaminées par l’Institut des politiques publiques ? L’effondrement survient entre 1978 et 1990, quarante ans après les décisions incriminées. Il coïncide avec la désindustrialisation, le chômage de masse et le déclin du communisme, des chocs qui font aussi reculer les syndicats au Royaume-Uni ou aux États-Unis, sans extension ni paritarisme.

La thèse peut toutefois être reformulée de façon plus convaincante : ces institutions n’auraient pas causé le déclin, mais privé les syndicats de raisons de retenir leurs adhérents lorsque le choc est venu. Dans les pays nordiques, où l’adhésion ouvre l’accès à l’assurance chômage, la syndicalisation a mieux résisté. Sous cette forme, l’argument devient plausible ; il reste à démontrer en comparant des pays exposés aux mêmes chocs mais dotés d’institutions différentes.

L’idée d’une délégation sans contrôle résiste mal, elle aussi, aux travaux sur l’histoire du paritarisme. De l’historien Bruno Valat[5] à l’économiste Jacques Freyssinet[6], ils montrent que le paritarisme est souvent né d’initiatives patronales et que l’État n’a jamais lâché la bride : l’assurance chômage naît en 1958 sous la menace d’une ordonnance et les élections aux caisses de Sécurité sociale sont supprimées en 1967. Depuis les années 1990, la CSG, les lois de financement votées par le Parlement et les lettres de cadrage imposées à l’Unédic ont étatisé la protection sociale, comme l’a montré Bruno Palier[7]. Quant aux insiders, leur protection doit moins aux syndicats qu’on ne le dit. Les minima de branche sont certes négociés par eux, mais ils sont signés aussi par le patronat, étendus par le ministre, et le plus souvent rattrapés par le SMIC, que fixe l’Etat. Et c’est le Code du travail, bien plus que la négociation, qui trace la frontière entre CDI protégés et contrats précaires. Le coût de l’extension pour les outsiders, documenté au Portugal, est réel, mais il engage une coalition plus large que les seuls syndicats. Enfin, la chaîne causale du livre, qui va des décisions de 1936 aux exclus d’aujourd’hui, repose sur le récit historique. Elle est plausible, mais elle appelle une évaluation que le livre ne propose pas.

Sauver la démocratie sociale prête le flanc à d’autres objections. Les auteurs imputent l’impasse aux syndicats, qui auraient refusé la main tendue depuis 2015. L’Etat, objectera-t-on, n’a repris la main qu’après des échecs répétés : la négociation sur l’assurance chômage en 2019, celle sur l’emploi des seniors en 2024, le conclave sur les retraites en 2025. Mais ces échecs ne sont pas tous imputables aux syndicats : en 2019, c’est le patronat qui suspend la négociation, refusant le bonus-malus sur les contrats courts. Et l’Etat fixe souvent un cadre qui rend l’accord improbable, quand il impose d’avance le montant des économies ou exclut la mesure centrale de la discussion. Les partenaires sociaux ont d’ailleurs continué de conclure des accords, sur le télétravail en 2020, le partage de la valeur en 2023 ou l’emploi des seniors en 2024. La défaillance syndicale et le contournement par l’Etat s’alimentent mutuellement ; aucun récit ne permet de dire lequel a commencé. La « culture du conflit » repose, elle, sur des statistiques de grève tirées par le secteur public et par les grandes mobilisations nationales, alors que la conflictualité recule dans le privé depuis cinquante ans. Comme l’a noté Michel Monier, l’Etat sort singulièrement épargné de l’analyse[8].

Reste l’argument central du livre : il y aurait trop de syndicats. Le pluralisme est une singularité française, héritée des clivages religieux et politiques du siècle dernier. Un travail récent de Vladimir Pecheu, Simon Jäger et Thomas Breda donne en partie raison aux auteurs[9]. En exploitant les seuils électoraux qui ouvrent l’accès à la négociation, ils montrent que l’idéologie compte : l’arrivée d’un syndicat contestataire, comme la CGT ou SUD, accroît les grèves et les désaccords. Surtout, l’opposition aux accords augmente avec le nombre de syndicats présents ; seul face à l’employeur, un syndicat, même radical, s’y oppose rarement. La concurrence aiguise l’expression des divergences.

Mais les mêmes travaux nuancent le remède. Le syndicat qui franchit le seuil de 10 % participe bien davantage à la négociation et signe davantage d’accords. Et lorsqu’un syndicat contestataire franchit le seuil de 50 %, qui lui donne seul le pouvoir de signer, il signe plus et s’oppose moins : c’est la responsabilité de décider, plus que la réduction du nombre d’acteurs, qui semble discipliner. Ni l’arrivée d’un syndicat radical ni celle d’un syndicat réformiste ne dégrade d’ailleurs la performance des entreprises. La réforme de 2008, de son côté, a accru le pluralisme tout en renforçant la confiance des employeurs, même si l’effet propre du seuil de 10 % qu’elle a créé reste impossible à isoler. Rien n’indique donc qu’un relèvement des seuils améliorerait le dialogue social ; il faudrait le mesurer avant d’en faire la « mère des batailles »[10].

Les deux livres jugent les syndicats sur leur légitimité mais concluent sur leurs effets sur l’emploi, la performance des entreprises, la cohésion sociale. Or, ces effets, la recherche les mesure depuis quatre décennies. Avec Chris Doucouliagos, Richard B. Freeman et Tom D. Stanley, nous avons synthétisé plus de 2 200 estimations tirées de 300 études[11]. Le verdict déçoit les procès comme les plaidoyers. Aux États-Unis, l’effet des syndicats sur la productivité industrielle est nul en moyenne. Il est négatif sur les profits et sur l’investissement, ce qui traduit un partage de la rente bien réel. Mais ces effets varient énormément d’un pays et d’un secteur à l’autre, et la plupart des études manquent de puissance statistique pour trancher.

Cette hétérogénéité est la vraie leçon. Nos travaux en cours montrent que, parmi les caractéristiques des systèmes de relations professionnelles, la coordination de la négociation est la seule à conditionner de façon robuste l’effet des syndicats sur la productivité. Ni le taux de couverture, ni le niveau de négociation n’y parviennent. Le résultat dérange les deux camps. Il invite Cahuc et Zylberberg à la prudence : l’extension des conventions qu’ils incriminent est aussi un instrument de coordination des branches. Il donne en partie raison à Cette, Groux et Robert, qui plaident pour des acteurs capables de compromis coordonnés, mais rien n’indique que la coordination exige moins de syndicats.

En France, la prime salariale liée à la syndicalisation est faible, de l’ordre de 2 à 3 %. Ce chiffre ne prouve pas pour autant l’absence de rente, puisque l’extension diffuse les gains négociés à tous les salariés couverts, syndiqués ou non. C’est d’ailleurs sur ce terrain que Cahuc et Zylberberg disposent de leur meilleur appui empirique : au Portugal, Anne Hijzen et Pedro Martins[12] ont montré que l’extension des accords réduit l’emploi dans les entreprises non adhérentes aux organisations signataires . Quant aux sondages de défiance, souvent invoqués, ils mesurent l’image des syndicats en général, nourrie par les conflits nationaux et leur traitement médiatique, autant que l’expérience des salariés sur leur lieu de travail. Surtout, cette confiance n’est pas une donnée figée : elle répond aux règles du jeu.

Reste la seule réforme française récente évaluée avec rigueur. En 2008, la représentativité syndicale a été fondée sur les élections professionnelles. Philippe Askenazy et Thomas Breda ont exploité le calendrier de ces élections, fixé des années à l’avance, pour comparer des établissements semblables passés sous l’un ou l’autre régime[13]. Le résultat est net : là où les salariés ont élu leurs représentants, l’adhésion et la confiance des employeurs dans les syndicats ont progressé, sans coût économique observable. Les ampleurs, tirées d’une seule étude, sont sans doute surestimées. Mais le sens est clair, et il ne donne entièrement raison à aucun des deux livres : la réforme a renforcé la légitimité des syndicats en accroissant le pluralisme, non en le réduisant, et en les renforçant plutôt qu’en les contournant.

Le mérite de ces deux livres est d’avoir remis la démocratie sociale au centre du débat public, au moment où la rue semble échapper aux organisations censées la canaliser. Leur faiblesse commune est de proposer des réformes radicales sur la foi de récits, là où la question appelle des preuves. Relever les seuils de représentativité, confier la négociation à des élus non syndiqués, transposer le système de Gand : aucune de ces pistes n’a été évaluée en France.

Les moyens de le faire existent pourtant. Les cycles d’élections professionnelles successifs permettent de mesurer l’effet des seuils sur la conclusion des accords. Les accords signés sans délégué syndical depuis les ordonnances de 2017 peuvent être comparés à ceux que négocient les syndicats. Les enquêtes REPONSE du ministère du Travail permettent de suivre, vague après vague, la persistance des effets de 2008.

Avant de décider s’il faut moins de syndicats ou plus de démocratie au travail, il serait sage de regarder ce que les données disent déjà. Cahuc et Zylberberg posent la bonne question : d’où les syndicats tirent-ils leur pouvoir, sinon de leurs adhérents ? C’est sur la réponse que les preuves départagent les deux livres. La seule voie évaluée en France, celle de l’élection, a renforcé l’adhésion et la confiance sans réduire le pluralisme ; la voie d’une adhésion encouragée par des avantages réservés aux syndiqués reste à tester.

Demeure une question que les deux livres effleurent sans la placer au centre : la coordination de la négociation. Il ne s’agit ni du niveau où l’on négocie, ni de la part des salariés couverts, mais de la manière dont les négociations s’articulent entre elles. En Allemagne, l’accord de la métallurgie sert de référence aux autres branches ; en Suède, l’industrie exposée à la concurrence fixe la norme salariale que suivent les autres secteurs. Dans ces systèmes, chaque négociateur tient compte des effets de ses revendications sur l’emploi et la compétitivité, plutôt que de chercher à capter une rente locale.

Selon la recherche, l’effet des syndicats sur la productivité est plus favorable dans les pays où la négociation est coordonnée, et ce facteur compte davantage que le taux de couverture ou le niveau de négociation[14]. Or, la France négocie dans plus de trois cents branches, sans branche pilote ni norme commune, et le SMIC y tient lieu de coordination par défaut[15]. Cette, Groux et Robert touchent ce point lorsqu’ils proposent de réduire le nombre de branches. Cahuc et Zylberberg ont raison de se méfier d’une extension automatique : au Portugal, l’extension d’accords signés par des organisations peu représentatives a coûté des emplois. Mais la leçon portugaise n’est pas qu’il faut moins de négociation de branche ; c’est qu’il faut des signataires représentatifs et des négociations mieux coordonnées. C’est par là que devrait commencer la réforme.


  • [1] Cette G., Groux G. et Robert R. (2026), Sauver la démocratie sociale. Du conflit au contrat, Calmann-Lévy.
  • [2] Cahuc P. et Zylberberg A. (2026), La Dérive. Une histoire du modèle social français, Albin Michel.
  • [3] Palier B. et Thelen K. (2010), « Institutionalizing Dualism: Complementarities and Change in France and Germany », Politics & Society, 38(1).
  • [4] Dans Esprit, Rémi Bourguignon a vu dans Sauver la démocratie sociale un virage antisyndical. Par ailleurs, les organisations syndicales y ont lu une entreprise de désarmement, et Guy Groux a dû défendre l’ouvrage dans Telos contre une campagne menée, selon lui, sans l’avoir lu. Cf. Bourguignon R. (2026), compte rendu de « Sauver la démocratie sociale », Esprit et Groux G. (2026), « Contre un livre, le débat interdit », Telos.
  • [5] Valat, B. (2001). Histoire de la Sécurité sociale (1945-1967). L’État, l’institution et la santé. Economica.
  • [6] Freyssinet J. (2026), « Les syndicats et les paritarismes », Document de travail IRES n° 01.2026.
  • [7] Palier B. (2005), Gouverner la Sécurité sociale, PUF.
  • [8] Monier M. (2026), « Sauver la démocratie sociale, vaste programme ! », CRAPS.
  • [9] Pecheu, V., Jäger, S., & Breda, T. (2024). Union ideology. Paris School of Economics Working Paper.
  • [10]Cyprien Batut, Ulysse Lojkine et Paolo Santini, « Recompter les syndiqués », Note IPP n° 78, Institut des politiques publiques, janvier 2022.
  • [11] Doucouliagos H., Freeman R. B., Laroche P. et Stanley T. D. (2018), « How Credible is Trade Union Research? Forty Years of Evidence on the Monopoly–Voice Trade-off », ILR Review, 71(2). Doucouliagos H., Freeman R.B. et Laroche P. (2026), Unions and productivity revisited, work in progress.
  • [12] Hijzen A. et Martins P. S. (2020), « No Extension without Representation? Evidence from a Natural Experiment in Collective Bargaining », IZA Journal of Labor Economics, 9(1).
  • [13] Askenazy P. et Breda T. (2022), « Electoral Democracy at Work », Document de travail PSE n° 2019-42.
  • [14] Bryson, A., Forth, J., & Laroche, P. (2011). Evolution or revolution? The impact of unions on workplace performance in Britain and France. European Journal of Industrial Relations, 17(2), 171-187.
  • [15] Breda T. (2015), « Firms’ Rents, Workers’ Bargaining Power and the Union Wage Premium », Economic Journal, 125(589).

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