Comment inventer les futurs du dialogue social ? Lancement de « La Fabrique du dialogue social et environnemental »…

Loin (très loin !) des ruminations anxieuses de ceux qui donnent du dialogue social une image désespérante – il serait « trop compliqué » (comme le pensent les sondeurs du Cevipof ; lire ici), voire « sous contrôle patronal et étatique » (comme le déclarent quelques politistes spécialisés dans la déploration ; lire ici) – le lancement de La Fabrique du dialogue social et environnemental (DS&E), annoncé  mi-octobre, et la publication de trois rapports (lire ici) issus d’un Parcours expérimental mené en 2025-2026 par la Convention des entreprises pour le climat (CEC), réunissant 38 organisations et plus de 120 représentants du personnel, directeurs RH ou directeurs des relations sociales, nous rappellent que, chaque jour, en France contemporaine, des idées éclosent, des initiatives émergent, des décisions d’action se prennent, etc., pour un dialogue social rénové, refondé, réinventé.

La création de cette Fabrique du dialogue social et environnemental, nouvelle structure venant s’ajouter à celles déjà en place, est un évènement majeur dans ce travail de refondation collective du dialogue social en France. Pour (au moins) ces trois raisons : il s’agit d’un travail paritaire, associant des organisations syndicales et patronales, des entreprises, des associations, etc. ; il mise sur l’intelligence collective et la confrontation des points de vue ; il mobilise des experts, des sachants et des animateurs, tous au service du succès du processus délibératif. Certes, cela n’est pas nouveau et il y a déjà eu des initiatives semblables ; mais pas à cette échelle et avec ces ambitions. Une phrase, extraite de l’un des trois rapports, suffit à résumer l’objectif : « Articuler travail, dialogue social et écologie n’est pas un choix parmi d’autres, c’est une nécessité. » Ce n’est pas un propos de syndicaliste ou le texte d’une pancarte brandie par un manifestant : c’est la conviction de ces 38 organisations fédérées sur ce projet. Là réside la force d’entraînement que cette Fabrique du DS&E : la mise en synergie des volontés, des ambitions, des nécessités.

La lecture des trois rapports mis en ligne est roborative. Il faut les lire attentivement avec un surligneur, stylo et bloc-notes à portée de main. Les textes sont clairs, convaincants ; la mise en page est aérée. Le premier rapport, Lier écologie et travail pour une transition juste, présente la CEC, Convention d’entreprises pour le climat, l’économie « à visée régénérative », le Parcours CEC DS&E, etc. Le deuxième rapport, Compilation des agendas sociaux et environnementaux, fait le point sur les démarches des entreprises et associations adhérentes à la CEC. Le dernier rapport – le plus précieux à mes yeux, car il est prospectif : Imaginer les futurs du dialogue social et environnemental – présente les réflexions des groupes de travail. Cette démarche prospective est fondamentale : le dialogue social de demain sera celui que nous aurons esquissé dès aujourd’hui. Le futur n’est pas le prolongement mécanique du présent : il est l’une de ses multiples possibilités d’actualisation. Et nous seuls décidons du type d’actualisation que nous souhaitons…

Extraits de la page 7 du chapitre Retour vers le présent.

« Après une relecture des textes spéculatifs assemblés par les auteurs, les groupes en ont ressorti les « points saillants » qui, selon eux, méritent d’être ramenés dans le présent afin de pouvoir en discuter : quels sujets devraient relever du dialogue social ? Quels nouveaux acteurs devraient en faire partie, et comment ? Quels sujets suscitent des tensions, voire des conflits nouveaux ? Quelles innovations techniques faut-il, soit discuter, soit utiliser dans le dialogue social ? En quoi la « visée régénérative » des entreprises a-t-elle aussi des conséquences à discuter ?

Pour cela, ils et elles ont pu se référer à la liste des catégories d’ingrédients du dialogue social formulée par les équipes de la CE

Catégories des « Nouveaux ingrédients du dialogue social et environnemental » :

  • Contenu et périmètre : Sur quoi porte ce dialogue ? À propos de quoi choisit-on de dialoguer et à quelles fins ? Qu’est-ce qui peut occasionner des nouveaux conflits, des nouveaux risques… ?
  • Acteurs : Qui doit être mobilisé ? Qui sont les protagonistes de ce dialogue, qui représentent-ils et comment ?
  • Rôle & rythme : À quoi sert ce dialogue et quand ? Quelles sont les temporalités de ce dialogue ? Quand et à quelles occasions le dialogue social et environnemental a-t-il lieu ?
  • Moyens et conditions / instances : Quels besoins pour pouvoir dialoguer ? Dans quels lieux se joue le dialogue social et environnemental ? Quel est leur cadre de fonctionnement ?
  • Outils et méthodes : Avec quoi dialoguer ? Comment le dialogue social et environnemental se déroule- t-il ? Quels outils et supports nouveaux utilise-t-il ? Comment gère-t-on les conflits ? »

Je recopie également la conclusion de ce troisième rapport – à lire absolument, séance tenante !

« Conclusion : des participants qui bougent les lignes

On dit parfois des partenaires sociaux – DRH et IRP – qu’ils sont prisonniers de leurs postures et enfermés dans les contraintes réglementaires. Ce corpus invite à réviser ce jugement. L’envie est là. La créativité aussi. En regardant l’ensemble du corpus, une conviction s’impose : les acteurs de terrain ont déjà, pour beaucoup, opéré le changement de paradigme que la situation impose. Ils ne demandent pas simplement un meilleur dialogue social sur l’environnement. Ils demandent un dialogue social qui change de nature – qui passe du modèle de la régulation des conflits entre capital et travail à celui de la délibération collective sur ce que constitue un monde – et une organisation – soutenable et désirable.

Il ne s’agit plus seulement de partager la valeur produite, mais de délibérer sur les conditions mêmes de la production de cette valeur, dans les limites de ce que les écosystèmes peuvent supporter. Le dialogue social devient ainsi un outil de gouvernance des interdépendances.

Pour autant, l’ampleur des idées esquissées se heurte à des questions qu’il n’appartient pas à ce corpus de trancher — et notamment à l’une des plus délicates : comment conduire de nouvelles réformes du dialogue social, dans un paysage institutionnel déjà saturé de réformes ? L’exemple du Conseil d’entreprise, créé par les ordonnances Macron de 2017 et jamais véritablement investi par les acteurs, le rappelle avec clarté : les innovations venues d’en haut, aussi intéressantes soient-elles, ne suffisent pas à générer l’appropriation sans laquelle aucun changement ne prend racine.

Construire des projets qui émanent des acteurs concernés – collaborateurs, organisations syndicales salariées et patronales, nouveaux collectifs de représentation des indépendants ; partir du réel pour aller vers l’imaginable, sans court-circuiter l’expérience des acteurs ; tester des pistes en se donnant le temps d’identifier les verrous et les leviers, puis itérer : c’est le seul chemin qui nous semble pouvoir porter ses fruits. »

Pour en savoir plus : lire ici

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