Roboratif et analeptique…

Roboratif et analeptique. Ces deux qualificatifs traduisent le fait de redonner des forces. La tribune publiée hier dans le journal Le Monde et signée d’Astrid Panosyan-Bouvet, ancienne ministre du travail dans le gouvernement de François Bayrou (lire ici) est roborative et analeptique. Pourquoi la qualifier ainsi ?

Parce qu’écrite par celle qui fut conseillère d’Emmanuel Macron puis députée Renaissance et ministre de décembre 2024 à octobre 2025, cette tribune donne du poids à différents arguments, encore peu audibles dans l’arène publique et politique mais appelés à être ardemment discutés ces prochains mois. Et venant de la part de celle qui était, il y a encore un mois ministre du travail, c’est revigorant… Parmi ces arguments, qui devraient matricer nos débats publics ces prochains mois, relevons ceux-ci :

L’argument de la lucidité. Astrid Panosyan-Bouvet a raison de citer Le Livre blanc sur les retraites de Michel Rocard, alors Premier ministre, en 1991, et nous inviter à « préparer les base d’un débat plus serein en montrant que la démographie nous oblige à travailler plus longtemps mais qu’il faudra également travailleur mieux ». Relire aujourd’hui la préface de Rocard à son Livre blanc (lire ici) est également analeptique. Je cite ici deux de ses phrases puis discute l’un de ses arguments majeurs : « Nous avons vis-à-vis des générations futures un devoir de lucidité et un impératif de solidarité » (p. 9) et « Une démocratie comme la nôtre doit être capable de débattre à temps de ces problèmes et d’en traiter sereinement » (p. 10).  35 ans plus tard, la feuille de route reste la même. Qui osera le contester ?

Parmi les données chiffrées que présentaient Michel Rocard, retenons celles-ci, et qui font écho à celles que produit Astrid Panosyan-Bouvet : en 2010, se projetait-il alors, avec un hausse annuelle d’ici cette date du taux d’emploi de 0,5 % et une progression annuelle de 2 % du pouvoir d’achat des actifs, le besoin de financement pour tous les régimes de retraite serait, annonçait-il, de l’ordre de 300 milliards de francs (soit 75 milliards d’euros de 2025). Cela reviendrait, poursuivait Rocard, à faire passer le taux de cotisation sur les salaires de 18,9 % (en 1991) à 25 % (en 2010). En 2035, ajoutait-il, ce taux atteindrait 35 %. Il en concluait : « Ce scénario est inacceptable ». Dans sa tribune, Astrid Panosyan-Bouvet nous rappelle que le taux 2025 des cotisations salariales est aujourd’hui de… 28 % ! « L’inacceptable » de 1991 est devenu une réalité. Que faire ?

L’argument du compromis. Ne plus se focaliser sur le seul âge légal de départ à la retraite (et ne plus promettre – faussement – de revenir à 62 ou 60 ans, ce que la réforme – socialiste – de 2014 ne promettait d’ailleurs pas…) mais envisager des départs « à la carte », selon le libre choix de chacun, avec le nombre nécessaire de trimestres de cotisations mais assorti de bonus, pour tenir compte de la pénibilité du métier et de l’âge d’entrée en emploi. Car le problème, et Astrid Panosyan-Bouvet a raison d’insister sur ce point, n’est pas l’âge légal lui-même (64 ans, qu’on ne pourra d’ailleurs, à terme, que prolonger) mais le départ précoce des seniors de leur emploi et l’insertion tardive en emploi des jeunes.

Ce qu’elle ne dit pas – on imagine qu’elle ne peut se risquer à le dire tout haut… – c’est que cette réforme des retraites, à partir de 2022, a fortiori en 2023 et le passage en force du gouvernement, a été fort mal vécue par les salariés, moins sur le fond que sur la forme, avec cet autisme du président de la République élevé au rang d’un de nos beaux-arts. Qu’Olivier Dussopt – que j’ai connu au début des années 2000, lorsqu’il était secrétaire de la section du PS d’Annonay, avant qu’il n’en devienne le maire puis le député local en 2007, et dont m’horripilaient alors ses discours critiques de la social-démocratie (il avait soutenu en 2008 la motion commune de Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon au Congrès de Reims…) – qu’Olivier Dussopt, donc, deux ans après le non-vote au Parlement de la réforme de l’âge légal de départ en retraite, critique publiquement la suspension jusqu’en 2027 de cette réforme, en dit long sur l’état de déconnexion du réel de certaines élites politiques. Le communiqué de cet ancien ministre du travail, aujourd’hui senior advisor du fonds de capital-risque Daphni Partners, est, à cet égard, un cas d’école (lire ici) : « Remettre en cause la seule et dernière réforme structurelle du second quinquennat d’Emmanuel Macron est une grosse erreur. Cela va ébranler la confiance des marchés et celle-ci est importante pour que l’État puisse se financer. Un compromis politique ne peut pas se construire sur un déni comptable et sur le dos des générations qui viennent. »

Paris vaut bien une messe, dit-on, prêtant ce trait à Henri IV (ou à son conseiller, Maximilien de Béthune, plus connu sous le nom de Sully) et qui, par là, justifiait sa seconde conversion au catholicisme, lui, l’ancien chef de guerre huguenot, bataillant contre cette armée royale dont il devint ensuite le commandant en chef. Voter le budget 2026 vaut bien une suspension jusqu’en 2027 d’une réforme honnie car mal pensée, mal discutée, mal expliquée et mal votée, pourrait-on objecter à cet ancien ministre du travail. Par définition, un compromis politique coûte à celles et ceux qui, pour atteindre leurs objectifs, acceptent de se désister d’une part de leurs prétentions. Que serait un compromis où les parties ne modifient aucune de leurs préférences ? Un ensemble vide, Ø. Qu’est-ce un compromis politique entre des partis représentés au gouvernement et d’autres partis, opposants mais aspirant à gouverner à leur tour ? Une mise en compatibilité de certaines de leurs options programmatiques, où les désistements des uns sont conditionnés aux désistements des autres, et où chacun accepte de surseoir provisoirement à la satisfaction de ses exigences si le nouvel état du monde créé par la coopération des parties est jugé supérieur en gains à l’ancien état du monde, fondé sur leur compétition. Le problème n’est donc pas la « confiance des marchés » ou le « déni comptable » mais  la manière dont on pose un problème public, dont on en débat publiquement, dont on en construit, pas à pas, la solution. Là réside l’essentiel, et il nous est rappelé par celle qui fut, elle aussi, ministre du travail jusqu’en octobre 2025…

L’argument de l’activité. Il est primordial : les seniors quittent précocement l’emploi ; les jeunes y entrent tardivement. En 1970, il y a avait 3 cotisants pour un retraité ; en 2004 : 2,2 cotisants ; en 2024 : 1,7 cotisants. Il faut donc ramener à l’emploi celles et ceux qui en sont privés trop tôt, et amener à l’emploi celles et ceux qui y arrivent trop tard. Il n’existe pas de recettes miracles mais un mixte de mesures concrètes, qui devront être portées conjointement par les partenaires sociaux et les services concernés de l’État – ministères de l’éducation, de la santé, du travail, etc. Ce sont là de quasi-causes nationales. Défendons-les.

L’argument de la productivité. Bien posé, il parle à tous : si pour produire 100 et que nous sommes 63 à y contribuer (le taux d’emploi en Italie), porter ce chiffre d’emplois à 82 (le taux d’emploi des Pays-Bas) devrait, en toute logique, permettre au pays concerné de produire 130. D’autres facteurs entrent en jeu : la capacité d’innovation des entreprises (si leurs produits sont moins chers et plus performants, leurs ventes vont progresser, et leurs marges augmenter ; elles embaucheront et paieront plus d’impôts au Trésor public ; qui pourra investir dans les programmes de formation à l’innovation dans les lycées et les universités…) ; la numérisation de leurs activités (si la saisie informatique des données de production prend 10 minutes par jour au lieu des 30 minutes d’hier, les deux heures ainsi gagnés par semaine peuvent être utilement redéployées dans des activités productives de valeur…) ; la hausse des compétences de la main-d’œuvre salariée (si les équipes de travail savent désormais faire aussi bien (voire mieux) que les équipes de la concurrence, l’entreprise voit arriver de nouveaux clients, heureux de disposer de champions au coin de leur rue…), etc. Le cercle est vertueux. Pourquoi n’y a-t-il pas de débats de société autour de ces sujets ? La productivité du travail n’est pas un gros mot – ni un concept pour hurluberlus. En 2007, la France occupait le 8ème rang mondial du classement des PIB par heure travaillée, puis le 11ème en 2017 et le 12ème en 2004. La faute n’est pas celle des salariés qui, chaque jour, font ce qu’ils ont à faire, et tentent de le faire bien. La faute est celle d’une société qui ne sait plus avancer car elle a désappris à délibérer, expérimenter et recommencer encore…

L’argument de la reconnaissance. Pourquoi le fait de porter l’âge légal de départ en retraite à 64 ans a-t-il mis pendant plusieurs samedis du printemps 2023 des centaines de milliers de salariés dans la rue ? Parce que grand était leur ressentiment. Parce que 66 % des employés de service, dans une enquête de la DARES de 2019, 55 % des infirmiers ou 50 % des ouvriers qualifiés du bâtiment ne se sentaient « pas capables de faire le même travail jusqu’à leur retraite » (lire ici).

Rappelons ici ce constat de la DARES (Dares-Analyses, n° 17, mars 2023) : « Les métiers les moins qualifiés, au contact du public ou dans le secteur du soin et de l’action sociale, sont considérés par les salariés comme les moins soutenables. Les salariés jugeant leur travail insoutenable ont des carrières plus hachées que les autres et partent à la retraite plus tôt, avec des interruptions, notamment pour des raisons de santé, qui s’amplifient en fin de carrière. Une organisation du travail qui favorise l’autonomie, la participation des salariés et limite l’intensité du travail tend à rendre celui-ci plus soutenable. »

Parce que la verticalité des pratiques managériales – ce qu’a confirmé un récent rapport de l’IGAS, l’inspection des affaires sociales, publié en juin 2025 (lire ici) – accentue le ressentiment des salariés, qui se jugent mal reconnus : « Les pratiques managériales françaises apparaissent très verticales et hiérarchiques. De même la reconnaissance du travail, item déterminant de la qualité du management, est-elle beaucoup plus faible que dans les autres pays de la comparaison, et la formation des managers très académique et peu tournée vers la coopération, malgré des progrès que le développement de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur devrait amplifier. » (p. 3)

L’argument du libre choix. On ne travaille pas à 60 ans comme à 30 ans ; un universitaire ne travaille pas comme un manutentionnaire ; un acteur, comme un facteur. La nécessité de travailler plus longtemps, souligne Astrid Panosyan-Bouvet, « ne peut s’imposer de la même manière à tous ». On lui objectera que ces propos auraient été bienvenus en 2022 et 2023 quand la réforme générale du système de retraite, envisagée dans un premier un temps, s’était noyée dans une réforme paramétrique où le changement ne concernait plus que l’âge légal, uniformisé pour tous. On ajoutera, pour sa défense, qu’il n’est jamais trop tard pour reconnaître ses erreurs et encore moins pour affirmer haut et fort, dans une tribune du journal Le Monde, que ce qui avait été esquissé en 2019, puis abandonné l’année suivante pour cause de Covid-19, puis mis de côté en 2022 par les gouvernants de l’époque, doit être désormais mis sur la table, discuté, amendé, imaginé, etc. S’il y a suspension de la réforme de 2023 jusqu’au 1er janvier 2028, il n’y a pas suspension du déficit structurel des comptes sociaux ni suspension de l’ardente nécessité d’en débattre sereinement et collectivement…

L’argument de l’écoute du travail. Pour qu’une réforme soit adaptée, écrit Astrid Panosyan-Bouvet, « il faut cesser de prendre le problème à l’envers ». Cela fait 15 ans, souligne-t-elle, qu’on ne cesse de réformer nos retraites sans jamais parler du travail – ou si peu, ou si mal. Nous devons placer le travail au cœur des politiques sociales et de nos débats publics. L’éditorial du dernier numéro de la revue Cadres de la CFDT Cadres dit à ce sujet l’essentiel (lire ici). Suggérant d’adopter « une approche sensible, politique et réflexive de l’activité humaine dans les organisations », Laurent Tertrais, son rédacteur en chef, écrit ceci : « Cette stratégie de l’écoute passe notamment par le développement d’un dialogue professionnel, ancré dans les réalités quotidiennes, pour combler les lacunes inévitables des règles,  en donnant aux travailleurs et aux équipes les moyens d’ajuster ou de les compléter face aux imprévus, en donnant aux managers des marges de manœuvre, en reconnaissant leur rôle de créer des régulations. »

L’argument du dialogue social. On ne peut demander, affirme Astrid Panosyan-Bouvet, « au seul système de traiter et de corriger a posteriori les inégalités du monde du travail, mais il doit réparer les inégalités les plus fragrantes : pénibilité, carrières longues, maternité, minimum vieillesse. Pour le reste, c’est ici et maintenant qu’il faut agir, à travers un dialogue social dynamique et un État qui prend ses responsabilités quand ce dialogue est bloqué. » Ici et maintenant, hic et nunc ? Oui. Ne reportons pas à 2027, ou à 2032, ou à de prochaines législatives, ou à un Grand soir quelconque, la prise en compte des différents facteurs conduisant les salariés français, à la différence de leurs homologues européens, à se projeter dans une retraite future pensée comme un « paradis différé » (l’expression est celle de l’ancienne ministre du travail, et elle fait mouche). Et nuls autres qu’employeurs et syndicalistes, aux différents niveaux de notre système de relations collectives de travail (interprofessionnel, professionnel, territorial et d’entreprise), accompagnés par des experts, des consultants et des agents des DDETS, tous travaillant en réseau, ne pourront faire ce nécessaire travail de prise en compte des multiples maux du travail et d’y apporter des réponses précises, concrètes et équitables.

(article avec le lien vers le magazine) « Un compromis ne peut se nouer que s’il existe un avenir commun ». Entretien pour le magazine « La Vie »…

Je reproduis ci-dessous les premières lignes d’un entretien publié ce matin dans le magazine La Vie, recueilli par Carole Sauvage, journaliste (lire ici).

Si la crise que traverse le pays depuis la dissolution de 2024 illustre combien la culture du compromis est absente en France, elle présente l’intérêt, selon le sociologue Christian Thuderoz, de faire entrer cette notion dans le vocabulaire politique.

Pour ce professeur honoraire et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la culture du compromis, dont De la modération en tout (Puf, 2025) et Petit traité du compromis (Puf, 2015), nouer des accords suppose toutefois que les forces en politique en présence acceptent à la fois de procéder à des concessions réciproques et de partager un avenir commun.

En tant que sociologue spécialiste du compromis, comment analysez-vous l’impasse politique dans laquelle nous nous trouvons ?

L’étrange ballet de la classe politique auquel nous assistons depuis la démission de Sébastien Lecornu souligne combien la culture du compromis nous est étrangère. Tout le monde s’accorde pour dire qu’un budget doit être voté d’ici la fin de l’année, et que des compromis doivent être trouvés, mais aucune force politique ne semble prête, depuis la dissolution, à rentrer dans une réelle démarche de négociation.

Les uns et les autres tentent d’obtenir des concessions des parties adverses, sans être au clair sur ce qu’ils accepteraient eux-mêmes de céder. Chacun proclame ses lignes rouges, avant même que des négociations sérieuses et loyales ne soient engagées. Comment voulez-vous ensuite concéder quoi que ce soit, sans prendre le risque de vous déjuger ?

Comment définir un compromis en démocratie ?

Un compromis est une mise en compatibilité d’options rivales. Le qualificatif rival est adéquat : si les options sont présentées par les parties comme antagonistes, elles sont seulement distinctes et concurrentes. L’expression « mise en compatibilité d’options » signifie autant leur dépassement, par l’invention conjointe d’une option nouvelle, que leur maintien en tension, sans les dénaturer.

Ce qui est une technique de résolution de problèmes se révèle essentiel à la pratique démocratique : une recherche…

Pour la suite de l’entretien : cliquer ici (l’article est en accès libre sur le site de La Vie)

Les (roboratives) infolettres d’octobre des cabinets Alternego et Plein sens…

Au sommaire de l’infolettre de cabinet d’Alternego :

  • L’éditorial de Jean-Edouard Grésy :  

« (…) Ce n’est pas seulement l’effort qui abîme : c’est l’absence de respiration. Ce n’est pas le temps qui use : c’est l’absence de lien. Ce n’est pas la difficulté qui éreinte : c’est le déni de sens. Déjà en 1933, Marie Jahoda rappelait que l’on ne travaille pas que pour un salaire. On travaille pour appartenir, pour apprendre, pour se sentir vivant. C’est ce socle de « fonctions latentes », relationnelles, identitaires, symboliques, qui donnent envie de se lever le matin. Le défi n’est donc pas de sauver le travail tel qu’il était. Mais de réaffirmer, dans un monde où les repères s’effacent, que le travail peut toujours être un lieu d’accomplissement.

Dès lors, il s’agit de retisser ce qui, autour du travail, rend possible l’envie de faire : l’écoute, la confiance, le droit au doute, la capacité à apprendre et progresser. C’est peut-être, enfin, le début d’un travail véritablement durable. Un travail qui ne colonise pas toute la vie, mais qui en fait partie. Un travail qui ne cherche pas à maximiser, mais à équilibrer. Un travail qui n’est pas prescrit mais sujet à débats sur la façon de bien faire. Un travail où l’on puisse à la fois préserver sa santé et cultiver ses compétences. Développer le travail à l’image d’un environnement que l’on protège pour le faire perdurer n’est pas une lubie anthropologique, c’est un impératif social, économique et environnemental. Car l’usure des humains précède toujours l’effondrement des systèmes. Le travail durable n’est pas celui qui dure à tout prix, mais celui qui préserve les corps, les âmes, les relations, les ressources… et nourrit notre pouvoir d’action ! »

  • « L’intelligence humaine à l’épreuve de l’IA : comment préserver notre esprit critique ? », Entretien avec Chantal Joie-La Marle, directrice du Lab Impact et responsable Innovation, Direction RSE du Groupe SNCF  (lire ici)
  • « Fika, les bienfaits de la pause-café suédoise au travail »  (ou « comment une coutume suédoise, simple en apparence, pourrait être un puissant levier de bien-être et de performance collective » (lire ici)

Au sommaire de l’infolettre Sens critique du cabinet Plein sens :

  • IA en entreprise : pourquoi la consultation du CSE n’est plus une option ! (lire ici)
  • GEPP : un outil stratégique de gestion des compétences pour accompagner les transformations (lire ici)
  • La simulation organisationnelle, levier d’accompagnement des changements : l’exemple du CHU de Rennes (lire ici)

    « Compromis » n’est pas un mantra…

    Compromis n’est pas un mantra. Le mot est pourtant utilisé sur ce mode : ânonné les jours précédant la chute d’un gouvernement ; répété quand il a chuté ; et invoqué avant la formation du nouveau gouvernement. Puis il est oublié. A-t-on tort de se moquer ?

    Non, car l’histoire se répète, d’abord comme une tragédie, puis comme une farce : quatre Premiers ministres en moins de deux ans ; une Assemblée nationale plus divisée que jamais ; une dette publique à 115 % du PIB ; des projets de loi bloqués, des députés, muets et désorientés, des partenaires sociaux invités tous les deux jours mais à qui on ne leur dit rien, etc. Et le mot de « compromis » est dans toutes les bouches !

    Se moquer est cependant injuste : comment pourrait-il en être autrement ? Nos élites politiques, peu acculturées au nouage de compromis, hésitent à rompre avec des décennies de pratiques majoritaires (ce qui ne requiert pas de compromis avec ses opposants) et de combats protestataires (ce qui ne requiert pas de compromis avec le gouvernement en place). Il leur est moins coûteux de gouverner seuls ou de protester seuls que s’engager dans des concessions programmatiques. Les techniques de mise en compatibilité d’options rivales – la définition même du compromis – sont peu maîtrisées par ces élites (qui n’ont pu en faire l’apprentissage à l’ENA ou dans les Grandes écoles, où elles ne sont pas enseignées…). La confiance entre les dirigeants fait défaut, et chacun a de bonnes raisons de se défier de ses alliés autant que de ses adversaires. Et tous pensent posséder des alternatives, à quelques mois des élections municipales et de l’élection présidentielle : pourquoi faudrait-il aider les partis au pouvoir puisqu’il s’agit de les battre demain dans les urnes et gouverner à leur place ? Et pourquoi bâtir des majorités d’idées sur des scénarios possiblement consensuels puisque cela n’a jamais été fait depuis 2017 ?

    La première leçon de notre vie politique actuelle est donc celle-ci : des conditions permissives sont requises pour qu’il y ait compromis entre des forces politiques ; et en France, à ce jour, elles ne sont pas remplies. Lesquelles sont-elles ? Au moins celles-ci : le sentiment des dirigeants d’être dans une impasse et la conviction que leurs adversaires sont dans le même cas ; la conscience de ne pouvoir parvenir aux objectifs qu’ils se sont donnés qu’en renonçant à certaines de leurs exigences ; et une lecture réaliste de la situation, cette lucidité dictant un comportement plus coopératif que compétitif. Est-ce le cas ? Non. Domine à gauche la croyance qu’une dissolution serait préférable à un soutien sans participation au gouvernement, ce qui permettrait de présenter une alternative claire à une politique « pro-business », jugée inégalitaire, et à une pratique verticale du pouvoir, jugée anachronique. Et domine à droite et en macronie la croyance que seules les solutions qu’elles préconisent sont appropriées, que toutes les autres ruineraient l’économie, et qu’il vaut mieux ne rien changer d’une politique pourtant rejetée, et mourir debout, muré dans le déni.

    L’effort de rendre complémentaires des options concurrentes dans une même formule d’accord politique – un compromis, donc – suppose qu’il y ait réciprocité des concessions, en valeur comme en symbole. Rien n’indique, à ce jour, que c’est (ou que ce sera) le cas. Il faudrait, pour cela, que certaines lignes rouges des partis engagés dans une démarche de compromis soient frôlées, de sorte que le public citoyen constate l’ampleur des désistements des uns et des autres, et qu’il avalise ainsi l’accord, sinon de gouvernance commune, du moins de décisions communes, et qu’l encourage les élites à répondre aux défis de la période – et longue est leur liste.

    Le choix de Sébastien Lecornu de laisser aux parlementaires le soin de négocier, en commission, les aménagements de son projet de budget 2026 – sans négociation méthodique avec les chefs de parti – revient à laisser au hasard des positionnements tactiques des députés et sénateurs nos choix budgétaires. Que le Premier secrétaire du PS, Olivier Faure, indique à la presse qu’il demandera ce vendredi au Premier ministre la feuille où ce dernier a écrit son projet de budget en dit long sur les « négociations » en cours avec ce parti, pourtant au centre du jeu politique actuellement – puisqu’il tient en ses mains l’avenir de M. Lecornu. Il a été dit que cela ne constituait pas l’arrivée mais le point de départ des négociations… Curieuse manière de procéder : on connaît depuis des semaines les lignes rouges de chacun et les propositions des uns et des autres. N’est-il pas un peu tard (et peu utile !) pour jouer au marchand de tapis et faire une offre d’ouverture tellement éloignée de celle de ses adversaires qu’ils en déduiront à coup sûr qu’il n’y a là aucune envie réelle de négocier ?

    En cultivant l’imprécision depuis sa nomination, Sébastien Lecornu ne s’est pas en outre donné les meilleures cartes pour affronter la fronde sociale et les débats parlementaires : son capital de confiance est au plus bas, ses propos sur « la rupture sur le fond » lui seront toujours rappelés, et sa fidélité à Emmanuel Macron le desservira s’il délaisse les propositions venues de la gauche et des syndicats.  Certes, l’histoire n’est jamais écrite et le pire, jamais sûr. Mais on voit mal comment Sébastien Lecornu, accusé par le PS de « fermer les portes en faisant semblant de les ouvrir », pourrait faire adopter son projet de budget. Sauf à jouer vraiment le jeu du compromis et qu’il accepte de réviser ses préférences en intégrant dans une formule d’accord politique une part des préférences de ses opposants. Il n’y a aucun signe tangible qu’on en prenne le chemin.

    Des bonnes raisons de ne pas nouer de compromis…

    « Ce qui me frappe » – c’est le journaliste politique Alain Duhamel qui s’exprime ainsi, interrogé par le journal Le Monde le 7 septembre 2025 (lire ici) – « c’est l’irresponsabilité des politiques. Ceux des oppositions, qui ne semblent pas prendre la mesure de la gravité de la situation économique, financière et budgétaire. Ceux du centre – ou plutôt des centres, tellement cet espace est composite – qui se comportent comme des amateurs désinvoltes, en faisant du mauvais Marivaux alors qu’on est en pleine tragédie. Et puis il y a les Français, qui savent que la situation est difficile mais refusent d’en tirer les conséquences. Comme si la France était une île. Comme si elle pouvait éternellement échapper aux décisions, parfois désagréables mais souvent salvatrices qui ont été appliquées dans d’autres pays, comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie ou la Suède. »

     Ce jugement d’un journaliste, avisé et expérimenté, semble fondé à première vue ; ce qu’il reproche aux responsables politiques (jugés irresponsables) et à nous tous (jugés inconséquents) n’est pas sans vérité. Mais son analyse est incomplète ; et du fait de cette incomplétude, elle ne permet pas de comprendre les raisons de la crise politique actuelle en France.

    Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs, inconscients ou désinvoltes. Tel est le reproche, et François Bayrou l’a martelé ce lundi après-midi à l’Assemblée. Est-ce vraiment le cas ? Non. Pourquoi ? Parce que les responsables politiques (et nous-mêmes, « les Français ») ont de bonnes raisons à ne pas penser et agir comme Alain Duhamel (et d’autres) voudrait qu’ils le fassent (ou que nous le fassions). Ce sont des raisons que nous déduisons de notre expérience, de notre capacité d’analyse, des discussions avec des collègues et des voisins, etc., et qui nous font agir (ou qui font agir les responsables politiques) comme Duhamel le déplore.

    Le sociologue Raymond Boudon les a nommées bonnes raisons (pour les différencier des « raisons » de la théorie du choix rationnel, objectivement fondées et déployées pour déterminer le meilleur choix possible) car elles paraissent, aux yeux des individus et au moment où ils doivent prendre des décisions, des « raisons fortes » pour juger approprié l’objectif poursuivi, ou pour utiliser le moyen jugé le plus adéquat pour l’atteindre.

    Quelles sont ces bonnes raisons ? Parmi celles-ci :

    Ils (les dirigeants du Parti Socialiste, les Écologistes, etc.) ne pensent pas être responsables de l’accroissement exponentiel de la dette depuis 2017. François Hollande l’a rappelé le 17 juillet (lire ici) : « François Bayrou ne vient pas solder un compte qui remonterait à 1981, mais les fautes de gestion de la présidence Macron. Nous ne sommes pas là pour faire des comparaisons blessantes, mais si je m’en tiens à la période du gouvernement de Lionel Jospin et à celle de mon quinquennat, les déficits avaient été substantiellement réduits.».

    Ils (ces mêmes dirigeants de gauche) ont reproché à Emmanuel Macron, depuis 2017, d’user du « quoi qu’il en coûte » de façon outrancière. Pierre Moscovici, Président de la Cour des Comptes (mais aussi ex-ministre PS de l’économie) l’avait indiqué le 18 septembre 2024 (lire ici) : « La France doit impérativement réduire son déficit public et replacer la dette sur une trajectoire descendante ». Le 18 janvier 2023, Pierre Moscovici, lors de ses vœux à la presse, indiquait une méthode, qui n’a pas été suivie par les différents Premiers ministres (Elizabeth Borne, Gabriel Attal et Michel Barnier) : « Il ne faut pas faire ce que l’on a fait dans le passé. Cette fois, il s’agit d’établir un calendrier, un périmètre et une méthode, pour regarder politique publique par politique publique et établir des objectifs explicites en matière de dépenses ». L’article du journal Les Échos qui rapportait ses propos avait pour titre : « La Cour des comptes s’inquiète d’un “quoi qu’il en coûte” qui perdure » (lire ici)…

    Ils (toujours eux, l’opposition de gauche) estiment, chiffres à l’appui, que la cause du déficit  public réside, d’une part, dans les « cadeaux aux entreprises » et, d’autre part, dans les exonérations fiscales accordées aux hauts revenus. Difficile pour eux, dès lors, de croire dans la légende d’un déficit public qui augmenterait de lui-même, sans qu’un « dépenseur public » n’en soit à l’origine, et qui serait le fruit d’un contrat tacite entre le peuple et ses dirigeants de vivre au-dessus de nos moyens.

    Ils (la plupart des députés du parti présidentiel, Renaissance) sont certes des « amateurs » (au sens  de « non-professionnels de la politique ») mais ils sont excédés eux-mêmes par l’amateurisme de Bayrou et de son cabinet ; lire ici). Gilles Le Gendre, l’ancien président du groupe des députés LREM durant le premier mandat d’Emmanuel Macron (et depuis lors l’un de ses opposants) a résumé tout haut ce que ses anciens collègues pensent tout bas (lire ici) : « L’irresponsabilité institutionnelle du président de la République le protège, mais sa responsabilité politique dans la crise financière et politique actuelle l’expose chaque jour davantage. Combien de temps la première l’emportera sur la seconde ? La situation semble ne tenir qu’à un fil ».

    Reste « les Français » – catégorie générique improprement employée par les responsables politiques puisque nous sommes tous différents (par notre statut professionnel, nos revenus, notre patrimoine, nos opinions, notre manière de danser le tango ou de chanter sous la douche). Il est donc difficile d’attribuer aux Français un même comportement collectif face à la dette. Mais il est par contre possible de se mettre à leur place et d’imaginer leur raisonnement…  Sont-ils persuadés, comme le pense Alain Duhamel, qu’ils vivent « sur une île » ? Le trait est mesquin : nos amis Anglais vivent, eux, sur une île, et aucun d’eux ne feraient de lien logique – car il n’y en a aucun ! – entre l’économie mondiale et l’insularité de leur pays… Plus sérieusement : la majorité des citoyens français savent que des « décisions, parfois désagréables mais souvent salvatrices » sont en effet à prendre pour que notre dette devienne supportable. Sauf qu’ils ont l’impression, surtout les ménages à bas revenus ou vivant en zones rurales, que de telles décisions, depuis des décennies, ont déjà été prises et qu’elles ont affectées leur qualité de vie. Ils ont vu les services publics fermer les uns après les autres, ou se tarir des emplois publics aidés, qui fournissaient un travail aux personnes démunies et une aide réelle à ceux qui en avaient besoin. Ils ont vu les lits dans les couloirs de l’hôpital public, les queues aux guichets et aux urgences, les banderoles dans les villages pour réclamer un médecin de plus. Etc.

    Le problème n’est pas que les Français  veulent se soustraire « aux décisions désagréables » ; mais de quelles décisions désagréables s’agit-il ? Pascal Demurger, dans un entretien le 7 septembre au journal Le Monde (« Il en va de la responsabilité et de l‘intérêt des entreprises de contribuer à l’effort de redressement » ; lire ici) indique, comme une évidence – car c’en est une ! – qu’« un trop grand sentiment d’injustice sociale rendra vaine toute tentative de redressement. Aucun budget ne sera voté si une majorité de nos concitoyens pense que l’effort pèse fortement sur les ménages, notamment les plus modestes. »

    Les « Français » – nous, vous, moi – ne sont pas (tous) des énarques ou des polytechniciens. Mais ils savent lire, analyser et se documenter. 210 milliards, indique Pascal Demurger dans ce même entretien, ont été distribués aux entreprises depuis 2017 et, dit-il, sans que l’on puisse vérifier ce chiffre ni mesurer les effets réels de cette manne versée aux entreprises. Demurger  conclut : « Il n’est pas interdit de chercher à être plus rigoureux. » Cet argument du directeur général de la MAIF est aussi celui d’une majorité de Français.  

    La communication anxiogène de François Bayrou, à revers de son objectif de « pédagogie de la dette », a renforcé le sentiment d’injustice sociale. À écouter Pascal Demurger – et il est convainquant ! –, on imagine qu’un discours objectivé et des mesures équilibrées de réduction budgétaire auraient un tout autre effet politique. Par exemple, cite-il : « Rationaliser [les aides aux entreprises] et les calibrer en fonction de leurs impacts sociaux et écologiques pour en augmenter l’efficacité ». « Différencier les taux de l’impôt sur les sociétés selon que les bénéfices sont reversés aux actionnaires ou réinvestis dans l’entreprise ». « Différer la suppression programmée de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises ».

    Ce n’est donc pas en s’agitant sur sa chaise comme un cabri et en disant compromis !, compromis !, compromis ! (pour singer De Gaulle parlant de l’Europe en décembre 1965 ; voir ici, 11ème minute) que de tels accords fondés sur des concessions réciproques verront en France le jour. Si l’on est persuadé, comme François Bayrou l’a déclaré ce lundi 8 septembre 2025 à l’Assemblée nationale, que les compromis ne peuvent être noués que s’ils « respectent l’essentiel », que l’on définit soi-même cet « essentiel » (en le faisant coïncider avec ses seuls intérêts et ses seules lignes rouges), et en refusant que d’autres en aient une définition différente, alors ces autres, en face, auront toujours de bonnes raisons pour décliner l’invitation à compromettre (c’est-à-dire, dans ce cas : à se soumettre).  

    Du compromis chimérique, et des leçons à tirer de la chute du gouvernement Bayrou…

    Chimérique : « Qui ne correspond à aucune réalité, n’a aucune chance de se réaliser, utopique. » Le compromis auquel François Bayrou a fait référence à la fin de son discours ce lundi 8 septembre devant l’Assemblée nationale est un compromis chimérique : il n’existe pas ; il n’avait donc aucune chance de se nouer. Certes, plusieurs voix, ces deniers jours, dont celle de la ministre des Comptes publics, Amélie de Monchalin, en ont parlé : « Ceux qui auront le courage du compromis seront gagnants en 2027. ( …) Si nous ne sommes pas capables de trouver des compromis, de nous mettre d’accord sur l’essentiel, les Français nous sanctionneront, crise après crise. C’est un cercle vicieux qu’il nous faut rompre. » (Amélie de Monchalin, 1er septembre ; lire ici). D’autres jugeaient la chose impossible, et ils ont eu raison : « Budget, un compromis impossible ! » (France Inter, le 1er septembre ; lire ici). « L’art manqué du compromis : les quatre erreurs de François Bayrou » (Les Échos, 6 septembre ; lire ici). D’autres encore pensent que ces compromis sont devant nous : « Budget : des compromis inévitables avec le PS si le gouvernement tombe, juge Eric Lombard » (Libération, 3 septembre ; lire ici).

    Ces appels incantatoires au « compromis » donnent à ce dernier la figure de l’Arlésienne – on l’attend, on l’espère, mais jamais elle ne vient… La phrase conclusive de François Bayrou ce lundi à l’Assemblée (« Je crois aux compromis quand ils respectent l’essentiel ») illustre, au-delà de sa personne, une mécompréhension des ressorts de ce mécanisme de mise en accord par nos élites. Esquissons ici une analyse plus réaliste.

    Qu’est-ce qu’un compromis ? La mise en compatibilité d’options rivales. Comment y parvient-on ? Par un jeu de concessions réciproques et de désistements de prétentions. Pourquoi noue-t-on un compromis ? Parce que l’autre détient l’accès à des droits, des biens ou des possibilités d’actions que l’on souhaite détenir ou engager, et que d’autres options d’action semblent périlleuses, impossibles ou déjà testées. Y a-t-il des conditions permissives au nouage d’un compromis ? Oui. Lesquelles ? Les parties ont compris, qu’après avoir tenté vainement d’imposer leur volonté, elles obtiendront une part significative de leur prétentions en renonçant à certaines ; elles pensent qu’aucune alternative sérieuse ne leur permet désormais d’éviter ces concessions, et qu’elles risquent fort, en l’absence d’un compromis pragmatique, de n’engranger aucun gain, voire d’assumer des pertes.

    Dans la France de ce début septembre, aucune de ces conditions permissives n’étaient réunies pour qu’un compromis se noue entre le chef du gouvernement et les partis de « l’arc républicain » ; et nulle partie n’avait le sentiment d’être (pour reprendre l’expression de William Zartman, ce politiste états-unien, récemment décédé) dans a mutually hurting stalemate – une « impasse jugée douloureuse pour les deux parties », qui les aurait poussé à envisager la possibilité de compromettre.

    S’est ajouté un autre effet, plus psychologique, relatif au sentiment qu’ont eu les députés de l’opposition de gauche, Parti socialiste en tête, de ne pas avoir été « payés de retour », après leur décision, début 2025, de ne pas censurer le gouvernement de François Bayrou. Même ressentiment de ce dernier envers les parlementaires et les chefs de partis (« Des formations politiques qui non seulement ne sont d’accord sur rien, mais bien pire que cela, sont en guerre civile ouverte les unes avec les autres »), ce qui l’a conduit à élaborer, seul, un projet de budget (et résumer celui-ci par un seul chiffre, anxiogène, de 44 milliards d’économies), et à miser, contre ces mêmes parlementaires, sur un improbable sursaut de l’opinion publique (comme si les électeurs allaient, individuellement, au retour d’une journée de travail, téléphoner à leur député pour qu’il adopte un budget prévoyant pour eux deux jours de travail gratuit…).

    L’histoire, disait Karl Marx, quand elle se répète, se présente souvent comme une farce. Sauf qu’il s’agit ces jours-ci d’une mauvaise farce : aucune leçon n’a visiblement été tirée des épisodes précédents (la chute du gouvernement Barnier, par exemple) ; on a commencé de parler de compromis à huit jours de l’échéance, comme si compromettre était un choix de dernier recours, faute de mieux ;  et ceux –  les parlementaires – avec lesquels ce compromis pouvait être noué ont été moqués (« Ils étaient en vacances ! »), snobés (Bayrou ne s’adressant qu’ « aux Français », tout en leur reprochant d’êtres responsables de la dette : « La dette, c’est vous ! »), délégitimés (« Mais tout ça est dingue ! ») et ignorés (invités à Matignon à la dernière minute).

    Les chefs des partis d’opposition, de leur côté, disposaient d’une alternative. Pour le RN et LFI : provoquer une crise politique, et parvenir au pouvoir en misant sur l’exaspération des citoyens. Pour la gauche de gouvernement : refuser la confiance, proposer au président de la République de nommer une personnalité de gauche, et faire voter ensuite un nouveau budget en modifiant les termes de son équation. Ils n’avaient donc aucun intérêt à transiger avec M. Bayrou : ce dernier n’a d’ailleurs jamais évoqué la possibilité d’un gouvernement de coalition (et s’est même gaussé d’Olivier Faure, lui reprochant de vouloir « prendre sa place à Matignon »…).

    Le président de la République pensait lui aussi détenir des solutions alternatives à un franc compromis avec les forces de gauche : une nouvelle dissolution, ou la nomination d’un Premier ministre au profil technique (ou, au contraire, plus politique – au sens de professionnel de la politique), ou l’attente de jours meilleurs, pour ne pas devoir faire à l’automne 2025 ce qu’Olivier Faure lui demandait déjà de faire à l’été 2024… Sans parler de l’occasion qui s’offrait à Emmanuel Macron de se débarrasser de Bayrou, dont l’impopularité, plutôt que le protéger, l’entraîne vers le fond.

    Tous les joueurs détenant ce que les théoriciens états-uniens nomment (à la suite de Roger Fisher et William Ury qui ont proposé l’acronyme en 1981) une BATNA, a best alternative to a non-agreement, et tous animés par le ressentiment et l’esprit de vengeance, personne ne pouvait accepter de compromettre.

    Quelles premières leçons tirer de ce rocambolesque épisode– pour l’avenir, afin d’éviter que les mêmes erreurs se reproduisent ?

    D’abord qu’un compromis politique impliquant un gouvernement et des chefs de parti rivaux se pense dès la formation de ce dernier. Qu’il se construit à travers d’autres compromis, ponctuels et de moindre enjeu, qui le précèdent ou l’accompagnent, de manière à ce que chacun, au fil du temps, apprenne à compromettre et, surtout, équilibre ses gains et ses renoncements, condition nécessaire pour que ses partenaires acceptent d’équilibrer les leurs.

    Que la démarche de nouage d’un compromis est rationnelle, qu’elle doit se penser comme un exercice conjoint de résolution de problèmes – et non se limiter à un marchandage de bazar. Qu’un minimum de confiance et de bonne foi sont requises (et que preuves en soient périodiquement données). 

    Qu’un compromis portant sur le budget d’un État comme le nôtre, socialement généreux mais empêtré dans sa bureaucratie, oblige les parties acceptant de l’élaborer en commun, de procéder, à un état des lieux budgétaires et de porter un diagnostic lucide sur ce qui est possible, impossible, prioritaire, réalisable à moyen terme, etc. ; cela suppose que ces chefs de parti soient, en temps réel, informés par les administrations centrales de la situation budgétaire.

    Qu’un compromis à propos d’un budget d’État, pour qu’il soit économiquement valide, politiquement acceptable et socialement équitable, doit être débattu devant les citoyens, et ces derniers invités, dans des instances ad hoc, à échanger avec les parlementaires et les représentants de l’État, en présence d’experts et d’universitaires ; cela suppose qu’un débat contradictoire et argumenté leur soit proposé, chiffres à l’appui et évaluation des conséquences de chacun des scénarios envisagés. Ce débat public décentralisé peut être l’occasion, pour les responsables politiques, de regagner la confiance des citoyens et initier une autre manière de gouverner : en écoutant d’abord, puis en laissant les citoyens délibérer, enfin en décidant sans imposer. Notons que la manière dont François Bayrou s’est comportée avec les chiffres (en énonçant aujourd’hui un montant fantaisiste de la dette – 3415 milliards, au lieu des 3345 corroborés par l’Insee…) est la pire des façons de parler du budget de l’État ; la chose est trop sérieuse pour être laissée en de seules mains politiciennes…

    Qu’un compromis, en tant que technique de mise en compatibilité d’options concurrentes, c’est d’abord une méthode et, comme toute méthode, suppose des règles, des outils et des principes. Qu’ils n’aient guère été respectés ces dernières semaines ne nous condamne pas à refaire éternellement les mêmes erreurs.

    Compromis était hier un mot peu usité dans le vocabulaire politique français ; il est aujourd’hui employé (presque) au quotidien – même s’il ne se traduit pas encore par des compromis avérés et que ceux qui en parlent ne savent guère les nouer… Mais peut-être the times they are a-changin’ et que les prochains mois verront des chefs de parti capables de négocier des contrats de coalition temporaire, sur des sujets précis. Cela ne sera cependant possible que si le (beau) mot de compromis ne sert plus (seulement) à reprocher aux autres leur incapacité à s’y résoudre…

    Projet d’accord sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie : « Un compromis historique et intelligent »…

    Le titre et la première phrase du billet de Dominique Albertini, publié le 12 juillet 2025 dans Libération (lire ici), résume l’essentiel de l’accord signé entre l’État français, loyalistes et indépendantistes de Nouvelle-Calédonie : « Le courage politique, c’est ça. Le compromis trouvé entre loyalistes et indépendantistes calédoniens illustre un refus de la politique du pire qui fait honneur à ses acteurs. Et devrait en inspirer d’autres. »

    Le « check » des députés Nicolas Metzdorf (Générations NC, Ensemble pour la République) et Emmanuel Tjibaou (Union Calédonnienne)©DR

    Après dix journées enfermés dans un hôtel à Bougival, les négociateurs des différentes délégations calédoniennes – loyalistes et indépendantistes, avec toutes leurs nuances… – ont finalisé cet accord jugé novateur dans la nuit du 11 au 12 juillet 2025, aussitôt salué par la presse d’opinion, reprenant le propos d’Emmanuel Macron, d’« accord historique » (L’Opinion) et « de compromis intelligent et historique » (La Nouvelle République).

    Le billet de Libération poursuit ainsi : « L’accord trouvé ce samedi entre les acteurs politiques de Nouvelle-Calédonie sur l’avenir institutionnel de l’archipel est remarquable à plus d’un titre. En instituant un État calédonien doté de certains attributs de la souveraineté et pas d’autres, en repoussant pour l’immédiat l’indépendance sans l’exclure pour l’avenir, il offre une réponse souple, inventive et, on l’espère, efficace aux nombreux maux de l’archipel du Pacifique. A ces qualificatifs, il faut en ajouter un autre : courageuse. »

    En quoi est-ce un compromis, et pourquoi le qualifier d’intelligent ?

    Parce qu’il est fondé sur un échange politique et de rationalités entre les protagonistes, et qu’il satisfait au maximum les exigences de chaque camp (et en son sein, des sensibilités différentes qui s’y expriment) sans dégrader la situation d’aucun. Mais pas seulement : l’accord acte une futurité commune (pour reprendre l’expression de l’économiste états-unien John Commons, 1950), que tous les signataires acceptent de décliner désormais ensemble, via les institutions de Nouvelle-Calédonie – son Congrès, notamment, chargé d’élaborer la prochaine Loi fondamentale – mais aussi par un travail d’information et de persuasion des militants de tous bords et des citoyens calédoniens. Là peut-être réside le caractère « historique » de l’accord de Bougival – ce qui n’ôte rien à aux accords, également « historiques » de 1988 (accords de Matignon) et de 1998 (accord de Nouméa) : il met ses signataires, loyalistes et indépendantistes, côte-à-côte (et non plus face à face) et les oblige, tous, à convaincre leurs mandants de la justesse des concessions qu’ils ont tous dû opérer.

    Car concessions, il y a eu – et dans les deux camps, et d’égale importance. Elles sont apparues nécessaires aux différents chefs des délégations ; elles leur permettaient d’atteindre ce qui, aux uns et aux autres, leur importait vraiment. Tout compromis est un échange, notait le sociologue Georg Simmel en 1908, et tout échange, ajoutait-il, est un sacrifice, dans l’espérance d’un gain. Mais la concession n’est opérée (le sacrifice) que si ce qui est perdu est jugé de moindre valeur que ce qui est obtenu (le gain).

    On peut nommer cette séquence de concessions réciproques un échange de rationalités et qualifier le rôle de l’État dans ce processus comme un échange politique. Cette dernière formule a été proposée à la fin des années 1970 par le politiste italien Alessandre Pizzorno pour rendre compte d’un processus d’arrimage par un acteur fort (l’État italien, par exemple) d’un acteur faible (les syndicats italiens) à une politique publique, en obtenant son consentement et son soutien en échange de diverses faveurs à son égard, pour assurer le succès et la légitimité de cette politique.

    En accordant aux indépendantistes une « nationalité calédonienne » et un « État de Nouvelle-Calédonie », d’une part, et en accordant aux loyalistes la suppression de l’organisation de tout nouveau « référendum-couperet » et la modification du corps électoral, il y a bien eu échange politique entre l’État français et les deux camps, loyalistes et indépendantistes, puisque chacun a (presque) obtenu ce qu’il revendiquait en échange d’une association étroite à un dispositif politique qui les obligera à jouer le jeu institutionnel plutôt que celui de la sécession, comme ce fut la tentation en mai 2024, et dans les deux camps.

    Le second échange – de rationalités, entre les loyalistes et les indépendantistes – est caractéristique des compromis intra-nationaux quand deux camps qui se combattent (Catholiques et Protestants à la fin du 16ème siècle en France ; Noirs et Afrikaners Blancs en Afrique du Sud au début des années 1990 ; Catholiques irlandais et Protestants unionistes à Belfast au début des années 2000, etc.) signent une paix de compromis en échangeant ce que chacun recherche obstinément. On parle ici de rationalités au sens d’actions orientées vers un objectif et combinant divers moyens appropriés pour les atteindre.  Un des camps accepte la légitimité du combat de l’autre et demande, en échange, l’acceptation de la légitimité de son propre combat. Les négociateurs Kanak ont ainsi accepté une modification du corps électoral, qu’ils refusaient encore ardemment il y a quelques mois, en échange d’un grand pas vers une pleine souveraineté de l’«État de Nouvelle-Calédonie » dans un horizon indéterminé. Ce qu’ont accepté les loyalistes puisqu’ils obtenaient, en échange, l’une de leurs principales revendications  – plus de référendums d’auto-détermination, – mais aussi la possibilité de façonner à leur main, s’ils ont la majorité au Congrès pour le faire, les futures lois de constitution de cet « État » calédonien.

    À un moment donné du processus de négociation, les parties – quelles qu’elles soient, et que cela se passe à Nouméa ou à Johannesburg – réalisent qu’elles peuvent influer, de l’intérieur, sur le dispositif politique envisagé et ainsi atteindre leurs propres objectifs. Le scénario institutionnel novateur que Loyalistes et Indépendantistes ont accepté – un État presque souverain mais rattaché à l’État français ; un État intégré à la France mais autonome au plan des relations internationales – peut ainsi jouer le rôle de tiers-instituant et, surtout, oblige chaque camp à ne plus ruminer sans cesse une solution politique avantageuse pour lui-seul mais, et cela est moins facile, moins confortable, se concerter avec la partie adverse pour concrétiser ce scénario politique novateur. Chaque camp passe ainsi d’une logique autonome de compétition à une logique conjointe de coopération.

    Cette coopération ne sera pas, on s’en doute, un long fleuve tranquille ; il y aura encore des coups de chaud, des manifestations qui débordent, des barrages de routes et des démissions fracassantes ; c’est la vie, sociale et politique, et  on ne peut pas plus empêcher les esprits de s’enflammer que les orages d’éclater les soirs d’été trop chauds. Mais l’acte coopératif qui a été scellé le 12juillet à Bougival est le point de départ d’un processus de régulation politique conjointe ; les sacrifices qui ont été acceptés de part et d’autre cette nuit du 11 au 12 joueront un rôle de cliquet : aucun des deux camps ne peut désormais revenir en arrière sur le fond (ils le feront sur la forme ou sur des points mineurs, mais sans remettre en cause la formule générale d’accord).

    Sauf que cet accord du 12 juillet devra être validé par les citoyens calédoniens, qu’ils soient Kanak, océaniens, caldoches ou d’origine métropolitaine, à l’issue d’une campagne électorale où les opposants seront nombreux et hausseront le ton. Les négociateurs de Bougival ont été courageux ; ils ont su compromettre, sans se soumettre ou se démettre ; ils ont agi en responsables. Les citoyens, eux, jugeront selon d’autres critères ; certains estimeront qu’ils ont été trahis, et que trop a été donné au camp d’en face ; ils le feront savoir, attisant les haines et jetant l’opprobre sur les signataires du 12 juillet. Emmanuel Tjibaou, député de la 2ème circonscription, président de l’Union Calédonienne (une des composantes du FLNKS), l’un des fils de Jean-Marie Tjibaou, qui fut signataire, pour le FLNKS, des accords de Matignon en 1988, membre de la délégation Kanak avec Roch Wamytan, qui fut, lui, signataire des accords de Nouméa en 1998, résume avec justesse cette solitude du signataire, homme lucide et courageux, conscient que le plus gros du travail est devant lui – convaincre ses mandants (ces témoignages, réalisés au petit matin du 12 juillet, sont disponibles sur le site de Calédonie la 1ère, cliquer ici) :

    « Choisir ce chemin qui est difficile, qui est nouveau, c’est aussi se mettre à l’épreuve de la critique. On va se faire insulter, menacer, parce que nous avons choisi un chemin différent, qui n’était pas le maintien de manière indéterminée et indéfinie dans la France, qui n’était pas une solution immédiate pour accéder à la pleine souveraineté, mais qui était la nécessaire convergence d’intérêts pour dire combien les uns et les autres nous sommes attachés à ce territoire. (…) On a cette crainte que cet espoir, que l’on a pour nous-mêmes et pour nos enfants, ne puisse pas être pleinement accompli, si les uns et les autres ne prennent pas leurs responsabilités pour aller au-devant de ceux qui contestent la volonté de faire un pas vers l’autre. Nous continuerons à croire à la conjugaison de ce “nous”. »

    Bien sûr, chaque camp mettra en avant le fait qu’il n’a pas cédé sur l’essentiel et que ses négociateurs ont rempli leur mandat (« Le fait d’être Français, de ne plus connaître de référendum et de renforcer les provinces, c’était clairement le mandat que nous avions » indique Nicolas Metzdorf, député loyaliste-macroniste, 1ère circonscription). Mais la solution institutionnelle imaginée et actée dans le projet d’accord du 12 juillet – un État calédonien, que le monde entier pourra reconnaître et échanger avec lui des ambassadeurs, mais associé à / inclus dans l’État français – n’était dans aucune des têtes des négociateurs avant que l’idée soit soufflée par Manuel Valls et ses conseillers, débattue en bilatéral puis en séance plénière, amendée et finalement acceptée entre 4 h et 6 h du matin… Comme le rappela Emmanuel Macron,  s’adressant aux signataires : « Sur le cadre institutionnel, vous avez inventé un chemin. Et au fond, vous avez, beaucoup mieux d’ailleurs que nous ne l’esquissions il y a dix jours ici, permis de donner un cadre d’avenir institutionnel pérenne et évolutif. »

    La formule générale du compromis se construit ainsi pas à pas, non par marchandage, plutôt par des reformulations successives, où chaque mot ou phrase est l’objet d’âpres débats, certes, mais une fois l’idée générale affinée et acceptée, ces mots et ces phrases fonctionnent comme une sorte de « camp de base », et celui-là progresse, de sujets en sujets, jusqu’à l’adoption d’un texte complet, à l’instar de  cordées alpines établissant des campements successifs, pour lancer ensuite l’assaut final.

    Un tel compromis ne peut être façonné sans que des acteurs du processus se positionnent en tiers-aidant, modérant les uns et les autres, et prônant une sorte de troisième voie – pour reprendre l’expression du sociologue Anthony Giddens, qui inspira la politique de Tony Blair et du New Labour au Royaume-Uni à la fin des années 1990. Vaimu’a Muliava, dirigeant-fondateur de l’Éveil Océanien, qui rassemble et représente les communautés wallisiennes et futuniennes, signataire du 12 juillet, a résumé de belle façon ce pari d’une voie médiane : « Chacun a un nom relié à une terre, reliée à une identité, forgée par des millénaires d’altérité. Nos identités sont non négociables, mais elles sont conjugables. » (pour écouter/voir Vaimu’a Muliava, interviewé par (l’excellent) média calédonien ITV, cliquer ici).

    Sa compatriote Veylma Falaeo, présidente du Congrès de Nouvelle-Calédonie depuis 2024 (et première femme accédant à ce poste ; lire ici), confirme cette nécessité, face aux outrances et aux radicalités, de relever ensemble les défis de construction d’un « pays calédonien », stable, dynamique et solidaire : « Trouver un compromis nécessite de renoncer à soi-même pour retrouver le nous. Et je suis fière de ce que nous avons pu réaliser, parce que nous avons prouvé ici que nous étions capables ensemble de relever notre pays. (…) C’est surtout un pari sur la confiance, la confiance entre vous et nous, et nous-mêmes et les nôtres. Ce que je souhaite c’est que de retour au pays, nous puissions continuer ensemble sur ce chemin de solidarité et de confiance les uns envers les autres. »

    Écoutons encore Victor Tutugoro, membre du Congrès, président de l’Union progressiste en Mélanésie, membre du FLNKS (mais absente au récent Congrès de ce regroupement militant, comme le Palika, le Parti de la libération Kanak, tous deux déplorant l’action de « ceux qui sont beaucoup plus vindicatifs dans leurs propos et dans la manière d’amener les choses » ; voir ici son entretien pour France-Info en janvier 2025) et qui résuma ainsi, à la sortie de la réunion où l’accord fut acté : « Les uns et les autres, ont su faire le pari sur l’intelligence au-delà de nos convictions, de nos positionnements et de nos postures. On est arrivé à mettre de côté toutes ces choses pour le bien du pays (…). Un compromis, par essence même, on ne peut pas être satisfait à 100 %. Mais c’est un compromis équilibré pour les uns et les autres. Surtout, c’est un compromis qui nous permet de dérouler devant nous un accord politique équilibré et qui nous permet de construire ensemble la Nouvelle-Calédonie, une citoyenneté calédonienne et de bâtir ce destin commun que l’on clame les uns et les autres depuis beaucoup d’années. »

    Rappel : Les principales dispositions de l’accord de Bougival – mais qui n’est, à ce stade, qu’un Projet d’accord sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie – sont les suivantes (Pour le texte officiel, lire ici) :

    Est inventée une solution politique fondée sur une organisation institutionnelle pérenne, offrant à la Nouvelle-Calédonie un retour à la stabilité et l’ouverture de nouvelles perspectives. Elle prévoit un « statut sui generis de « l’État de la Nouvelle-Calédonie » », « inscrit dans la Constitution de la République française, et [qui] pourra être reconnu par la communauté internationale.

    Les Calédoniens bénéficieront d’une double nationalité, française et calédonienne. Elle sera acquise par les personnes de nationalité française remplissant l’une ou l’autre de cinq conditions, définies par une résidence minimale sur l’île.

    Le corps électoral n’est pas modifié pour 2025 et la ratification de l’accord de Bougival. Pour 2026, il est élargi aux personnes résidant en N-C depuis au moins 15 ans et de manière continue.

    Une Loi fondamentale de la Nouvelle-Calédonie sera élaborée et votée en 2026 par le Congrès de Nouvelle-Calédonie. Pourront être alors modifiés les signes identitaires du pays (nom, drapeau, hymne, devise…), Une charte des valeurs calédoniennes sera adoptée, inspirée de l’ensemble des valeurs qui animent les Calédoniens d’aujourd’hui (valeurs républicaines, valeurs kanak, valeurs océaniennes…), et portées par la société civile (monde économique, social, associatif, religieux et philosophique).

    La compétence en matière de relations internationales est transférée à la Nouvelle-Calédonie dans le champ des compétences propres des institutions calédoniennes.

    Un Pacte de refondation économique et financière sera conclu entre l’État français et la Nouvelle-Calédonie. Un Plan stratégique pour la filière nickel sera élaboré.

    L’État participera à la formation et à l’intégration de cadres calédoniens, civils et militaires, issus notamment des concours de la fonction publique. Des conventions seront conclues afin d’encourager l’accès des Calédoniens aux grandes écoles et universités. La Nouvelle-Calédonie sera étroitement associée à l’exercice de la justice, notamment à la définition d’une politique pénale, d’une politique pénitentiaire et de réinsertion, adaptée aux réalités du territoire, en particulier coutumières Les autorités coutumières auront un rôle dans la prévention de la délinquance, la médiation et la réparation pénales.

    (II) « Conclave » des retraites : secondes leçons d’une négociation interprofessionnelle inaboutie mais riche en promesses…

    Pourquoi  écrire ici « riche en promesses », alors que le « conclave » n’a pu déboucher sur un ANI et que, s’il y avait eu accord, l’U2P, la CGT et FO n’en seraient pas signataires ? Pour au moins ces deux raisons-là :

    UN. Une remise dans le jeu, durable et responsable, des partenaires sociaux Démonstration a été faite, depuis décembre 2024, de l’existence d’un « socle » de partenaires sociaux, emmené par le MEDEF et la CFDT, soucieux, comme l’indiquait leur déclaration commune du 18 décembre, d’éviter « les conséquences d’une instabilité prolongée, pour notre société, sa cohésion, les femmes et les hommes qui la composent » (lire ici). Certes, il n’y a pas eu d’ANI signé à ce jour ; mais rien n’indique que dans les prochains mois, ou au printemps 2026, avec une approche différente et dans un autre contexte, un ANI portant sur la pénibilité et les retraites féminines ne puisse être paraphé. L’essentiel, comme l’indiquait Françoise Fressoz dans sa chronique du 17 juin dans le journal Le Monde (lire ici) à propos de ce « socle » de partenaires sociaux « est de s’autonomiser du jeu politique, à un moment où la verticalité présidentielle est remise en cause sans que le jeu parlementaire s’en trouve débloqué. En cas d’accord, la possibilité que les partenaires sociaux prennent un jour en main la gouvernance du système des retraites n’est pas fermée. De même, leur implication dans la redéfinition du financement de la protection sociale apparaîtra incontournable. »

    La chroniqueuse ajoutait : « Ce qui se joue à travers les résultats de ce conclave, c’est la remise dans le jeu des partenaires sociaux à un moment où la sphère politique apparaît, par contraste, prisonnière de ses postures, en déni de réalité, incapable d’assumer le moindre compromis. »

    Ce n’est pas la possible chute du gouvernement, censuré par une motion déposée par le Parti socialiste pour seul prétexte que le Premier ministre, François Bayrou, aurait « menti » et « renié ses engagements initiaux, qui contredira ce diagnostic de Françoise Fressoz…

    Sauf que ce travail de co-construction de solutions efficientes, dans le cadre de sévères contraintes budgétaires et d’un jeu parlementaire ankylosé vient se heurter à un habitus, syndical et patronal, qui mettra du temps, en France, à se modifier. Rappelons que si MEDEF et CFDT avaient appelé, en décembre dernier, à ne pas laisser s’instaurer  une instabilité gouvernementale, d’autres organisations pensaient et pensent encore tirer profit de celle-ci… Une même logique semble toujours les animer, et qui resurgit à chaque crise politique et démocratique : celle de miser sur une exaspération telle des classes populaires que cela se traduirait par des votes massifs pour un parti assumant sa totale rupture avec « le système capitaliste ». L’idée, depuis la controverse, à la fin du 19ème siècle, entre Jules Guesde et Paul Brousse, est demeurée la même : repousser aux lendemains d’une victoire électorale, elle-même concomitante à une grève générale, d’importantes réformes sociales, ou engranger, dès que possible (on nomma donc les partisans de Brousse, des « possibilistes »), des mesures concrètes, susceptibles d’améliorer, hic et nunc, la vie ouvrière. La proximité de l’échéance présidentielle de 2027 vient ainsi perturber cette prise de responsabilité du « socle partenarial » conjoignant MEDEF et CFDT. Et plus l’échéance de 2027 sera proche, et moins ce « socle » pourra jouer son rôle (et plus le jeu social sera tributaire de celui des équipes de campagne des candidats…). Quand Jean-Luc Mélenchon écrit sur X le 24 juin : « Enfin le PS revient à la raison, c’est-à-dire à l’opposition frontale avec Bayrou après l’échec du conclave. », il résume une stratégie politique dans laquelle les partenaires sociaux n’ont pas leur place : « l’opposition frontale ».

    DEUX. L’esquisse d’un compromis, à affiner ces prochains mois…

    On sait, depuis Louis Pasteur, qu’il n’y a pas de génération spontanée, et que seule la vie engendre la vie… Le travail de réflexion effectué par ses membres durant le « conclave », les informations réunies, les études publiées, les prises de positions des experts de tous bords, etc., tout cela n’aura pas été vain : les chantiers qui n’ont pu aboutir le 23 juin 2025 pourront être rouverts dès la rentrée de septembre. Car les données du problème sont désormais claires et publiques : on connaît les urgences (dont les retraites féminines, le travail des séniors et la pénibilité / l’usure au travail), on sait les pistes de solution possible, on ignore rien des coûts afférents, etc. Le second round de négociation de cet ANI peut donc s’ouvrir… Pourquoi l’accord n’a pu cependant se faire à l’issue du premier round ?

    Plusieurs éléments sont à prendre en compte. Par ceux-ci : l’histoire de la réforme des retraites, qui a tétanisé les responsables syndicaux et de gauche ; l’amateurisme du Premier ministre et des responsables politiques ; les négociations internes aux organisations syndicales et patronales ; la complexité des chantiers ; et la pression des déficits publics.

    Une réforme à la hussarde de l’âge légal de départ en retraite, qui n’a fait que des perdants. Le traumatisme du printemps 2023 – une loi sociale majeure adoptée sans vote au Parlement, sur fond de manifestations populaires répétées – a, de toute évidence, pesé sur les négociations du printemps 2025. Les uns y ont vu l’occasion d’un match de retour ; d’autres se sont crispés sur le « totem » des 64 ans, infoutus de comprendre que la réforme paramétrique de Mme Borne n’avait de fait réglé aucun des dossiers défendus depuis 2019 par l’intersyndicale ; d’autres encore, dans les cabinets ministériels et les administrations centrales, ont réagi comme à leur habitude, les yeux rivés sur un déficit public qu’ils ont pourtant laissé filer, répétant à l’envi qu’il faut que « la France travaille plus », sans jamais s’interroger sur les conditions de ce travail et le sens qu’il revêt, ignorant les recommandations des Assises sur le travail, etc. Résultat : le débat s’est à nouveau focalisé sur le seul paramètre des 64 ans…

    L’amateurisme. Le reproche est sévère mais juste. Si la méthode proposée par le Premier ministre est « inédite » (voir mon billet I), et que ce dernier a mobilisé les moyens des administrations centrales pour nourrir la négociation, le flou de la procédure initiale, les déclarations contradictoires, les propos répétés « sur un possible chemin » sans que soit indiqué lequel pouvait-il être, etc., ont créé un climat d’incertitude peu propice à des négociations sereines. Les silences ou les déclarations des responsables de partis n’ont guère aidé. Si nombre d’entre eux espéraient un ANI, c’était aussi pour jouer le match de retour, tandis que d’autres espéraient l’échec du processus pour aussitôt pouvoir déposer une motion de censure. Si les uns et les autres avaient consacré la même énergie à nourrir les négociateurs ou, tout au moins, à favoriser sans le court-circuiter le succès du processus de négociation 2025, peut-être n’en serions-nous pas arrivés là…

    L’intra-négociation. Autrement dit : la manière dont les mandats des négociateurs syndicaux et patronaux ont été fixés et les lignes rouges correspondantes. L’universitaire états-uniens John Dunlop, qui fut ministre du Travail sous  la présidence de Gerald Ford, en 1975-1976, avait coutume de dire à ses étudiants qu’un accord entre deux parties nécessitait en fait trois accords : un au sein de chaque camp, et l’accord final. Il soulignait par là toute l’importance de l’intra-négociation (dans chaque camp) dans un processus d’inter-négociation (entre deux camps). Si le mandat des uns et des autres est trop impératif (par exemple : obtenir le départ à 66 ans sans décote, comme le souhaitait la CFTC), ou situé hors de toute ZAP, la zone d’accord possible (revenir sur le « totem » des 64 ans), ou si le mandat était à l’inverse trop flou et les négociateurs rendant compte à chaque instant à leurs secrétaires généraux, etc., les possibilités de converger vers un compromis satisfaisant sont quasi nulles… À cela s’ajoute la stratégie « de coup de billard à trois bandes » des responsables du MEDEF et de la CPME. Ils connaissaient les risques d’un non-accord (le dépôt d’une motion de censure et la possible chute du gouvernement Bayrou si le RN s’associe à la motion du PS) mais n’ont jamais proposé à leurs interlocuteurs ce qui pouvait constituer pour eux un compromis acceptable. L’infolettre de la CFDT du 24 juin (lire ici) décrit pourtant le deal qui pouvait être conclu : « Les organisations syndicales avaient en effet accepté de ne pas revenir sur les 64 ans en vue d’aboutir à un accord, avec comme contrepartie un dispositif pénibilité ambitieux qui aurait autorisé les salariés concernés à partir plus tôt. L’idée était notamment de réintégrer dans le C2P les trois critères ergonomiques – en l’occurrence le port de charges lourdes, les postures pénibles et les vibrations mécaniques – qui en avaient été retirés en 2017. Or le patronat est resté inflexible. Il acceptait de réintégrer les trois critères de pénibilité dans le C2P… mais sans que cela permette de prendre plus tôt sa retraite. Les organisations patronales ont même proposé, dans la dernière ligne droite de la négociation, un dispositif pénibilité en net recul par rapport à ce qui existe aujourd’hui ! »

    Yvan Ricordeau, le chef de la délégation CFDT, confirme l’analyse : « [Les négociateurs] ont montré qu’il était possible d’acter des avancées pour les salariés tout en assurant l’équilibre financier du système. Nous étions parvenus à trouver ce fragile équilibre. Par son attitude, le patronat a fait capoter les discussions. Conclusion : aujourd’hui, nous n’avons ni les avancées sociales ni l’équilibre financier à moyen terme. »

    Pourquoi cette inflexibilité du MEDEF et de la CPME ? Elle est dévoilée dans l’entretien qu’a donné le 24 juin Patrick Martin, président du MEDEF, au micro de France-Info (lire ici). Il fournit plusieurs arguments – et il faut lire d’urgence l’intégralité de la transcription de cet entretien car y est explicitée, par celui-là même qui l’a imaginée, la stratégie du MEDEF lors de ce « conclave »…

    D’abord, argument 1 : il ne s’agit que d’une pause dans le processus de négociation : « Cette affaire n’est pas la fin du monde, elle est importante, mais au regard de l’actualité, on mesure la relativité de ce sujet. (…) Cet échec, ce n’est pas la fin du monde. Il est arrivé dans l’histoire, y compris dans l’histoire récente, qu’on n’aboutisse pas dans une négociation. On aura un accord à un moment ou à un autre, nous nous serons constructifs et de partie prenante pour reprendre les discussions. »

    Argument 2 : « L’objectif, au-delà d’un éventuel ANI sur les retraites, c’est l’autonomie durable vis-à-vis du gouvernement et la pleine gestion autonome des régimes de retraite : « Prenons la main sur la gestion des retraites de base. Appliquons, une gestion responsable comme on le fait sur les retraites complémentaires et les choses s’apaiseront et les solutions viendront  (…) Il faut que nous prenions la main sur la gouvernance des retraites de base. Je vous garantis que tout ira mieux. »

    Argument 3 : « Le MEDEF a joué le jeu proposé par Bayrou, il faut donc que ce dernier accède à sa demande d’autonomie de gestion : « Nous nous sommes prêtés de bonne foi à cet exercice, quand même 18 réunions, quatre mois et demi de négociations… Nous avons fait des propositions très robustes, très sérieuses, je pense qu’on doit pouvoir les faire avaliser. La solution existe, qu’on nous donne les clés, nous nous arrangerons entre nous, et cela ira beaucoup mieux. »

    Argument 4 : « La négociation n’est jamais un long fleuve tranquille, c’est un jeu stratégique, et il faut savoir jouer sa partition dans un orchestre toujours dissonant : « Il y a eu des points de blocage, c’est dans l’ordre des choses, c’est déjà arrivé dans l’histoire, alors il y a deux solutions : soit on va au blocage définitif, soit on enjambe ces blocages, on prend acte des avancées, très significatives que le Medef a pu faire, notamment sur les carrières des mères de famille. »

    Argument 5 : « Il y a un certain nombre de personnes qui peuvent partir avant l’âge légal. C’est parfaitement justifié quand il y a des vrais problèmes d’usure professionnelle. Ça ne l’est pas quand ça permet de partir avant l’âge légal à des gens qui, au motif qu’ils ont fait des stages, et ensuite des études supérieures et qui ont exercé des métiers qui ne sont pas éprouvants. »

    Argument 6 : « Le format du conclave a conduit à ce que chacun campe sur ses positions et soit moins en confiance. (…) Ce qui a manqué, c’est un accord sur les objectifs stratégiques. Est-ce qu’on est d’accord ou pas pour équilibrer dans la durée les régimes de retraite ? Est-ce qu’on est d’accord ou pas pour ne pas altérer la croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat dans notre pays ? Et est-ce qu’on est d’accord, à partir de là, pour qu’on soit raisonnable quant au nombre de personnes qui peuvent partir avant l’âge légal ? »

    Argument 7 : « Nous ne souhaitons pas que le gouvernement tombe. Pour autant, faut-il renier nos convictions qui nous paraissent correspondre à l’intérêt général du pays, c’est-à-dire des régimes sociaux stables, dont la pérennité soit assurée par de bons équilibres ? J’avoue avoir beaucoup de mal à décrypter le jeu politique que je trouve assez déconnecté des réalités du pays. »

    Les arguments 2 et 3 explicitent l’enjeu à long terme du MEDEF : l’autonomie de gestion des régimes de retraite de base. Ce qui permet de comprendre, à la fois, le deal de décembre 2024 avec la CFDT (plaider pour la stabilité gouvernementale) et le non-deal avec la CFDT de juin 2025 (prendre le risque de l’instabilité si cet enjeu d’autonomie n’est pas atteint).

    Les arguments 6 et 7 explicitent les critiques du MEDEF envers le gouvernement (la méthode du « conclave » n’était pas la bonne) et son choix stratégique (« Mieux vaut pas d’accord du tout que perdre son âme » aurait dit Michel Noir, l’ancien maire de Lyon…).

    Les arguments 1 et 4 constituent une leçon pratique du jeu de négociation… L’argument 5, enfin, est une ligne rouge patronale que les négociateurs syndicaux, la CFDT au premier chef, devraient prendre sérieusement en compte. En théorie contemporaine de la négociation, cela correspond au P, Préoccupations, de l’acronyme IPBM, proposé par Arnaud Stimec (lire ici), qui signifie : Intérêts, préoccupation, besoins et motivations – soit tout ce qui fait bouger (ou ne pas bouger) un négociateur à la table de négociation… La non-automaticité du départ anticipé en retraite est une préoccupation du MEDEF et de la CPME. Il faut donc imaginer les solutions pour organiser les modalités de ces départs anticipés non-automatiques… Et l’ANI sera alors signé…

    Autre facteur qui a pesé sur la négociation : la complexité des chantiers. Ou plutôt : la complexité des différents dossiers à traiter, leur interconnexion et  leurs effets de rétroaction. D’où une pelote à plusieurs fils, qui finissent par s’emmêler ; les négociateurs, bientôt, s’y perdent eux-mêmes. C’est le problème des négociations nationales interprofessionnelles : elles s’attèlent à des chantiers dont la production des données statistiques et économétriques est externe aux négociateurs, qui doivent s’en imprégner rapidement, les faire entrer dans leur mandat et les traduire en propositions faites en séance. Laborieux travail, et tout cela en quelques réunions.

    Pierre Ferracci, dans un entretien pour France culture hier matin (lire ici), signalait, à juste titre, que dans les pays scandinaves, en particulier en Finlande, lorsque les gouvernements ont décidé de reculer l’âge légal du départ à la retraite, « ils ont d’abord demandé aux partenaires sociaux de travailler, pendant plusieurs années, sur les conditions de travail des seniors en fin de carrière, afin de les améliorer. En Finlande, cela a même donné lieu à un grand débat national : puisqu’il s’agissait de demander aux seniors de travailler plus longtemps, il fallait aussi leur permettre de le faire dans de meilleures conditions, en insistant sur la qualité du travail. En France, un tel processus n’a jamais été engagé. »

    Reste la pression des déficits publics. C’est un effet de contexte non négligeable. Toute proposition d’un négociateur sera ainsi filtrée par le pourcentage du PIB équivalent à la dette publique (5,4 % en prévision pour fin 2025, soit 175 milliards d’euros). Le coût des seuls intérêts de la dette sera de 70 milliards d’euros – pour une seule année ! Comment, dans ces conditions, proposer un aménagement de carrière pour certaines salariées, qui générera, les premières années, un léger surcoût et une moindre rentrée de cotisations sociales ? Tous les hauts-fonctionnaires présents dans la salle de négociation et les délégations patronales écarteront d’emblée la proposition… Résultat : une idée n’est pas examinée, alors qu’il est plus que certain que son examen aurait pu, par le jeu des questions et des réponses, des arguments pro et contra, déboucher sur une solution différente, parvenant aux mêmes effets, à un coût moindre et emportant l’adhésion syndicale…

    Le bon sens, disait ce cher René Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Certes. Mais il ajoutait aussitôt (lire ici) : « Cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. »

    C’est là un risque majeur en négociation complexe : se priver de l’examen attentif des différents scénarios mis sur la table par l’un ou l’autre des négociateurs. Particulièrement en France, où la culture élitiste et hautaine de la haute fonction publique prédispose peu les directions d’administrations centrales à porter attention à ce qui n’est pas produit par leurs services…

    ***

    Ont été esquissées là quelques hypothèses pour comprendre les « raisons d’un échec ». Si elles soulignent, en creux, la (triste) réalité du jeu social français, elles dessinent aussi les promesses d’une évolution significative de ce jeu, à rapide échéance.

    « Conclave » des retraites : premières leçons d’une négociation interprofessionnelle inaboutie mais riche en promesses…

    Le 17 juin dernier, dans un long billet posté sur le réseau LinkedIn , intitulé Persévérer (et joliment calligraphié en rouge et noir),  Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, expliquait pour quelles raisons, malgré les aléas et les chausse-trapes, la CFDT restait à la table de négociations dans le cadre du « conclave » imaginé par François Bayrou, et qu’elle ne désespérait pas d’y décrocher un accord national interprofessionnel.  « Nombreux », écrivait-elle, « sont ceux qui cherchent  davantage à faire porter aux autres la responsabilité de l’échec plutôt qu’à bâtir un accord, au prix du travail et du compromis.» Et plus loin, rappelant son objectif : « Défendre une gestion paritaire des solidarités collectives, et tracer une route vers un système universel de retraite. » Puis la chute : « Car entre le confort de l’abstention et la difficulté de la construction, je choisis la difficulté. C’est cela, persévérer. » 

    On conviendra que le propos est roboratif, inspirant même, et que tout délégué syndical, dans toutes les entreprises, quelle soit son allégeance, devrait coller cette phrase au-dessus de son ordinateur, histoire de se rappeler à chaque instant, si jamais il l’oubliait, que le syndicalisme, c’est d’abord un travail exigeant de régulation conjointe, et que co-construire avec un employeur des solutions porteuses, simultanément, d’efficacité économique et de qualité de vie au travail est sa tâche principale, car tout découle, ensuite, de ces règles négociées, mutuellement satisfaisantes.

    Le « conclave » sur les retraites n’est cependant pas parvenu hier soir à se conclure sur un ANI, accord national interprofessionnel – malgré une séance de la dernière chance. La faute à personne et donc à tout le monde. Il ne s’agit pas de désigner ici des coupables mais d’identifier les mécanismes qui ont conduit à cet échec collectif et tirer d’utiles enseignements de ce « conclave » de quatre mois.

    ***

    L’utilité de la méthode adoptée. Bertrand Bissuel, journaliste au journal Le Monde, titrait ainsi son article du 23 juin : « “Conclave” sur les retraites : une méthode de dialogue inédite » (lire ici). Il y recensait, après interviews des négociateurs, plusieurs éléments novateurs dans ce type de négociation nationale interprofessionnelle. Dont ceux-ci :

    Commençons, dans ce premier billet, par les enseignements du « conclave ». Un second billet de blog s’ensuivra ; il tentera d’expliciter les raisons de ce non-accord.

    Le lieu des discussions / négociations. « Il a été installé au 20, avenue de Ségur à Paris, dans un bâtiment gouvernemental, et non pas au Medef, comme c’est, presque toujours, le cas pour des tractations destinées à conclure un accord national interprofessionnel ». On se doute que négocier dans les locaux du Medef ou avenue de Ségur, pour un syndicaliste, change un peu la donne. Imagine-t-on le président ukrainien Zelensky négocier sereinement à Moscou, dans le palais où règne Poutine ? Rappelons qu’une des premières mesures symboliques prises, au début des années 1980-1990, par les universitaires canadiens et états-uniens qui  animèrent les premières séances conjointes, employeurs et syndicalistes, de formation aux techniques de la principled negotiation, la négociation raisonnée, promue par le tout nouveau PON, Program On Negotiation, de Harvard, fut de déplacer des sièges sociaux d’entreprises en centre ville les négociations collectives et les faire se dérouler dans des lieux neutres (les universités, par exemple) ou dans des locaux d’usines, décentralisés. Ce changement de lieu signifiait un changement de méthode de négociation…

    Dans le cas du « conclave », on peut supputer que cette décentralisation de la négociation en un lieu « gouvernemental » a privé le MEDEF d’une position de force et que sa délégation, renvoyée à une parmi d’autres, a dû s’adapter à la nouvelle donne et prendre de nouvelles marques.

    L’animation des discussions / négociations, confiée à un tiers-sachant. L’article du journaliste du Monde écrit ceci : « Autre modification dans les usages : la réflexion collective a été animée par une personnalité qualifiée, Jean-Jacques Marette. Cet ancien directeur du régime complémentaire du privé Agirc-Arrco est une figure connue et respectée dans le gotha du paritarisme. Il était vu comme ayant le bon profil pour remplir la mission qui lui a été confiée. » Cette animation par un tiers a deux avantages : un, les deux « camps » se font face et dialoguent mais chaque chef.ffe de délégation doit demander la parole à l’animateur pour s’exprimer. En n’étant plus juge (qui distribue la parole) et partie (qui négocie pour son camp), le MEDEF redevient ainsi une partie prenante, à égalité de droits et de devoirs. Cette organisation patronale perdait alors une ressource de pouvoir importante : la maîtrise de l’ordre du jour, de la prise de parole et de la gestion des propositions des parties. On imagine que cela n’a pas favorisé la recherche assidue d’un accord avec les syndicats réformistes, surtout avec un Premier ministre volontariste (que traduit d’ailleurs sa rencontre de mardi matin, à sa demande, avec les partenaires sociaux pour tenter de « rattraper le coup »…) Ajoutons – et cela explique aussi l’absence d’accord national interprofessionnel – qu’à l’origine, le « conclave » (ou, selon les termes de la lettre de cadrage de M. Bayrou, la « délégation paritaire permanente ») a été surtout pensé, au niveau gouvernemental, comme un forum de discussions (« discuter les paramètres du système de retraite ») et comme un groupe de travail (« ouvrir le chantier sur des évolutions nécessaires »). J’avais, le 28 mars dernier, dans un billet de ce blog reproduisant un entretien avec Bernard Domergue pour le quotidien ActuEL-CSE (lire ici), indiqué combien le flou du dispositif – est-ce une négociation ou une discussion ? Doit-elle aboutir à un accord et entre qui et qui ? Etc. – handicapait de fait tous les protagonistes autour de la table…

    Une expertise mise au service de toutes les parties. L’article du Monde poursuit ainsi : « Tout au long des conciliabules qui auront duré quasiment quatre mois, M. Marette a été secondé par deux hauts fonctionnaires issus des inspections générales des affaires sociales et des finances dont l’expertise s’est révélée précieuse, d’après le témoignage de plusieurs protagonistes. » Et un peu plus loin : « L’ensemble des participants a pu bénéficier de l’appui des administrations, puisqu’elles leur ont fourni, par dizaines, des notes d’éclairages et des études d’impact sur tous les thèmes souhaités. »

    Saluons ici, comme l’ont fait les négociateurs syndicaux et patronaux, l’engagement des hauts-fonctionnaires des administrations concernées à fournir des informations de qualité aux négociateurs. Mais l’épisode du rapport (modifié suite à la bronca qui s’ensuivit) du président du COR, Conseil d’orientation des retraites, montre, à l’inverse, que s’amuser à présenter aux négociateurs des données politiquement orientées et des solutions toutes faites est de nature à déstabiliser le jeu même de la négociation. Le dossier des retraites est déjà suffisamment brûlant pour qu’on évite de jeter de l’huile sur le feu…

    Une rédaction du projet d’accord par un tiers de confiance. L’article du Monde poursuit : « Quand il s’est agi de mettre en forme un texte, “les propositions de chaque partie prenante ont été prises en compte, avant d’être peu à peu écartées ou amendées, pour essayer de trouver une voie de passage”, raconte [Yvan Ricordeau, négocieur CFDT]. “Cette manière de procéder, avec un tiers de confiance positionné à équidistance des acteurs en présence, est beaucoup plus équilibrée que celle à laquelle nous sommes habitués dans le cadre de la négociation classique d’un accord national interprofessionnel”, complète le dirigeant cédétiste. Lorsque le Medef orchestre l’écriture d’un projet de compromis, il fait “ce que bon lui semble des revendications des syndicats », souligne M. Ricordeau : “Il peut les incorporer mais aussi les mettre de côté”. »

    Cette procédure se désigne par un acronyme en théorie de la négociation : SNT ; et il exprime une locution d’usage courant aux États-Unis : Single Negotiation Text (qu’on a traduit en français par la locution : Texte unique). L’origine de cette procédure est double : elle prend sa source dans le travail de médiation des universitaires états-uniens habitués à proposer leurs services aux négociateurs d’entreprise ou aux négociateurs des deux camps dans des conflits régionaux / internationaux, d’une part, et dans son expérimentation par Roger Fischer lui-même, notamment lors de la négociation des accords de Camp-David fin 1978-début 1979, d’autre part.

    Howard Raiffa, dans son roboratif ouvrage de 1982, The Art and Science of Negotiation. How to resolve conflicts and get the best out of bargaining, collègue de travail de Fisher à Harvard, a conceptualisé le processus du SNT ainsi (page 220) : « Le médiateur prépare un projet de texte, successivement modifié après les remarques des négociateurs, séparément ou ensemble. Dans sa recherche de gains mutuels, ce médiateur cherche à aider chaque partie, séparément, à clarifier sa conception d’un compromis possible. En évaluant et en comprenant ensuite les différences entre ces deux conceptions d’un possible compromis, ce médiateur est mieux préparé pour suggérer aux parties des améliorations substantielles et mutuelles au texte unique en négociation. »

    Howard Raiffa nomme (humoristiquement) contract embellisher (« embellisseur de contrats » !) cet intervenant, « pas tout à fait un médiateur et pas tout à fait un arbitre. » Son rôle est d’aider les parties à bonifier leur accord en leur proposant un contrat alternatif, s’adossant au compromis auquel elles sont parvenues, mais haussant les gains pour chacune de façon à rendre plus efficient leur contrat – pour atteindre ce que l’on nomme la frontière d’efficience (ou la frontière des possibilités de Pareto), soit cet ensemble de solutions les plus optimales, compte tenu des prétentions des deux parties. Le schéma de Raiffa, ci-dessous, illustre le raisonnement (l’exemple est celui de l’accord de Camp David entre Israël et l’Égypte) :

    Explications du schéma : le médiateur a repéré, en écoutant les parties, que le meilleur accord possible, compte tenu des exigences d’Israël et de l’Égypte, se situait au point X (au croisement, donc, des reservation price respectifs (littéralement : les « prix de réserve » des parties ; c’est-à-dire : le maximum de ce qu’elles pourraient accepter, après concessions faites à leur adversaire et reçues de lui). Il leur a donc proposé une première mouture de son Texte unique (SNT-1), a écouté leurs remarques, puis leur a proposé une version 2, a écouté leurs nouvelles remarques, puis une version 3, etc. (SNT-2, SNT-3, etc.), jusqu’à être le plus proche possible de X, d’une part, et se situer sur la frontière d’efficience (qui définit le seuil où accéder au désir de l’une ou l’autre des parties dégrade la position de sa concurrente).

    Lors du conclave, c’est ce type de travail autour d’un Texte unique, amendé au fur et à mesure, qui a été opéré par Jean-Jacques Marette et ses deux collègues de l’IGAS/ IGF. Le procédé pourra être repris pour la négociation de prochains ANI ; c’est un surcroît de rationalité dont peut grandement profiter la négociation interprofessionnelle…

    (Suite dans le prochain billet)

    « Sens critique », parution de l’infolettre n° 1 du cabinet Plein sens…

    Au sommaire de cette nouvelle et prometteuse infolettre :

    • L’ANI du 14 novembre 2024 : un tournant pour l’emploi des seniors ? (lire ici)
    • Du symptôme à la cause : faire place aux conflictualités.(lire ici)
    • Cercle « Travail en Transitions » : accompagner les mutations du travail (lire ici)
    • Partage de la valeur en entreprise : une étude de Plein Sens pour France Stratégie éclaire les pratiques, les écarts… et les leviers d’action (lire ici)

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