« Négocier, c’est déjà difficile, mais négocier en visioconférence, c’est éprouvant »

(L’Obs, avec l’AFP, a publié hier, 14 novembre, un article intitulé Les négociations sur le télétravail ont lieu à distance, et c’est une épreuve en soi.

Je le reproduis ci-dessous, avec l’aimable autorisation de ce magazine (lire ici). Il parle de ce que ne permettent pas le télétravail et la négociation via les outils numériques et les visioconférences : la prise en compte des émotions, et leur utile mobilisation à la table de négociation.

La tension émotionnelle constitue en effet, notent Hervé Cassan et Marie-Perre de Bailliencourt, auteur d’un formidable Traité pratique de négociation, paru l’an dernier cher Larcier (lire ma recension de cet ouvrage ici), un moteur essentiel de la négociation. Car nos émotions ne sont ni positives, ni négatives : elles sont une composante d’un processus de négociation collective, et nous pouvons en tirer profit, pour performer notre comportement – en veillant à les apprivoiser, de manière à nous en servir au mieux de nos intérêts – mais aussi pour nous aider à faciliter les interactions avec notre vis-à-vis, pour mieux communiquer avec lui, pour mieux comprendre la situation présente dans laquelle nous sommes tous deux inscrits.)

La délicate négociation sur le télétravail entre syndicats et patronat se déroule en visioconférence, « éprouvant » pour les négociateurs, qui peinent à savoir s’ils réussissent à convaincre leurs pairs, la distance les privant de tous les atouts d’un pourparler en face-à-face. Sans parler des aléas techniques.

« Négocier, c’est déjà difficile, mais négocier en visioconférence, c’est éprouvant », résume Catherine Pinchaut, de la CFDT. Son homologue de la CGT, Fabrice Angéi, poursuit : « La visioconférence rend plus difficile la négociation, parce qu’elle limite les échanges ».

Seul le Medef semble y trouver son compte, Hubert Mongon assurant que la situation « n’est pas si éloignée des réunions habituelles ».

Depuis le 3 novembre, cinq séances ont été programmées par les syndicats et le patronat jusqu’au 23 novembre, une ultime réunion qu’ils anticipent « musclée » pour tenter de trouver un accord national interprofessionnel (Ani) cadrant davantage le télétravail.

Tous aguerris à la négociation interprofessionnelle, souvent un bras de fer où des positions quelquefois diamétralement opposées s’affrontent, ils sont cette fois déconcertés, se rappelant avec nostalgie les réunions d’avant Covid.

Traditionnellement accueillies dans les locaux parisiens du Medef, dans le VIIe arrondissement, les organisations syndicales et patronales arrivaient par délégations. « On pouvait être jusqu’à 40 personnes », raconte Éric Courpotin (CFTC). Rien à voir avec la situation actuelle, où la « négociation s’individualise, laissant le négociateur seul devant son ordinateur », dit Fabrice Angéi.

Au plus près de l’accord – souvent lors de la dernière réunion qui se termine tard dans la nuit, voire aux aurores –, les interruptions de séance se multiplient habituellement, l’occasion de discuter dans les couloirs entre pairs, trouver des points de consensus pour faire bloc, appeler les centrales, voire les ministères ou les médias… Tous interrogent en chœur : « Comment on va faire les interruptions de séance le 23 novembre ? »

Il y avait aussi ces échanges informels, quand ils se croisaient par hasard à des rendez-vous ministériels ou encore au Cese (Conseil économique, social et environnemental). L’occasion de se parler « entre deux coins de porte », se rappelle Éric Chevée (CPME). « Là, on n’a même plus ça et c’est inquiétant, alors que le timing est court pour débloquer des lignes rouges. Le faire par visio, ce n’est pas simple », ajoute-t-il.

« On n’a plus de possibilité de contacts avant ou après une séance, où on buvait un café, on parlait, on désamorçait certains malentendus si on sentait qu’on a braqué quelqu’un », ajoute Béatrice Clicq (FO).

Autre point souligné : tous ces codes de la communication (gestuelle, grimaces…) qui sautent.Béatrice Clicq : « Difficile de percevoir les ressentis des autres : comment être sûre que ce que vous exprimez est bien compris ? Que le patronat est réceptif ou est en train de se braquer ? Le langage corporel nous permet de le sentir, ce qui est quasi impossible dans le cadre d’une visio. »

Aux dernières séances, le négociateur du Medef, Hubert Mongon, était visible « de très loin. On ne voyait pas ses expressions de visage », ajoute-t-elle.

En présentiel, « on se voit tous. On ne se cache pas sous la table », sourit M. Courpotin. « Là, il suffit de couper sa caméra et on ne sait pas ce que vous faites ». Il s’inquiète aussi de problèmes de « confidentialité », alors que le Medef a « la main » sur l’organisation technique. « Pas sûr que ce soit fiable à 100 % », avance-t-il.

Les couacs techniques aussi inquiètent. « Suivant le matériel que l’on a, on est obligé de couper la vidéo pour avoir une meilleure qualité de son », poursuit-il. Pour rester concentrés, certains mettent sur grand écran uniquement la personne qui parle, sans aucune visibilité sur les autres.

Alors quelle parade ? Les SMS, messages Whatsapp se multiplient, principalement au sein des centrales. Du coté du patronat, avant chaque séance est organisée systématiquement « une patronale », « pour aplanir nos positions et parler d’une seule voix », raconte Éric Chevée. Pendant la négociation, le Medef envoie des SMS et messages Whatsapp à la CPME et l’U2P.

Pour le moment, les échanges virtuels entre syndicats sont rares. La CGT a organisé une réunion jeudi soir où chaque syndicat a pu exposer ses propositions, mais qui a failli capoter… à cause d’un bug informatique.

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