(Theoria V) «Lieux, conflits et compromis. À propos de quelques formes du lien social»

(J’étais invité, le 4 juin dernier, à une journée d’études organisée par l’axe de recherche Philosophie, organisations, institutions de l‘IPC, facultés libres de philosophie et de psychologie de Paris, sise à deux pas du monastère de la Visitation, avenue Denfert-Rochereau. Belle journée, studieuse, et beau programme, avec les communications, entre autres, de Bernard Guery, Le lien social, attentes et réalités, Christophe Perrin, La Solitude en commun ou de Pierre d’Elbée, La bienveillance au commencement du lien social. La journée était préparée et animée par les étudiants du Master RH de l’IPC. Je reproduis ci-dessous le contenu de mes propos ce jour-là.)

« Lieu, conflit et accord ont ceci de commun qu’ils ont été travaillés depuis les premiers essais de théorisation sociologique à la fin du 19ème siècle ; il me semble ici utile de revenir aux fondamentaux  – du moins aux fondateurs – pour mieux comprendre le lien social aujourd’hui dans l’entreprise et, plus largement, dans les organisations de travail.

Première assertion : le lieu, c’est le lien. Dire cela est à la fois banal et heuristique. Banal car nous sommes tous nés quelque part, et ce lieu de naissance nous a façonné. Notre enfance est attachée à des lieux particuliers. Prenez le village de Combray chez Marcel Proust et  tirez ce fil : vous avez aussitôt Odette, Swann, Albertine et des tas d’autres personnages, qui s’évitent, s’invitent, se brouillent, discourent sur autrui, etc.

Dire « le lien, c’est le lieu » est également heuristique car cela permet de « localiser », si je puis dire, cette question du lien social. Quelques remarques à ce sujet. D’abord, ce lien que fournit le lieu, est un lien externe, qui nous est offert, ou imposé, mais qui nous vient du dehors : nous n’avons pas décidé de naître là où nous sommes nés. À y regarder de près, c’est parfois le lieu qui nous choisit…

Quand j’étais professeur à l’INSA de Lyon, j’animais une option de 5ème année, « Management et société ». J’utilisais un film documentaire sur l’entreprise, assez paternaliste, Arc International, dans le Nord-Pas de Calais. Une jeune ouvrière était interviouvée et disait en gros ceci, face à la caméra : « C’est drôle, mon mari habitait le village d’à côté, mais on ne s’était jamais vu, c’est l’usine qui nous a réunit. Sans elle, ma vie aurait été différente… »

Ce lieu où nous vivons, là où nous travaillons, etc., nous oblige : si vous habitez Kiev et que vous avez 22 ans, alors vous êtes mobilisable et vous portez l’uniforme et vous allez combattre pour défendre votre pays. Le lieu donne aussi des droits. Par exemple : le droit du sol.

Ce lieu qui fait lien est de dimension variable. Le journaliste-sociologue David Goodhart, avec sa bipartition entre les « anywwhere » et les « somewhere » (c’est-à-dire : les gens de n’importe où, et ceux de quelque part), a mis des mots sur ce lien social qui peut être enraciné, dans l’ici et le maintenant, ou dépaysé, dans l’ailleurs et le peut-être.

Lien et lieu ont été traités par les pères fondateurs de la sociologie – je pense à Émile Durkheim et Georg Simmel –  notamment en termes de densité des liens sociaux sur un territoire donné. Cela a donné à la sociologie de bons et utiles concepts… Ainsi du concept de Durkheim de « densité sociale dynamique ». Dans De la Division du travail social, 1896, il proposait d’observer, dans chaque cas, sur un territoire donné et comparativement à d’autres : « À volume égal, le nombre d’individus qui sont effectivement en relations, non seulement commerciales mais aussi morales, c’est-à-dire non seulement qui échangent des services ou se font concurrence, mais vivent une vie commune. »

Certains lieux, en effet, ne produisent pas le même lien social, du fait d’une densité sociale différente. La raison, et l’argument de Durkheim est robuste, tient au degré de différenciation sociale. Plus les individus se ressemblent, partagent les mêmes activités, les mêmes valeurs, croient en de mêmes dieux et adoptent des comportements identiques – le monde rural d’il y a une cinquantaine d’années –  et moindres sont les interdépendances. Il s’agit, disait Durkheim, d’une solidarité mécanique. Tout autre est le monde de la ville et des entreprises. La solidarité y est de type organique, disait-il, fondée sur les différences entre les personnes, donc sur leurs interdépendances.

Cette différenciation sociale a deux effets : un, cela produit de la coopération entre les individus ; et deux, cela produit de la compétition. La nécessaire coopération se comprend aisément. Vous pouvez en effet faire cuire votre pain vous-même ou construire seul votre maison ; cela prendra du temps mais vous y arriverez. Mais si vous devez, en même temps, cuire du pain et construire votre maison, et accompagner votre fils à l’école, et le récupérer à midi pour le faire déjeuner, et l’aider le soir à faire ses devoirs, alors, nécessairement, au lieu de « faire vous-même », vous allez devoir « faire faire ». Donc coopérer avec d’autres ; chacun de nous a ainsi besoin des autres pour atteindre ses propres objectifs.

Ce faisant, cette coopération produit de la conflictualité, puisque les individus sont dépendants d’autres ; ceux-ci savent faire des choses qu’eux ne savent pas faire, ou qu’ils font mal, ou mettent trop de temps à les accomplir. Si les occasions de contact sont légion – nous rencontrons en moyenne une vingtaine de personnes par jour… –  alors il y a frottement, rugosité, disputes. Pour différentes raisons, dont celle-ci, dans les mots de Durkheim : «  Chacun, tout en ayant besoin de l’autre, cherche à obtenir aux moindres frais ce dont il a besoin, c’est-à-dire à acquérir le plus de droits possibles, en échange des moindres obligations possibles. »

Le conflit surgit de ce travail permanent d’ajustements entre individus interdépendants. D’où ma deuxième assertion : le lien social, c’est le conflit

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On a coutume de considérer le conflit comme un bris de la relation, comme sa rupture ; c’est erroné : le conflit est une forme de lien social ; c’est même, disait Georg Simmel, l’un des fondateurs de la discipline sociologique au début du 20ème siècle, un processus de socialisation. Ce sont les causes du conflit qui constituent l’élément de dissociation, non le conflit lui-même ; le conflit est un rapport social, rien d’autre – même s’il s’agit d’un rapport de forces –  et cette expression, d’ailleurs, ne signifie rien d’autre que « des forces en rapport »…

Le conflit comme expression de l’unité sociale, telle était la thèse de Simmel. Le paradoxe n’est qu’apparent. Pour quelles raisons cette assertion est sociologiquement juste ?

Un. Toute société humaine a besoin, pour exister, fonctionner, se développer, d’un certain quantum d’harmonie et de dissonance, de coopération et de compétition, de sympathie et d’antipathie, de sourires et de coups de colère, de bienveillance et de méfiance, etc. C’est cela une société, un peu de blanc et de noir, et d’infinies nuances de gris…

Deux. « Pour autrui » et « contre autrui » ont tous deux le même opposé : l’indifférence sociale. Nous ne sommes en conflit qu’avec des personnes inscrites dans le même système social que le nôtre. Êtes-vous en conflit avec Manon Jeannote, la Lieutenant-Gouverneure du Québec, c’est-à-dire la représentante du Roi anglais Charles III, qui est aussi le roi du Canada ? Non, car vous ne participez pas au jeu politique du Canada. Vous vitupérez contre le gouvernement Borne ou Attal, car leurs décisions impactent vos vies, personnelles et professionnelles ; mais les décisions de Manon Jeannote n’ont sur vous aucun effet… Nous lui sommes indifférents.

Trois. Si le conflit ne surgit qu’entre des personnes inscrites dans un même système d’acteurs, alors est-il logique que leurs disputes soient relatives à des décisions, qu’il faut prendre ou ne pas prendre. C’est cela le conflit : l’impossibilité de se mettre d’accord sur une décision à prendre. Dans 99 % des cas, dans nos organisations de travail, on parvient à décider à plusieurs ou avec notre direction. Dans 1 % des cas, on ne parvient plus à décider de ce qu’il faut faire, ou ne pas faire. Chacun décide alors de ne pas bouger de sa position. Le conflit, c’est donc deux choses : un, le blocage du cours ordinaire de la prise de décision, et deux, la volonté des deux parties d’imposer à l’autre une décision que l’autre rejette.

Pourquoi cette volonté d’en découdre ? Réponse et c’est mon quatrième argument : d’une fait d’une pulsion d’hostilité, tapie au fond de chacun d’entre nous – saut peut-être chez Matthieu Ricard… Cette pulsion d’hostilité, disait Simmel, est un lointain héritage de notre espèce humaine, du temps où les premiers hommes devaient affronter l’hostilité et l’incertitude du monde naturel dans lequel ils évoluaient ; il fallait qu’ils se protègent, et qu’ils aient suffisamment d’agressivité pour attaquer ceux qui les menaçaient, hommes ou bêtes. Cet héritage nous encombre encore, et il faut, disait le philosophe Emmanuel Lévinas en liminaire de son ouvrage Totalité et Infini – et il n’était pas un guerrier ! – « être lucide sur la possibilité permanente de la guerre »… Elle est  à nouveau sur le sol européen ; et le pire est devant nous…

Pendant des millénaires, les premières relations sociales hors de son groupe, ou de sa tribu, c’était la guerre, contre d’autres groupes, contre d’autres tribus. La guerre est ainsi une forme de relation sociale, la « poursuite de la relation par d’autres moyens », pour paraphraser Clausewitz. Claude Lévi-Strauss avait d’ailleurs ce mot, pour parler des guerres entre les tribus qu’il étudiait au Brésil ou sur la côte Nord-Ouest des États-Unis : « Les guerres, disait-il, sont des opérations commerciales qui ont mal tournées… » Et les échanges commerciaux, « des guerres pacifiquement résolues »…

Bref, le lien social, c’est le conflit. Que cela veut-il dire ? D’abord, que le conflit remplit des « fonctions sociales ». Lesquelles? :

Un, le conflit nomme, désigne, traduit un problème, qui n’est pas encore posé en ces termes (ou que certains refusent de poser comme un problème) ; le conflit a donc une fonction de révélation, de dévoilement : il porte au jour ce qui était dissimulé et qui ne fonctionnait pas.

Deuxième fonction : il favorise la cohésion du groupe social, la solidarité des membres, la communion pour la cause et contre l’autre, le méchant, le patron, Macron, Poutine, Trump, etc. Les meetings des partis politiques, partout dans le monde, illustrent à merveille ce moment de fusion collective…

Troisième fonction majeure du conflit : il libère la parole, il permet la transgression des règles, il résout les traumatismes. On trouve cela de façon remarquable dans le propos de Simone Weil, jeune philosophe qui se fait embaucher à Renault et qui raconte la grève de 1936 dans un article paru dans la revue Révolution prolétarienne, et qui figure dans son opus de 1950, La Condition ouvrière. Elle y procède par anaphore : Joie de se promener dans l’atelier, joie de caresser les machines au repos, joie de saluer les collègues, joie de rire avec eux, etc. C’est-à-dire ; faire pendant la grève tout ce qui était interdit de faire au travail… Certaines photos de grèves de 1936 montrent ainsi des bals populaires dans l’usine occupée, et des hommes dansant avec d’autres hommes…

Dans un entretien de 2004, interrogée pour savoir les raisons pour lesquelles elle avait choisi comme thème de recherche la grève, l’historienne Michelle Perrot répondit ceci : « Quand on travaille on ne parle pas ; avec la grève, les ouvriers sortent des usines. J’avais appelé la grève l’“ échappée belle ”, c’était quelque chose qui les sortait de la grisaille quotidienne, il se créait d’un seul coup un espace de parole. »

Enfin, le conflit exprime quelque chose de plus que ce qui est exigé, réclamé, revendiqué sur les tracts et les banderoles ; cela dépasse le problème apparent. Ce que le conflit donne à voir, c’est l’émergence de nouvelles régulations et l’obsolescence des anciennes règles. Un conflit du travail, dans une entreprise, a toujours à voir avec des menaces quasi existentielles – sur l’emploi, sur les conditions de travail, sur la manière même de travailler,  avec le numérique, etc. Il exprime  le monde qui vient, avec ce que cela signifie d’angoisse mais aussi d’espérance…

Pour cela, le conflit du travail, disais-je à mes étudiants de l’INSA, c’est une sorte de lettre d’amour adressée à l’employeur. En cessant de travailler, les grévistes lui montrent qu’ils veulent rester avec lui, dans son usine, mais à condition que cela devienne un peu plus leur usine ; donc qu’il les paie un peu mieux ou qu’il améliore leurs conditions de travail. Bref, pour reprendre les catégories de l’économiste Albert Hirschmann, ces grévistes font voice, et non pas exit, ce qui est une sorte de loyalty….

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Troisième assertion. Le lien, c’est l’accord, ou plutôt : le lien social, c’est l’accord que l’on nomme « compromis ».

Si le lieu, en tant que lien, symbolise le passé – là où nous sommes nés, où nous avons été embauchés, où nous avons vécus, etc. ; si le conflit, en tant que lien, symbolise la lutte au présent, à mi-chemin entre un passé idéalisé et un avenir espéré, l’accord de compromis, lui, en tant que lien, symbolise le futur de la relation.  C’est en son nom qu’il se noue. L’étymologie du mot l’indique clairement : cum promissus, avec promesses. Pourquoi ces promesses, et que signifient-elles ?

À l’origine, dans le monde romain des premiers siècles de notre ère, le compromis était un dispositif juridique original : en cas de désaccord persistant entre deux marchands, ou deux propriétaires, ou deux voisins, qui n’arrivaient pas à s’accorder, chacun s’engageait solennellement à respecter la décision d’un tiers, désigné d’un commun accord et qui leur proposerait un scénario de résolution de leur différent. Chacun promettait donc à l’autre qu’il adopterait la solution proposée par cet entremetteur – ce médiateur, dirait-on aujourd’hui.

Un compromis est donc d’abord un échange mutuel de promesses, la certification que chacun  tiendra parole sur ce qu’il s’est engagé à faire. Le compromis de vente dans les transactions immobilières porte trace de cette histoire romaine : le vendeur s’engage à vendre, à un prix fixé et à une certaine échéance, et l’acheteur s’engager à acheter le bien, à ce prix fixé et à cette échéance, et l’agent immobilier certifie le tout…

Un compromis, disais-je, est orienté vers un futur et cela détermine son nouage. Pourquoi et comment ? Un compromis est un accord fondé sur deux caractéristiques : il reformule les termes de la relation sociale ; et il résulte d’un abandon réciproque de prétentions.

La reformulation de la relation. L’accord de compromis, selon les cas, institue le lien ou le restructure. Le mariage illustre l’institution de ce lien : il crée ce lien, puisqu’aucun autre lien, de parenté, par exemple, ne le précédait. Je nomme compromis cette alliance entre deux êtres car chacun renonce à quelque chose (ne serait-ce qu’à sa liberté de mouvement…) et ces co-renoncements rendent authentiques la volonté des époux de constituer une unité nouvelle. La vie en couple, d’ailleurs, est bien autre chose que la mutualisation du frigo et de la machine à laver ; c’est une unité sociale nouvelle et cette union transforment les deux conjoints ; ils ne sont plus ce qu’ils étaient avant l’union maritale.

Seconde caractéristique du compromis, qui le différencie des autres sortes d’accords : l’abandon des prétentions et leur réciprocité. Dans une dispute sur des biens ou des droits à allouer, chaque protagoniste comprend assez vite que pour obtenir de son adversaire le bien x, ou le droit y, après avoir tenté de le gagner par la force et que cette tentative a échoué – puisque l’adversaire se conduit pareillement et que les deux pouvoirs de nuisance s’équilibrent –, chacun comprend donc vite qu’il lui faut abandonner ce bien y ou ce droit y, en tout ou en partie, dont il détient les droits d’accès, pour obtenir en retour le bien ou le droit qu’il lui réclame. C’est de l’intérêt bien compris… Tout échange est ainsi un « sacrifice pour un gain » comme le définissait Georg Simmel ; le compromis se construit sur un tel échange.

Faire une concession, et le faire en premier, comme le conseillait le sociologue étatsunien Otomar Bartos, dans un chapitre du livre coordonné par Bill Zartman en 1977, est une stratégie optimale de négociation : si vous attendez que votre adversaire concède en premier, comme lui attend que vous le fassiez d’abord, rien  ne se passe, et vous n’obtenez rien. Il est donc judicieux de lui concéder en premier quelque chose pour qu’en retour, il vous concède quelque chose. Et c’est comme cela que l’on parvient à l’accord final…

Cet intérêt se double d’une obligation morale. L’anthropologue Marcel Mauss, dans les années 1920, a conceptualisé cet échange social, en trois étapes : donner, recevoir et rendre. Difficile de se soustraire à cette obligation, sous peine d’invalider le jeu social. Nous respectons donc cette norme sociale ; elle fonctionne, en négociation, comme une Règle d’or. Même Matthieu dans son évangile le dit : « Tout ce que vous désirez que les autres fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux »…

Notons que la réciprocité des concessions peut ne pas être équivalente. Il suffit qu’elle soit paritaire et que chacun donne. Interviennent en effet les valeurs subjectives inégalement attribuées aux objets revendiqués ou abandonnés. Si vous êtes dans un désert, assoiffé, vous êtes probablement prêt à échanger une simple bouteille d’eau contre votre montre Rolex Daytona or gris et diamants…

S’expliquent ainsi les accords de compromis qui, de l’extérieur semblent déséquilibrés. On peut, si on est syndicaliste, accepter de travailler gratuitement une heure de plus par semaine si, en échange, on obtient une garantie d’emploi sur trois ans, comme le stipulaient les accords Peugeot et Renault de 2016.

Ce qui est échangé dans un compromis souvent nous étonne : un plat de lentilles contre un droit d’aînesse ; un cheval pour un royaume, etc. Mais ce type d’échange n’a rien d’anormal dès lors que l’on examine sous l’angle des désirs subjectifs.

Dernière observation, car j’ai déjà beaucoup parlé : la plupart des compromis noués entre des personnes qui se sont durement affrontées – protestants et catholiques pendant les guerres civiles en France à la fin du 16ème siècle ; loyalistes et indépendantistes en Nouvelle-Calédonie en 1988 (et en 2024, je l’espère) ; Nelson Mandela et Frederick De Kerck en Afrique du Sud au début des années 1990, etc. – sont des accords durables, qui survivent à leurs négociateurs. Pourquoi sont-ils aussi solides ? Réponse de Marcel Mauss, dans son Essai sur le don de 1924 : « La chose qui est échangée possède une âme. De sorte que quand vous offrez quelque chose à quelqu’un, vous lui faites don d’une part de vous- même ».

Se comprend mieux cette réciprocité de concessions dans le compromis : chacun des protagonistes se défait d’un peu de lui-même en offrant à l’autre une part de ce qu’il désire. Ce co-dépouillement volontaire qu’est le compromis est donc de nature à reformuler le lien social entre ceux qui, l’instant précédent, étaient encore en conflit. Le lien qui les réunit, désormais, après un tel effort de renoncement, ne peut être que plus solide, plus durable.»

(IV) Palabre kanak et négociation. Hybrider et expérimenter…

(Suite 2 et fin de ma conférence, Palabre coutumier et négociation collective, mai 2012, Nouméa)

La troisième et dernière partie de ma conférence débute par un questionnement : à quelles conditions peut-on rapprocher, ici, dans les entreprises de Nouvelle-Calédonie, ce mode traditionnel Kanak de résolution des conflits et de prise de décision qu’on nomme le palabre coutumier, et ce mode occidental de résolution des conflits et de prise de décision dans les entreprises et dans le monde socio-économique qu’on nomme  la négociation ?

Quand la métropole transfère à la Nouvelle-Calédonie, par voie d’ordonnance, en 1985, les principes directeurs du droit du travail s’appliquant ici, aucun travail d’adaptation ou d’acculturation n’est alors entrepris. Il s’agit d’un simple, si j’ose dire « copié-collé ». Les textes sont en théorie distincts, mais en pratique identiques. Et lorsque s’opère, en 1999, le transfert de compétences, il en va de même. On ne profite pas de cette occasion pour s’interroger sur le cadre socioculturel dans lequel ces nouvelles compétences vont s’exercer. Il s’agit, disent les juristes, d’une codification à droit constant… Et l’article 222 de la loi organique – je me place ici aussitôt sous l’ombre des juristes, qui rectifieront si je me trompe… – affirmant le principe de permanence juridique, ne va guère obliger les acteurs locaux à s’emparer de ce transfert pour s’interroger sur un éventuel toilettage des textes, encore moins sur leur adaptation au contexte calédonien, compte tenu de l’histoire de cette île, de ses traditions et identités culturelles multiples. Des avancées ont été faites, j’en suis cosncient – je pense ici à la création du CDS, Conseil du dialogue social, qui constitue une instance originale. Il me semble cependant qu’il faut amplifier le mouvement…

Quel est l’intérêt de ce rapprochement entre palabre et négociation, et quelles en sont les limites ? D’abord, cela permet de contextualiser le système de relations sociales calédonien. On ne peut en effet ignorer que nous sommes ici en Océanie, et non à Paris, ou à Montréal ou Shanghai. Et si le slogan, inscrit sur le fronton de l’immeuble du Gouvernement : « Terre de paroles, terre de partage » a du sens, alors autant nous efforcer, pour régler les conflits du travail ou prendre des décisions dans l’entreprise ou la branche professionnelle, de pratiquer… l’échange de paroles et le partage des décisions !

Quel est l’intérêt de cette mise en contexte du système de relations sociales calédonien ? Précisément de construire, je cite, « une forme acceptable et efficace de “vivre-ensemble”, en accord avec les manières locales de vivre, agir et penser ». C’est par ces termes que conclut mon collègue Jean-Pierre Segal son ouvrage Le monde du travail au cœur du destin commun, paru en 2009 (lire ici). Il y plaidait pour la construction de solutions originales, prenant en compte la diversité culturelle de l’île, sans décliner bêtement des solutions managériales toutes faites, venues d’ailleurs, qu’il suffirait de mettre en œuvre car elles auraient ailleurs, fait leurs preuves. Il appelait à l’audace et l’imagination en matière de régulation sociale et je ne peux que confirmer cet appel à s’appuyer sur la force créatrice de la tradition…

Second intérêt de ce rapprochement : apprendre, s’inspirer d’un mode de prise de décision qui me semble avoir fait la preuve, d’Afrique en Océanie, de son efficacité. On aurait tort de le dédaigner et ne pas en recueillir la « substantifique moelle »… Bâtir des solutions durables, en prenant le temps de les construire et en n’excluant personne dans cette construction : voilà quand même un dispositif de décision dont on devrait s’inspirer !

Troisième intérêt : ne pas laisser le monde social et le monde économique hors de cette prise en compte de ce qui a fait et fait encore l’histoire et la dynamique culturelle de cette île. Le droit civil a intégré la dimension coutumière, avec le procès-verbal de palabre et les officiers publics coutumiers ; le droit pénal, partiellement, avec le rôle dévolu, dans certains cas, aux médiateurs coutumiers ; enfin, on parle désormais de « droit calédonien de l’environnement », etc. Il serait dommage, à mon sens, que le droit du travail ne profite pas de cette « calédonisation » des droits…

Je m’arrête un instant sur cette question du droit de l’environnement. Ici, au Centre Tjibaou, en 2008, s’est tenu un colloque dont je rappelle le titre : « A la rencontre de l’Océanie et de l’Occident, pour la construction d’un droit calédonien de l’environnement ». Je vous invite à relire les débats de cet intéressant colloque, dont la revue du CCT, Mwa Vée, a rendu compte et qui sont retranscrits dans un numéro spécial de la Revue Juridique, politique et économique de Nouvelle-Calédonie, le numéro 11 de 2008 (lire ici)

Jean-Pierre Briseul, dans un entretien paru dans le numéro de mars 2009 de Mwa Vée indiquait ceci : « Il s’agit de reconnaître la coutume kanak et océanienne comme une source de droit administratif ». Je pourrais changer juste quelques mots et faire mienne cette phrase ainsi : il s’agit de reconnaître la coutume kanak et océanienne comme une source de droit positif en matière de relations de travail…

Enfin, dernier intérêt : ce rapprochement me semble être une déclinaison pratique, en actes, concrète, utile, du vivre-ensemble sur cette terre, une déclinaison du destin commun en Nouvelle-Calédonie. Il ne s’agit pas là de rêveries d’universitaires, de discussions fumeuses sur le sexe des anges, mais de procédures très concrètes et très vivantes.

Je me permets ici une anecdote, à propos de la dernière session du dialogue social, qui s’est tenue en novembre 2009 sur l’île des Pins. Lors de la coutume d’arrivée et de l’échange de biens, le Grand chef de l’île des Pins, en remettant une belle sculpture à M. Philippe Gomès alors Président du gouvernement – c’était une tortue et une pirogue emmêlées – a eu ces mots-ci, je cite de mémoire : « Bienvenue sur l’île. Je sais que vous êtes venus débattre du dialogue social. Permettez-moi de vous dire que vous pouvez nous demander quelques conseils, car nous, nous pratiquons sans cesse ce dialogue, et cela s’appelle le palabre… ».

À quelles conditions ce rapprochement entre palabre coutumier et négociation collective est-il possible ? D’abord : une condition de connaissance. Je pense qu’il nous faut, tous, apprendre et comprendre le palabre. Comment il fonctionne, très concrètement, comment il est animé, comment les décisions sont prises, etc. Je plaide ici pour une collecte de données, partout sur la Grande terre et dans les îles, sur ce mécanisme décisionnel qu’est le palabre. Nous pouvons nous appuyer sur les institutions coutumières – je pense au Sénat coutumier –, sur l’ADCK et le Centre Tjibaou, sur mes collègues universitaires, sur toutes les bonnes volontés, de sorte que nous disposions de compte rendu d’observation et d’analyse de palabres.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement apprendre comment fonctionne le palabre, mais aussi comprendre ce que j’appelais tout à l’heure « la vision du monde » sous-tendue par le palabre. Et comparer cette vision-là avec la vision du monde occidental, pour mieux comprendre, par différence, les catégories occidentales. Je donne ici une illustration, tirée de l’ouvrage de Bidima, à propos de la messe chrétienne au Zaïre. Dans la messe de rite latin, telle qu’elle est pratiquée dans maints endroits au monde, les fidèles doivent, avant toute chose, demander pardon à Dieu : confiteor deo omnipotenti, dit le canon latin, et les fidèles doivent ajouter : quia peccavi nimis, mea culpa, mea maxima culpa – c’est-à-dire : « Je me confesse, Dieu tout-puissant, j’ai beaucoup pêché… c’est ma faute, ma très grand faute ». Pour les africains, dit Bidima, c’est raisonner cul par-dessus tête que de procéder ainsi : on ne demande pas pardon avant même qu’on se soit expliqué sur ses éventuelles fautes ! Dans la tradition du palabre africain, il faut donc d’abord parler, s’expliquer, puis ensuite établir les torts, et non l’inverse… La parole, écrit Bidima, précède la condamnation. L’idée, ici, est celle d’une co-connaissance, d’une reconnaissance  réciproque : que chacun comprenne la culture de l’autre et constate de visu ce pluralisme des vérités que j’évoquais précédemment…

Une seconde condition en découle, que j’appelle une condition d’hybridation. Ce rapprochement entre palabre et négociation n’est possible que si nous faisons l’effort d’imaginer un dispositif hybride, qui emprunte au meilleur de ces deux mécanismes décisionnels et de résolution des conflits. Je le nomme le palabre social. Ce ne serait donc, ni un simple transfert, ni une intégration pure et simple, mais quelque chose de nouveau, d’approprié à la situation d’aujourd’hui, qui intègre le fait que de bonnes pratiques de négociation collective existent déjà sur ce territoire, et qu’il faut généraliser.

Nous pourrions même nous inspirer – je parle d’hybridation large – de techniques en vigueur dans d’autres sociétés, pas seulement la France et la Calédonie, et qui, là-bas aussi, ont fait la preuve de leur efficacité. Je pense aux « Robert’s rules », les règles de Henry Robert, du nom de ce général nord-américain qui, vers 1880, a proposé des règles de conduite de réunion, qu’il indiquait, à juste titre, « méthodiques, équitables et efficaces ». Ces règles visent ainsi à protéger les droits des minorités et préservent les intérêts des absents ou de tous ceux qui ont moins de facilités pour parler et défendre leur point de vue. Autre technique dont nous pourrions nous inspirer, en tous cas de façon symbolique : celle du Talking stick, du « bâton de parole », tel qu’il est encore utilisé dans les réunions des tribus indiennes, en Amérique du Nord : celui qui le tient ne peut être interrompu, ceux qui ne l’ont pas ont l’obligation de se taire et de l’écouter…

Troisième condition : ce rapprochement entre palabre et négociation n’est possible que si nous adaptons la technique du palabre au monde du travail, au monde de l’entreprise, qui n’est pas construit sur les mêmes principes qui régissent la communauté tribale et la vie villageoise. Le temps de l’entreprise est en effet le temps des délais à respecter, de l’urgence, de la satisfaction du client et ce client doit être satisfait que parce qu’il a payé pour avoir tel produit, ou tel service. On est donc ici, dans le monde du travail, dans un rapport strictement marchand, ou industriel, et non pas civique, ou domestique, avec des individus subordonnés, dotés de droits, certes, mais quand même subordonnés…

Cette condition d’adaptation n’est pas anodine. Il nous faut en effet rapprocher un mode de décision – le palabre – en vigueur dans une communauté – la famille, le clan, la chefferie –, avec des membres liés entre eux par une parentèle, par des devoirs familiaux, par des alliances volontaires, avec un autre mode de décision – la négociation collective – mais qui, elle, à la différence du palabre, fonctionne dans un espace non communautaire – l’entreprise –, régi par le conflit d’intérêts, et qui oppose, d’une certaine façon, deux communautés, celle autour de l’employeur et celle autour des employés, voire les communautés, qui composent le monde ouvrier et employé. Il y a là un saut intellectuel qu’il ne faut pas négliger… et donc : réfléchir à cette différence entre les mondes du travail et le monde du village…

Quatrième condition, relative à ce saut intellectuel : une condition de posture. Il me semble nécessaire de penser le palabre, non comme un mécanisme de réconciliation, de recherche d’unanimité, mais seulement de conciliation, laissant toujours subsister la possibilité du désaccord. Autrement dit : le penser comme une technique d’élaboration originale de compromis, par le biais d’un échange de paroles, ce dernier se poursuivant jusqu’à ce que tous les protagonistes concernés soient d’accord avec la solution. Il s’agit donc de viser un compromis partiel, non la recherche d’un unanimisme. L’important est de renouer la relation, pas de désigner un vainqueur et un perdant ; l’important est de continuer à se parler, mais aussi de respecter les positions des uns et des autres, dans leur singularité…

Enfin dernière condition, plus pratique : une condition d’expérimentation. Je plaide pour le droit à expérimenter divers dispositifs, avant, peut-être, ne nous l’interdisons pas, de les codifier dans la loi. Cette expérimentation peut prendre divers visages : ce peut être un médiateur coutumier, spécialisé en droit du travail, rattaché à la section de résolution des conflits de la Direction du Travail de Nouvelle-Calédonie ; ou l’établissement d’une liste de médiateurs du travail, dûment certifiés, qui pourraient être saisis par les parties en cas de conflit – et où plusieurs coutumiers s’inscriraient ; ou la rédaction d’un nouvel article du Code du travail de Nouvelle-Calédonie, un article Lp. 372-11, instituant une procédure coutumière de conciliation – en plus des dispositions liées à la médiation ou l’arbitrage ; cela peut être aussi, au niveau d’un accord interprofessionnel territorial, ou dans certaines branches professionnelles, ou dans certaines grandes entreprises, l’engagement de processus de négociation d’accords de méthode, instituant, là où c’est possible ou nécessaire, des dispositifs de prévention et de résolution des conflits s’inspirant du palabre coutumier.

Me voici arrivé au terme de ce long propos. Je l’ai ouvert par une offre de respect et une position d’humilité. Je le referme par une demande : que vous acceptiez de répondre à mon invitation de cheminer sur cette voie d’un rapprochement entre palabre et négociation. J’ai voulu, ici, tracer quelques jalons pour indiquer combien il me semble important de construire un système efficace et calédonien de relations de travail.  Merci de votre patience et de votre attention.

(III) Palabre kanak et négociation. Un agir décisionnel…

(Suite 1 de ma conférence, Palabre coutumier et négociation collective, mai 2012, Nouméa)

Quatrième dimension du palabre : une vision du monde, une perception originale du monde – et c’est ce que ce mot de « coutume kanak » désigne.

Quel est l’objectif du palabre ? Arrêter une décision. Mais le recours au juge vise le même objectif ; ou le vote majoritaire. En quoi le palabre est-il différent de ces deux modes de décision en usage dans nos sociétés démocratiques ? D’abord le fait que la solution n’est pas externe aux protagonistes, comme dans la procédure judiciaire, où c’est un tiers instruit – le juge – qui va décider « au nom du peuple français » ; ensuite que le résultat de ce palabre – la décision, donc – non seulement est validé par les intéressés mais poursuit un autre objectif que seulement trancher. C’est sur ce point que je vais insister…

L’objectif du palabre n’est pas – en tous cas pas uniquement…  – de sanctionner le déviant ou de désigner un coupable ou une victime. C’est aussi, ou surtout, de renouer une relation sociale, un instant brisée. L’important est donc moins le présent – condamner, attribuer des torts – que de faciliter ou reconstruire les rapports futurs entre les protagonistes.

Il y a là une grande noblesse du palabre et une vision du monde intéressante. Je cite ici Jean-Godefroy Bidima : « C’est la relation qu’il faut sauver et non une vengeance qu’il faut assouvir » (p. 31). Il s’agit donc moins d’humilier un coupable que de préserver l’honneur d’un homme. Bidima écrit, en reprenant le titre de l’ouvrage de Michel Foucault : « Non pas surveiller et punir, mais discuter et racheter ».

Le palabre, si j’ose ce jeu de mot, est ainsi un entre-tient, en deux mots, un « tient entre » : il s’agit d’un échange de paroles « pour faire tenir ensemble » deux êtres, et au-delà, faire tenir la communauté à laquelle ils appartiennent… Voilà, me semble-t-il, une vision du monde, radicalement étrangère à la conception occidentale depuis Descartes ; or cette conception est inspirante pour (re)penser une démocratie moderne car elle exprime le pluralisme des vérités. Quel est en effet le mécanisme fondamental qui fonde le palabre, soit cette discussion collective, regroupant tous ceux qui sont concernés, à divers titres, par le litige ? Le fait que par la confrontation à l’autre, ou à ceux de « l’autre camp », on puisse, en écoutant leurs arguments – ou ceux de tierces personnes, ou des anciens – changer soi-même de point de vue. Palabrer avec son adversaire, en présence de la communauté, c’est admettre de se tromper, c’est voir les choses autrement qu’on ne les voyait, c’est reconnaître que la réalité est multiple.

Bidima use, pour désigner ceci, d’une belle formule : « une perte de souveraineté de soi ». Le mécanisme de la négociation collective emprunte au même schéma : en négociant avec son adversaire, ou avec son ennemi – Nelson Mandela avec le Président De Klerck en Afrique du Sud ; Yasser Arafat et Menahem Begin, pour la Palestine ; ici même Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, etc. –, les négociateurs acceptent d’abandonner une partie de ce qui les motivait, d’abandonner une partie de leurs croyances et certitudes, et tentent de voir les choses comme les voit leur adversaire.

Là aussi, beauté et noblesse du palabre : on y met en péril sa propre vérité en la confrontant à celle de l’autre. On y fait surgir et on rend publiques, par un échange de paroles, d’autres vérités, d’autres certitudes, d’autres possibles. Les absolus de chacun sont ainsi relativisés. Palabrer, c’est accepter de voir ébranlées les justifications de ses propres actions et de ses valeurs, en écoutant et comprenant les actions et les valeurs de l’autre.

Il y a là, disais-je, un pluralisme des vérités, et c’est là le principe même des sociétés démocratiques : si l’on discute ensemble, c’est parce que personne n’a « la » solution unique, personne n’est capable de décrire la totalité du monde. On palabre ensemble car chacun des participants au palabre est dépositaire d’une description d’une partie de ce monde seulement ; il faut donc rassembler ces visions partielles, les additionner, pour pouvoir disposer, enfin, d’une description un peu plus complète…

Cinquième et dernière dimension du palabre : c’est un agir décisionnel. L’objectif du palabre – l’énoncé de la loi de pays est clair à ce sujet – est de décider d’un cours d’action, parmi divers choix d’action possibles. Bien sûr, toutes les décisions ne sont pas de même ampleur ou gravité. On peut donc distinguer le palabre irénique, en dehors de tout conflit, quand il s’agit de décider d’un arrangement entre des parties, comme un mariage, une vente de biens, etc., et le palabre agonistique – de agon, en grec : conflit – où il s’agit de résoudre un conflit ouvert, à propos de droits sur des biens. Les litiges fonciers sont de ce type.

Ici aussi, le parallèle peut être fait avec la négociation collective : nous distinguons en effet la négociation conflictuelle, qu’on nomme « distributive », qui a pour objectif de trouver une solution quand à un partage des biens revendiqués par chacun, et la négociation coopérative, ou intégrative, qui a pour objet de décider de cours d’action commun, mais sans conflit ouvert – c’est souvent le cas des fusions entre entreprises, ou la négociation de gros contrats commerciaux. Bien sûr, comme pour le palabre irénique ou agonistique, les frontières entre les deux mécanismes de négociation sont floues et tout processus réel emprunte à ces deux formes…

Le palabre n’est donc pas, assurément, et contrairement à l’usage péjoratif qu’en a fait le colonialisme français, une discussion sans fin, mais bien un mécanisme original de prise de décision. En quoi est-il original ? On distingue généralement, pour les opposer ou les distinguer, plusieurs modes de décision. Le premier mécanisme a été inventé dans les sociétés occidentales, qui l’ont ensuite rationalisé : le vote, le suffrage universel. Son mécanisme est simple : la décision est prise à l’issue d’un comptage des voix ; et c’est l’avis de la majorité qui l’emporte. La minorité, même si son avis a recueilli 49, 9 % des voix, doit s’incliner et son avis n’est nullement pris en compte…

Second mécanisme décisionnel : le recours à un tiers, qui décide, seul, et qui impose sa décision, en vertu de sa science, de la légalité, de son statut, etc. C’est le cas du juge, de l’arbitre, du directeur de service, etc. Autre mécanisme, usuel dans le monde occidental, en particulier anglo-saxon : la négociation. A la différence des deux précédents, ce sont les parties en litige qui décident de se réunir pour trouver ensemble une solution. La décision prise à l’issue d’une négociation est, pour reprendre le propos d’Henry Kissinger, à l’unanimité des présents. Ce mécanisme me semble plus moral que les deux précédents : la négociation ne dessaisit pas les parties de leur problème, et aucune majorité n’impose sa décision à une minorité…

Le palabre réunit, me semble-t-il, le meilleur de ces trois mécanismes – et cela constitue son originalité : 1) il regroupe toutes les parties en litige, voire même les supporteurs de chaque camp, ou ceux qui ont à cœur de résoudre le problème – par exemple les anciens ; 2) chacun tente d’apporter sa pierre à la résolution et contribue à la décision finale ; chacun l’enrichit ; et, surtout, 3) à la différence de la négociation, qui s’arrête en chemin, le palabre pousse les discussions jusqu’au consensus – nous retrouvons ici la définition de M. Néaoutyne. Les échanges de parole se poursuivent en effet jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord avec la solution proposée ; celle-ci a émergé de leur confrontation entre les participants ; l’organisateur du palabre, le grand chef, n’a plus qu’à ratifier cette solution ; elle apparaîtra bientôt comme la meilleure, en tous cas, la moins insatisfaisante. Les autres scénarios auront été, auparavant, examinés, amendés, ou critiqués.

Je souligne ici, à nouveau, la beauté et la noblesse du palabre : il prend le temps de rechercher l’accord de toutes les parties, il s’efforce de susciter leur adhésion à la décision finale ; celle-ci sera donc mieux acceptée, donc mieux appliquée, donc peu transgressée ou peu détournée… Certes, on peut discerner dans ce processus une discussion sans fin, une « discutaillerie » – pour mettre tout le monde d’accord… Que dire, alors, des modes occidentaux de décision, plus rapides – une courte réunion de travail et le chef tranche… – mais qui ouvrent la possibilité, infinie, de contestation, y compris judiciaire, d’une décision à laquelle la plupart n’ont pas adhéré ou sont en désaccord ? Les manifestations en France à l’occasion de la réforme des retraites fin 2010 se comprennent à cette aune : il n’y a pas eu de palabre sur les objectifs et les moyens de réformer le système français de retraites… Le temps qui n’a pas été pris lors d’échanges de parole a été pris lors des grèves et des manifestations, et chacun retranché dans sa vision partielle du monde…

(Suite et fin dans le prochain billet)

(II)  Palabre kanak et négociation. Un échange de paroles, inscrit dans la coutume…

(Je reproduis, en trois billets, ma conférence du 12 mai 2021 au Centre culturel Tjibaou, à Nouméa.)

Je vous propose ce soir de cheminer avec moi sur un chemin peu exploré :  rapprocher un mode traditionnel Kanak de résolution des conflits et de prise de décision – le palabre coutumier – et un mode occidental de résolution des conflits du travail et de prise de décision dans les entreprises et dans le monde socio-économique – la négociation collective.

Respect et humilité précèdent mes propos. Vous connaissez mieux que moi le sujet, je viens de métropole, je suis un pur universitaire : autant de bonnes raisons pour être ce soir humble et respectueux. D’autant plus que je vais me livrer devant vous à un exercice délicat – rapprocher des phénomènes qui, généralement, et jusqu’à maintenant, ne l’ont pas été –, que ce rapprochement ouvre sur des dimensions, sensibles, au cœur de la vie sociale et politique de la Nouvelle-Calédonie, et qu’il traite d’un sujet – les relations de travail dans l’entreprise calédonienne – qui est souvent traité – je dirais maltraité ! – de façon caricaturale…

Je crois nécessaire, en liminaire, de formuler trois remarques. La première concerne le conflit social. Ma posture est celle d’un chercheur qui estime que le conflit, dans nos sociétés modernes, est inévitable. Y compris dans l’entreprise… Il n’y a donc pas lieu de s’en prémunir à tous prix ni de lui attribuer des vertus… Dans la vie de tous les jours, le conflit est parfois constructif car il nous oblige à reconsidérer les choses, à les mettre en perspective, à adopter d’autres comportements ou imaginer d’autres scénarios. Donc, inéluctabilité du conflit, mais aussi impérieuse nécessité d’outils pour le gérer, pour le résoudre, éviter des spirales conflictuelles. Il s’agit de concilier, méthodiquement, hic et nunc, les intérêts et les points de vue. Et cela, le palabre sait très bien le faire… La question est donc celle du vivre-ensemble : si le conflit ne peut être éliminé, comment vivre néanmoins ensemble ? Comment imaginer un vivre-ensemble qui ne soit pas un unanimisme ? Comment faire habiter, dans un même espace public, et le consensus – nécessaire, car nous en avons aussi besoin…  – et le dissensus ; autrement dit : comment établir un pluralisme organisé ? Le palabre, me semble-t-il, est une procédure qui peut opérer cette jonction entre consensus et dissensus. Bidima, d’ailleurs, parle de « dialogue conflictuel » pour définir, en autres notions, le palabre ; cela me semble bien adapté à nos sociétés modernes…

Deuxième remarque : je pense nécessaire que la société calédonienne en formation s’empare de la question du travail et des relations de travail dans l’entreprise, qu’elle ne laisse pas cela aux mains des seuls spécialistes – les sociologues ou les inspecteurs du travail –, et qu’elle inscrive ces questions à son agenda. C’est le sens de l’exposition de photographies Ensemble au travail, et l’objet du livre au titre éponyme, recueil de nouvelles et de poèmes, publié en collaboration avec l’Association des écrivains de Nouvelle-Calédonie ; il s’agit de multiplier les occasions pour parler d’une autre manière, via les pratiques et la singularité du regard artistique, des relations de travail.

Enfin, dernière remarque : je vais parler d’un mode traditionnel de résolution des conflits et de prise de décision – le palabre – et vous inviter à explorer son rapprochement avec l’un des modes occidentaux de résolution et de prise décision – la négociation collective. Mais l’un et l’autre de ces modes, parce qu’ils sont immergés dans leur société, évoluent, se transforment, intègrent des influences venues d’ailleurs. Ils ne restent pas figés dans leur  tradition ; ce sont des dispositifs en mutation, et chacun d’eux, palabre ou négociation, sont avant tout des dispositifs vivants, capables d’hybridation. C’est précisément à une hybridation des deux mécanismes décisionnels que je vais appeler : on ne se nourrit que du différent, et nos sociétés avancent en sachant à la fois s’ouvrir et se fermer…

Qu’est-ce que le palabre ? Cinq dimensions me semblent le caractériser. C’est : un échange de paroles ; une procédure organisée, ritualisée ; une tradition, inscrite dans un contexte culturel (ici, kanak ; là, océanien ; là-bas, africain) ; une vision, une perception du monde ; enfin, un agir décisionnel, un mouvement vers une prise de décision.

Première dimension, et qui définit l’action même du palabre : c’est un échange de paroles. L’origine du mot le montre : palabre vient du mot espagnol palabra, qui signifie « la parole ». Tomar la palabra, c’est « prendre la parole » ; et palabra de honor, « la parole d’honneur ». À l’origine, dans nombre de royaumes ouest-africains, sur la côté atlantique, le terme désigne les cadeaux que les commerçants faisaient aux rois et, par extension, les paroles échangées durant cette cérémonie de remise de présents. Le mot signifiait « entretien, discours » et c’est comme cela qu’il est entré dans la langue française. Le mot « palabreur » date de 1611, et le verbe « palabrer » est employé pour la première fois en 1888. Mais c’est assez tardivement, du fait de la colonisation, qu’il revêt l’usage péjoratif qu’il possède désormais en langue française… Ouvrez en effet un dictionnaire et notez les synonymes du mot palabre, ou la manière dont les académiciens définissent le terme. Je les cite : discussion sans fin, baratin, discutaillerie, jacasserie, papotage, parlotte, radotage, discours interminable, conversation oiseuse…

Pourquoi cette  péjoration ? Mme Dewé Gorodé, durant les travaux de la commission qui a proposé le texte qui deviendra fin 2006 une loi de pays, avait fait remarquer la connotation péjorative du mot « palabre » et que ce mot, qui n’existe dans aucune langue kanak, était un héritage du colonialisme. Je crois aussi que cette péjoration a beaucoup à voir avec la façon dont en France et souvent en Europe on envisage le rapport des êtres entre eux et leur rapport à la parole et à la décision publique : pas un rapport d’égalité stricte des participants, mais un rapport hiérarchisé et d’autorité dans lequel la puissance publique joue un rôle prépondérant. La tradition, en France, depuis Louis XVI et Robespierre, est celle d’une délibération restreinte à quelques uns, à ceux dont c’est le métier de gouverner, les décideurs politiques, l’administration dans les ministères, etc. Cette délibération est éventuellement étendue aux experts, dont c’est le métier de conseiller les gouvernants.  Mais au-delà d’eux : personne n’est véritablement associé aux décisions qui le concerne…Tout autre est le palabre : il associe tous ceux qui, de près ou de loin, ont à voir avec le litige ; il s’inscrit au cœur même du fonctionnement de la communauté. On est là aux antipodes du système dirigiste et élitiste français.

La beauté du palabre coutumier est de faire advenir des choses par des mots. Et ces « choses », ce sont des décisions. J’insiste ici sur le caractère performatif des énoncés. En disant : « J’ouvre cette conférence », j’engage une action. Si je dis « Levez-vous », là aussi, des mots vont déclencher une action. De même si je dis : « je m’excuse », « je vous remercie », ou « je vous demande pardon ». Dans les mots de deux universitaires américains, John Austin et Ronald Searle : dire, c’est faire

Le palabre est donc ce moment où les mots remplacent les gestes, les actes, et se substituent au conflit, à la violence. Le verbe est démiurgique, disait le poète de la négritude, Aimé Césaire. Dans un vers de son Cahier d’un retour au pays natal, il parle des mots ainsi : « des mots, des mots qui sont des raz-de-marée, des feux de brousse ». Je rappelle à ce propos que dans Do Kamo, l’ouvrage de Maurice Leenhardt, un chapitre se nomme La parole constructive et il y parle – autre dimension, mais que je n’aborderai pas ce soir – du « libre parler », soit cette parole risquée qu’on ose proférer à l’encontre du chef…

Le palabre est aussi un moment de récit : les événements qui ont eu lieu se racontent, le passé se raconte, des histoires similaires se racontent, etc. C’est un agir par le récit. Mais pas seulement : c’est aussi un récit appuyé sur des preuves : des témoignages, des serments, la reconstitution de ce qui s’est dit ou ce qui s’est fait un jour et par qui.

Certes, le palabre est aussi l’occasion, puisque ce sont des mots et des paroles qui s’échangent, de jeux de mots, de jeux de langage. De salamalecs disait-on en France, au début du 20ème siècle pour désigner les longs échanges de civilités dans les sociétés magrébines. Mais aussi d’effets de manche, de digressions, d’anecdotes, de ruses rhétoriques, d’esquives, de rires qu’on provoque pour se mettre de son côté le public, etc. On va, par les mots, provoquer la pitié, ou attiser le conflit, ou viser un tel en s’adressant à un autre. Certains vont jouer les tertius gaudens, les larrons, ceux qui tirent les marrons du feu ; d’autres vont  témoigner timidement, bredouiller, perdre leurs mots en étant intimidés, etc. N’est-ce pas le propre de tout espace public de discussion ? Au Congrès de Nouvelle-Calédonie, n’est-ce pas aussi le cas ?

Deuxième dimension du palabre : c’est une procédure organisée et ritualisée. Il existe donc des règles de prise de parole – n’importe qui ne peut pas parler à tout moment –, des règles d’ouverture et de clôture du palabre, une gestuelle, un positionnement de chacun dans l’espace, une attitude corporelle – assis, débout, etc., des obligations à respecter, etc. Bref, le palabre se met en scène, et cette mise en scène est celle d’un moment solennel, quand la communauté se rassemble, pour prendre une décision qui la concerne ou certains de ses membres.

Ce palabre se tient dans un lieu précis. En Afrique, mais aussi dans le monde océanien, il a lieu sous un arbre. La métaphore est ici importante : l’arbre, c’est l’enracinement ; c’est aussi ce qui surplombe les villageois, les membres de la tribu ; et il protège, pas seulement du soleil ou de la pluie. Le lieu où se tient le palabre est un lieu signifiant. Il se tient dans un espace social délimité : la chefferie, ou le clan. Il regroupe des personnes dans un espace approprié, là où la prise de parole est possible et la nature des affaires à traiter approprié à ce mécanisme. Je citerais ici le mot de Tocqueville, dans un chapitre de De la démocratie en Amérique, au milieu du 19ème siècle, quant il analysait la façon dont on peut intéresser les citoyens au bien public : « C’est en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, écrivait-il, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire ».

Le palabre se conforme à une certaine procédure : le moment de l’exposition de la demande du plaignant, le moment de la contre-argumentation, celui de l’administration des preuves, le moment de la délibération, etc. Notons aussi le rôle des palabreurs, ou des palabristes coutumiers, c’est-à-dire ceux qui organisent, animent, orientent, dirigent le palabre. Je me souviens avoir discuté avec Wazana Naxuée de l’expérience de ces derniers, de leur apprentissage. Palabrer s’apprend, animer un palabre s’apprend, délibérer collectivement s’apprend, prendre une décision, etc. : tout cela s’apprend !

Troisième dimension : le palabre s’inscrit dans une tradition – dans la coutume Kanak. On parle d’un « palabre coutumier ». La coutume, vous le savez mieux que moi, est cet ensemble de valeurs et de règles, généralement orales, qui définissent et structurent le système de vie et de relations sociales entre kanak. Cette coutume Kanak est guidée par de hautes valeurs morales : le respect, l’humilité, l’entraide, l’intérêt collectif, etc. Elle est aussi un ordre hiérarchique, où chacun est assigné à une place et où chacun connaît cette place et agit en fonction de cette place assignée ; c’est également un rapport original à la nature et aux ancêtres défunts.

Quelques mots maintenant sur les des débats de cette séance du Congrès du 21 mai 2006, lors de l’adoption de la loi de pays relative au palabre coutumier. À partir de 1999, la question animait le Sénat Coutumier. Un projet de loi est élaboré, remis à Rock Wamytan en 2001 – à l’époque membre du gouvernement chargé des affaires coutumières. Aucune suite n’est donnée par le gouvernement Frogier. En 2004, Simon Loueckhote, alors président du Congrès, saisit le Sénat coutumier ; ce dernier élabore un texte, adopté en mai 2004. Le gouvernement, de son côté, écrit un autre texte, refusé par le Sénat coutumier… La commission de la législation et de la réglementation tente de concilier les deux textes. Un compromis est trouvé : le projet du gouvernement est proposé au vote du Congrès mais il fera l’objet d’amendements résultant d’un accord entre Sénat coutumier, la présidente du Gouvernement, Mme Thémereau, et la commission… Le texte est inscrit à l’ordre du jour du Congrès le 31 mai. L’objectif est de doter le procès verbal de palabre, je cite « d’un statut juridique lui accordant une pleine force juridique ». Après présentation des motifs par le rapporteur, M. Jean-Pierre Djaïwé, le président du Congrès met aux voix l’article premier. Qui est adopté une première fois, puis une seconde, au cours d’un nouveau vote, après plusieurs interventions critiques. Il est rédigé ainsi : « Le palabre est une discussion organisée selon les usages de la coutume kanak, à l’issue de laquelle une décision coutumière intervient ». L’article ajoute – et c’est cela qui fait l’objet des débats : « Cette décision peut être transcrite dans le cadre d’un acte coutumier. »

Le texte d’origine, avant amendement en Commission, comportait une autre expression : « procès-verbal de palabre ». Ce qui est donc adopté au Congrès est donc la réinscription du résultat du palabre – une décision – dans son contexte : la coutume. Simon Loueckhote propose alors, en citant les réticences de Mme Gorodey à propos du mot « palabre », de le remplacer par « réunion coutumière ». Paul Néaoutyne lui répond ; il dit ceci : « Le mot de palabre désigne le compte rendu d’une discussion, prise à l’issue d’un palabre ». Il ajoute : « Il peut y avoir toute sorte de réunion coutumière pour des objets différents, mais habituellement, quand on veut arriver à une décision, on organise, effectivement, un certain nombre de décisions et le mot français qui a été retenu est le mot palabre. S’il y a meilleur mot que le mot palabre, trouvons-le, mais il ne me semble pas qu’il faille le remplacer par un autre terme, encore plus large, qui serait réunion coutumière ». C’est à ce moment des débats qu’il donne sa propre définition du palabre, que je commenterais dans quelques instants : « Une succession d’échanges pour arriver à trouver un consensus pour arrêter une décision. » C’est, avec d’autres mots, la définition même d’une négociation collective…

(I) Palabre kanak et négociation. Propos d’actualité…

C’était en mai 2012, au Centre culturel Tjibaou, à Nouméa. L’objet de ma conférence, ce soir-là, était singulier : rapprocher palabre et négociation collective. Autrement dit, conjoindre deux modes de résolution des conflits : l’un, mélanésien, fondé sur la parole et le droit de tous à délibérer ; l’autre, occidental, fondé sur la réciprocité des concessions. Missionné à l’époque par le Directeur du Travail de Nouvelle-Calédonie, Pierre Garcia, pour aider syndicalistes et employeurs calédoniens à mieux maîtriser les techniques de dialogue social et de la négociation collective, j’étais convaincu qu’on ne pouvait, sur une île du Pacifique où cohabitent plusieurs communautés, chacune avec son histoire et ses espoirs, réguler le vivre-ensemble au travail sans s’inspirer des atouts du palabre mélanésien. Ce dernier est défini par une loi de pays, votée en janvier 2007 : « Une discussion organisée selon les usages de la coutume kanak, à l’issue de laquelle une décision coutumière est adoptée ».

Le palabre est un moment de parole constructive, un récit collectif appuyé sur des témoignages, clôturé par des engagements ; il est dit coutumier, car fondé sur cet ensemble de valeurs et de règles orales qui structurent le système de relations sociales entre Kanak. Cette technique est aux antipodes de celle en usage chez les élites politiques françaises : une délibération restreinte à quelques uns, formés dans les mêmes écoles, évoluant dans de mêmes cercles sociaux ; et un décideur final, solitaire et omnipotent. Les deux mandats d’Emmanuel Macron ont porté à l’incandescence ce mode décisionnel suranné.

L’objectif du palabre mélanésien n’est pas (uniquement) de sanctionner un déviant : il est (surtout) de renouer les fils d’une relation, un instant brisés. L’important est moins le présent – en attribuant des torts – que le lien futur entre protagonistes. Cela n’est possible que par l’écoute attentive de tous – les auteurs des faits incriminés, leurs victimes, les tiers qui les soutiennent, les anciens qui gardent en mémoire les palabres précédents, etc. D’où la noblesse du palabre : on y met en péril sa vérité en la confrontant à celles des autres ; on fait surgir, par l’échange de paroles, d’autres certitudes, d’autres chemins possibles ; les absolus en sont relativisés. Chaque participant n’étant dépositaire que d’une description partielle de l’évènement, il faut les additionner toutes, pour que la communauté dispose d’une vision complète.

La négociation dite « à gains mutuels » procède d’un mécanisme voisin : raisonner en « problèmes à résoudre ensemble » ; combiner astucieusement les préférences de chacun ; et inventer des solutions efficientes, en les appropriant aux situations. Combiner cette démarche et celle du palabre mélanésien : cela peut être une méthode permettant aux loyalistes et aux indépendantistes de définir par eux-mêmes et avec l’aide de tiers facilitants une formule durable d’accord politique.

Car aucun compromis ne se bâtit sur la concession importante d’une seule partie. Dégeler le corps électoral calédonien, disposition inscrite dans l’accord de Nouméa de 1998, soustrait aux Kanak le droit de décider de l’avenir de leur pays. Un dégel partiel ne peut être jugé acceptable que s’il s’inscrit dans un accord politique global. Le renoncement de l’un ouvre la possibilité du renoncement de l’autre ; de ces deux abandons naît l’accord de compromis. Pour qu’il soit équilibré, condition de son acceptation, ils doivent être jugés équivalents ; ils le seront si chacun reconnaît le sacrifice de son interlocuteur. L’accord de compromis tire sa solidité de la  à concomitance de ces deux sacrifices.

Dans la situation où se trouve aujourd’hui – socialement, politiquement et économiquement – la Nouvelle-Calédonie, tout accord de compromis ne peut être que global et pragmatique. Car les enjeux sont multidimensionnels et ne peuvent être traités séparément ; ce traitement nécessite d’expérimenter des formules juridiques nouvelles ou d’inventer des dispositifs politiques novateurs. Pour favoriser cela, et de façon concomitante à la mission des trois hauts-fonctionnaires, il est urgent de mettre en mouvement la société civile calédonienne, via des espaces délibératifs, à imaginer. S’inspirer pour cela du palabre Kanak et organiser partout des délibérations sur l’avenir commun de toutes les communautés, ce serait reconnaître publiquement et politiquement cette vérité, parfois oubliée, du Préambule des accords de Nouméa en 1998 : « Or ce territoire n’était pas vide. La Grande Terre et les îles étaient habitées par des femmes et des hommes qui ont été dénommés Kanak. Ils avaient développé une civilisation propre, avec ses traditions, ses langues, la coutume qui organisait le champ social et politique. »

L’histoire de la négociation de cet accord de 1998 a été décrite par Alain Christnacht, qui fut le conseiller spécial de Lionel Jospin, premier ministre, pour les affaires intérieures et l’outre-mer de 1997 à 2002, dans un livre-témoignages, L’œil de Matignon, mai 2003 (lire ici). Il fut le principal artisan d’un début de processus politique de décolonisation, codifié dans un accord dont les termes ont été ensuite intégrés à notre Constitution, et où l’État, simultanément, reconnaissait la brutalité de sa colonisation, accordait aux Calédoniens le droit d’avoir, sur certains domaines, « leurs lois », des lois de pays, votées par le Congrès de Nouvelle-Calédonie, et entendait œuvrer, dans l’impartialité, à ce que vivent ensemble les communautés d’hommes et de femmes désormais liées, sur l’île, à un destin commun.

Cet accord de 1998 avait été précédé par l’accord de Matignon, signé le 26 juin 1988 par Jean Marie Tjibaou, pour le FLNKS, Jacques Lafleur, pour le RPCR, et Michel Rocard, au nom de l’État français. L’histoire de cette négociation de 1988 est présente dans plusieurs ouvrages (Négocier pour la paix. Des accords de Matignon de 1988 au référendum de 2018 en Nouvelle-Calédonie, de Stéphane Bliek, lire ici ; Jean-Edouard Grésy et Eric Le Deley, 7 Négociations qui ont fait l’histoire de France ; lire ici).

Je mets ici en exergue deux documents, roboratifs : le film documentaire de Charles Belmont, Les Médiateurs du Pacifique (lire ici),  et la bande dessinée, La Solution pacifique. L’art de la paix en Nouvelle-Calédonie, avec les dessins de Luca Casalanguida, sur un scénario de Makyo et Jean-Edouard Grésy, publiée en 2021 aux éditions Delcourt (lire ici).

En s’appuyant sur le témoignage des acteurs de cette négociation, les auteurs de cette BD décrivent, avec justesse, tous les évènements qui ont secoué l’île – dont la prise d’otages de gendarmes dans une grotte d’Ouvéa, qui s’est soldée par la mort de quatre gendarmes et dix-neuf militants indépendantistes, après un assaut sanglant des militaires français du 11ème choc et du GIGN (lire ici) –, l’envoi de la mission du dialogue par Michel Rocard, Premier ministre, la négociation dans les locaux de Matignon, puis la signature des accords.

Entre 2006 et 2014, j’ai accompagné les acteurs socio-économiques calédoniens dans leurs efforts de régulation sociale ; durant cette période, j’ai formé localement près de mille personnes, syndicalistes, RRH/DRH et employeurs aux « techniques de négociation collective fondées sur la résolution de problèmes » –- ma manière de désigner la négociation dite « raisonnée » ou la « basée sur les intérêts ». Sur place, à partir de 2010, je me suis intéressé de très près au palabre mélanésien. J’ai rencontré des sénateurs coutumiers, j’ai interrogé des syndicalistes Kanak, j’ai lu dans les bibliothèques les (rares) travaux à ce sujet, etc. Le Centre culturel Tjibaou, magnifique construction – « Souvenir de case, ouvert sur un rêve d’avenir », comme le désigna son architecte, Renzo Piano… – m’a proposé un jour de partager les résultats de mon enquête devant un public intéressé par ma démarche de rapprocher palabre et négociation collective. Une conférence s’ensuivit. Je la reproduis dans les trois billets suivants…

(Theoria IV) La négociation comme mode efficient de prise de décision à plusieurs (Lettre 3 à Pierre Amadieu)

Cher ami,

Je clos mon propos par un commentaire sur chacun de vos trois exemples.

À propos de la « prestation philosophique de la coopération » : vous égratignez certaines théorisations, dont celles s’inscrivant dans le deliberative turn des années 2000, quand de nombreux chercheurs, étatsuniens et européens, promouvaient la délibération, entendue, dites-vous en citant Habermas, « comme une situation communicationnelle idéale où seuls les meilleurs arguments l’emportent sur les autres et où tous les participants sont également enclins à chercher le consensus. » Vous pointez une faiblesse (pour ne pas dire : une candeur) dans leur argumentation. Vous avez raison de conclure que la négociation n’est « ni pure compétition, ni pure coopération ».

Quatre mécanismes décisionnels sont prépondérants (d’autres existent – Christophe Dupont en identifiait treize[1]…) : les modes par agrégation, adjudication, imposition et négociation. Le premier est illustré par le vote majoritaire : une assemblée de citoyens se réunit, délibère et procède ensuite à un vote pour départager deux ou plusieurs options d’action ; l’option adoptée est celle qui a réunit le plus de suffrages. L’option minoritaire est abandonnée ; l’option majoritaire est alors réputée être celle de tous.

Le deuxième mode décisionnel est illustré par le recours à un juge, un arbitre, un expert, etc., bref à un tiers qui prend la décision au nom de la loi, de son statut, de son expertise, etc. Leur sentence est exécutoire ; celle-ci peut être contestée mais devant les tribunaux ; un juge rendra alors son verdict. Les personnes qui auront déposé ce recours devront se plier à sa décision en appel.

Le troisième mode décisionnel est illustré par l’acte de commandement d’une seule personne, en position d’autorité légitime (un président de la République, un officier de marine, un colonel des pompiers, un employeur, un instituteur dans sa classe, etc.).

Le dernier mode, la négociation, est en rupture avec les trois premiers : ce sont les individus parties prenantes d’une situation de conflit qui décident, à l’unanimité, d’adopter telle décision. Tout au long du processus, aucun d’entre eux n’a le pouvoir d’imposer sa décision et celle-ci résulte d’une mise en compatibilité des options préférées par chacun.

Le choix d’un individu (ou d’un collectif d’individus) de recourir à l’un ou à l’autre de ces modes génériques dépend de deux facteurs (pour simplifier) : un, le meilleur ratio entre le gain espéré à l’issue du recours à l’un de ces mécanismes et le coût d’engagement de ce mécanisme (si ce ratio est inférieur à 1, l’individu optera pour un autre mécanisme ; s’il souhaite recourir par exemple à un juge, que les délais d’attente du jugement sont de deux ans et qu’il n’est pas assuré d’obtenir son dû, il optera pour un autre mode) ; et l’usage, socialement approprié, de recourir à tel ou tel de ces modes dans des situations sociales précises (il est difficile de négocier le prix de la baguette de pain chez le boulanger comme nous le faisons au marché aux puces…).

Si certaines situations sociales requièrent un certain mode de prise de décision, cela ne signifie pas qu’il est impossible d’y importer un autre de ces mécanismes ; c’est parfois la garantie que les choses se font. Par exemple : le plaider-coupable, institué dans la justice française permet au mis en examen (adjudication), sous condition de l’acceptation d’avouer le délit, de bénéficier d’une réduction immédiate de peine (négociation). Se vérifie l’assertion déjà commentée : l’intrication des ordres sociaux, avec des ordres parfois dominants, parfois minoritaires, et des individus qui évoluent sans cesse d’un ordre à un autre, jouant de leur pluralité pour tenter de gagner sur tous les tableaux…

L’avantage du mode « négociation » sur d’autres modes décisionnels, tels le vote majoritaire ou le recours au juge, réside dans la qualité du moment délibératif – du point de vue des parties prenantes au processus de négociation : elles ont en effet la possibilité, jusqu’à l’accord final, de discuter et (se) disputer ;  de proposer des scénarios et de les argumenter ; de contester la pertinence ou l’efficience d’autres scénarios, qui leur sont opposés, etc. J’ai abordé dans ma lettre précédente ce point : c’est de la qualité de la délibération collective au cours du processus de négociation  que dépend celle de l’accord final. Opposer délibération collective (qui serait une recherche de « consensual solutions through exchanges of arguments accepted as valid by the participants in public debate », donc l’expression de la démocratie et du souci du bien commun) et négociation collective (définie comme « the confrontation between actors with diverging interests and preferences, each of which aims at reaching agreements maximising its own interests at the expense of others », comme l’écrivirent Claude Didry and Annette Jobert[2]) n’a pas grand sens puisque, par nature, l’activité de négociation collective suppose qu’il y ait confrontation d’arguments et tentatives réciproques de persuader l’autre du bien fondé de sa proposition.

Vous avez donc mille fois raison, comme leçon tirée de la « prestation de changement écologique », d’estimer que celle-ci « fonctionne mieux quand elle intègre une variété de faits et d’intérêts divers et pertinents », et que de ce mélange d’opinions, cette prestation « devient plus pertinente, plus efficace. » Vous pointez là un argument majeur en faveur d’une décision collective négociée.  Je suis donc comme vous, perplexe, devant le refus de nombre de mes collègues universitaires de saisir la négociation, en ces temps de fatigue démocratique et de mutations socio-productives, comme un mécanisme approprié de régulation sociale, civique, politique et domestique….

Vous abordez, à propos de « la prestation de choix économique » la question des préférences. Vous avez raison de pointer la responsabilité des économistes orthodoxes dans une modélisation trop rigide du choix préférentiel. Nos préférences peuvent en effet évoluer, par exemple en fonction des arguments qui nous sont opposés à la table de négociation ; le négociateur adaptatif, qui sait réviser l’ordre ou  la combinaison de ses options, est assurément en meilleure posture que celui qui s’arcboute, persistant, au-delà de la raison, dans ses choix d’origine. Vous notez qu’une procédure délibérative abrite, de facto, des changements de préférence. On pourrait ajouter qu’une délibération collective, par nature, permet aux participants de mieux construire leurs préférences en les confrontant à celles des autres (même si peuvent apparaître des biais de polarisation, chaque protagoniste se sentant renforcé dans son propre vouloir après avoir écouté celui d’autrui).

Deux hypothèses sont valables, et il faut les garder en tension. H1 : La confrontation d’un négociateur avec son adversaire permet à tous deux d’« échanger leur place en pensée », comme disait le philosophe Leibniz, et donc « de découvrir des considérations qui sans cela ne [leur] seraient pas venues » ; cela leur permet de cheminer plus rapidement vers un accord satisfaisant pour tous. H2 : La confrontation avec son adversaire renforce le négociateur dans le bien-fondé de sa prétention et de sa lecture du monde ; un effet de polarisation les conduit à éterniser leur conflit.

H1 et H2 sont les deux faces du mécanisme de négociation (tout comme le vote majoritaire, archétype de la décision démocratique, possède sa face sombre : la minorité, dont l’option a pourtant recueilli 49,9 % des suffrages, doit s’effacer devant une option, proclamée « majoritaire », qui n’a recueilli que 50,1 % des suffrages…). C’est pourquoi les adeptes du vilipendage de la négociation, au motif que ce mode décisionnel est entaché de défauts, sont souvent muets sur ceux  des autres modes décisionnels. La négociation est comme un parapluie : il permet de se protéger de la pluie ; il n’est pas responsable du fait qu’il pleuve, ni que la pluie mouille… La négociation est un moyen, pour des individus en désaccord sur l’action à engager, de parvenir néanmoins à s’accorder, en mobilisant des techniques d’échange (« Si tu veux obtenir x, dont je possède l’accès, donne-moi y, dont tu contrôle l’accès »), de concession (« Je voulais obtenir x unités, je me contenterai de x-2 unités si tu acceptes de ne me réclamer à ton tour que y unités, à la place des y+2 que tu revendiques »), de compensation (« Tu as accepté de me donner x, je t’ai donné y, d’un peu moins de valeur ; j’ajoute z, pour compenser »), et de redéfinition (« Nos prétentions ne sont pas les bonnes et nous avons mal posé le problème ; réétudions-le et inventons une autre solution, plus appropriée et plus satisfaisant pour nos deux cours d’action »).

Je vous remercie, cher Pierre Amadieu, par votre lettre et le raisonnement qu’elle déploie, de m’avoir permis de faire le point sur ces questions essentielles que sont la structuration du monde social en « ordres » et la place qu’y occupe l’activité sociale de négociation.

Bien à vous, Christian Th.


[1] Dans l’ordre où il les classait : négociation ; libre concurrence ; décision hiérarchique ; décision judiciaire ; décision par vote majoritaire ; pure résolution de problème ; décision par des experts ; décision après consultation ; décision différée ; refus de décider ; délibération sans décision ; pur affrontement ; pseudo-négociation.

[2] Claude Didry et Annette Jobert, « Social Dialogue and Deliberation: a New Dimension in European Industrial Relations », dans Jean De Munck, Claude Didry, Isabelle Ferreras, Annette Jobert, Civil Dialogue, Social Dialogue : A New connection to Change our Model of Development, Bruxelles, Peter Lang, 2011.

(Theoria III) La négociation comme un ordre social. (Lettre 2 à Pierre Amadieu)

Cher ami,

Je poursuis mon commentaire de votre lettre. Partons de l’assertion d’Anselm Strauss dans les pages liminaire de son opus de 1978, Negotiations. Varieties, Processes, Contexts, and Social Order :

« Vers la fin des années 1950, presque par hasard, mes collègues et moi-même avons précisément rencontré cette idée d’arène, de scripts organisationnels joués de manière flexible, sans règles fermes, et entrevu l’importance cruciale de la négociation pour l’ordre social (…) Ce problème s’est imposé à notre attention au cours de notre observation du personnel et des malades de deux hôpitaux psychiatriques : tout le monde semblait être en train de négocier quelque chose. Cette négociation nous a semblé si primordiale par rapport aux évènements que nous étions en train d’étudier  qu’en écrivant nos conclusion, nous en avons fait un concept-clé – avec quelques autres – et nous avons forgé l’expression ordre négocié (negotiated order) ».

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec ce théoricien de l’interactionnisme ; et nous savons, d’expérience, qu’il ne peut y avoir de relations sociales sans ajustements, sans accommodements. Tenir la porte chez la boulangère à la personne derrière nous qui, en retour, la tiendra ouverte lorsque nous sortirons, est-ce une négociation ? Au sens strict, non : il n’y a pas de conflit entre les protagonistes, personne n’a été obligé de concéder, etc. Au sens large, l’argument d’une négociation implicite peut se défendre : il y a eu échange (ici, de bon procédés), et comme tout échange est structuré par un sacrifice (perdre du temps à tenir une porte ouverte à un inconnu) en vue d’un gain (que quelqu’un me tienne la porte pour que je puisse sortir les bras chargés de pain), il y a bien eu, et une concession et la possibilité d’un conflit (par exemple si la personne devant moi ne tient pas la porte et qu’elle me retombe sur le nez…).

Muni de ces trois viatiques (sens strict / sens élargi ; sacrifice / gain ; conflit latent / conflit manifeste), on peut enquêter sur différentes situations sociales quotidiennes et vérifier que le conflictuel, l’échange et le négocié en constituent la plus grande part. Mais il n’existe pas de situations de pure négociation, pas plus qu’il n’existe de situations de pur conflit : les ordres sociaux sont des ordres mêlés. Même dans les tranchées de 1914-1918 – et probablement est-ce le cas le long de la ligne de front entre les soldats russes et ukrainiens… – il y a des moments de négociation, et sans que quiconque ne se réunisse à une table de négociation ou ne parle à « l’ennemi ». La réciproque est  vraie : à une table de négociation, il y a aussi des moments de contrainte, de manipulation, d’imposition d’une volonté, etc. ; rien ne se déroule dans une pure coopération. Mais rien non plus ne s’apparente à du pur marchandage… De sorte que l’observation du négocié se heurte en permanence à cette intrication d’ordres sociaux différents. L’analyste s’expose, s’il n’y prend garde, à décrire de façon univoque des situations plurivoques. Comment rendre compte de cette négociation ordinaire, intrinsèque à la vie sociale, sans négliger pour autant les aspects non-négociés qui structurent cette même vie sociale ?

Certains analystes ont choisi d’opposer la négociation, en tant qu’expression d’un ordre social empli d’ajustements et de transactions incessantes, à d’autres expressions d’ordres sociaux, en durcissant leurs différences. Jürgen Habermas en Allemagne, Jon Elster en France et nombre d’universitaires étatsuniens ont durci les différences entre délibération et négociation, arguant que la seconde était stratégiquement orientée vers le gain individuel tandis que la première relevait d’une démarche d’intérêt collectif. Ou que négocier, c’était marchander, et délibérer, argumenter. Ce qui peut se réfuter : à une table de négociation, les techniques de persuasion sont essentielles ; on y discute, on s’y contredit, on apporte des preuves, on étaye ses propositions, etc., et ce moment délibératif est intrinsèque à la production, lors d’une négociation, d’une décision commune.

Une seconde manière d’opérer, à l’inverse, est de construire un continuum entre conflit et négociation, négociation et délibération, décision et négociation, etc. Jean-Daniel Reynaud a conceptualisé le premier doublet par une formule s’inspirant de Clausewitz : le conflit est la continuation de la négociation par d’autres moyens. Philippe Urfalino, dans son ouvrage Décider ensemble, a reconnu que, dans nombre de situations, il y a en effet articulation entre négociation, délibération et décision collective, même si l’une ou l’autre de ces activités régit en priorité la définition de la situation. J’ai montré, dans mon ouvrage de 2017, Décider à plusieurs, qu’un processus de négociation était un processus de co-décision et qu’étaient à l’œuvre les mêmes mécanismes qu’un processus de décision collective par vote majoritaire – à ceci près qu’il n’y a, à la table de négociation, aucune minorité ou majorité, tout au plus une unanimité, dès lors que toutes les parties sont signataires de l’accord final…

Autre manière d’articuler ces ordres sociaux : les penser dans leur tension permanente. Jean De Munck, dans un entretien pour les 10 ans de la revue Négociations en 2015, postulait ainsi la présence de « poches d’autoritarisme » dans un monde régi par des négociations. L’hypothèse inverse est possible ; elle aide à comprendre l’ordre social dans les prisons, par exemple, avec des « poches de négociation » dans un monde régi par l’autorité. Raisonner ainsi permet de caractériser des configurations dominantes parmi les ensembles sociaux, sans pour autant exclure la possibilité, en leur sein, d’expressions sociales différentes. Il ne s’agit donc plus de mobiliser des type-idéaux, distincts et opposés – « le marché, l’organisation, la confiance » ; « le marchand, l’industriel, le domestique, le civique, l’inspiré » ; « l’unilatéral, le négocié, le judiciaire », etc. – mais d’identifier des dominances et des hybridations.

Si le modèle du « marché » – où s’effectueraient de libres rencontres entre de libres échangistes  – s’oppose à celui de l’« organisation » – régie par une autorité centrale, des règles et du contrôle –, l’analyste sait bien que dans le réel des situations socio-productives, il n’y a pas de marché et d’échanges marchands sans règles de marché, et que dans l’organisation, tout n’est pas réglé et contrôlé, et prospèrent des pratiques d’échanges non normées. Une des manières de rendre compte de cette hybridation des ordres sociaux est d’« oxymorer » les concepts  (c’est-à-dire : associer à un concept un autre concept,  mais de sens contradictoire) : « confiance calculée », « coopération conflictuelle », « logique floue », « flexisécurité », etc.

Cette question de l’hybridation des ordres sociaux n’est pas que spéculative : elle ouvre sur des interrogations majeures. Comment se définit la zone du négociable et du non-négociable ? Comment l’autorité se teinte de négocié (et le négocié d’autoritarisme) ? Quelles sont les limites (ou les désavantages) des ordres négociés comparativement à des ordres sociaux plus directifs ou plus unilatéraux ?

Christophe Dupont, dans un article de 2004[1], a proposé une typologie du non-négociable. Il discerne trois configurations : le non-négociable décisionnel ; les négociations négociables ; et, cas intermédiaire, la négociabilité fictive ou feinte. La première configuration regroupe les cas, nombreux, où les acteurs sociaux en conflit n’envisagent pas de se soumettre au vouloir de l’autre, ni de s’adapter à des changements devenus inévitables ; ils considèrent que la situation n’est pas suffisamment mûre ; ils ne veulent pas perdre l’avantage d’une capacité de veto ; ils préfèrent le recours à la force ou à la coercition ; ils se cantonnent à une seule option fixe ; ou enfin ils n’acceptent pas d’échanger, de partager ou de se répartir des biens ou des droits. 

La dernière configuration illustre les cas où l’une ou l’autre des parties en conflit (ou les deux) fait semblant de négocier, pour gagner du temps, parce qu’elle est obligée de prouver sa bonne foi, etc. L’objectif est d’éviter un accord à la table de négociation parce que d’autres scénarios ont la préférence. Le deuxième cas est le plus intéressant pour notre questionnement : quand les parties en conflit réalisent que la situation de conflit ne peut plus durer, que le coût de leur conflictualité devient trop lourd, et se convainquent qu’un accord négocié leur rapportera plus que leur maintien dans le conflit.

Avec cette typologie, on « resocialise » la question des ordres sociaux : il n’y a plus de « poches » (d’autoritarisme ou de négociation) ici ou là, mais des décisions raisonnées que prennent les acteurs sociaux de persister dans le conflit, de faire acte d’autorité ou de s’orienter vers un accord équilibré. Ce qui est structurant sont donc moins « les ordres sociaux » que « les actes et décisions des acteurs sociaux »…

La question des limites (ou des désavantages) des ordres négociés comparativement aux ordres sociaux autoritaires ou unilatéraux prend alors un sens différent : ce sont les acteurs sociaux qui choisissent, pour les raisons qui sont les leurs (et qu’il faut examiner), d’opter ici pour du négocié, là pour de l’unilatéral, ailleurs pour de l’autoritaire ou du manipulatoire, etc. La question à instruire est donc celle-ci : pour quelles raisons les acteurs sociaux privilégient (ou ne privilégient pas) la négociation quand celle-ci est possible ?

Paul Ricœur n’a pas explicitement répondu à la première question. Mais dans son commentaire philosophique de l’ouvrage de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur (1991)il fournit des éléments de réponse[2]. Pour Boltanski et Thévenot, rappelons-le, il existe des « cités » (ou des « mondes », ou des « ordres de grandeur ») au nom desquelles les individus agissent et justifient leurs actions. Les litiges, disputes, conflits entre ces individus sont des oppositions entre ces cités (ou ces ordres, ces mondes), chacune étayant l’action humaine d’un certain point de vue valoriel (le monde industriel sera sensible à l’efficacité, le monde civique à la solidarité, le monde marchand aux valeurs du marché, etc.). Boltanski et Thévenot nomment « épreuves » le heurt entre ces ordres, cités ou mondes. Comment se solutionnent ces épreuves ? Par des compromis, répondent ces auteurs, c’est-à-dire, dans leurs mots, par « une suspension du différend, sans qu’il ait été réglé par le recours à une épreuve dans un seul monde ». Ricœur réinterprète cette « suspension » en la désignant autrement et positivement : « une mise en intersection de plusieurs ordres de grandeur ».

La leçon à retenir de cette lecture de Ricœur me semble la suivante : beaucoup de situations sociales dans lesquelles sont immergés les individus sont des situations plurielles, sans qu’un seul « ordre » (ou « monde », ou « cité ») ne les définissent à lui seul, et à propos desquelles les individus y étant inscrits peuvent en avoir chacun une lecture différente. La résolution des conflits qui les opposent ne peut donc s’opérer que par une mise en compatibilité de ces lectures différentes – autrement dit : par un compromis valoriel. J’ai tenté, dans mon Petit traité du compromis (2015) et dans le chapitre Peut-on, et comment, nouer des compromis valoriels ? de mon ouvrage collectif Politique du compromis (2018), de lister les différentes techniques de résolution de ce type de disputes sur les valeurs et les grandeurs. J’insiste ici sur un seul point : ce sont moins ces cités, ordres, mondes, grandeurs, etc., qui sont incompatibles que les individus qui les jugent ou les rendent incompatibles. Les ordres sociaux relèvent de la compossibilité.

La comparaison entre les différents mécanismes décisionnels à la disposition des individus permet de comprendre cette structuration complexe et différenciée des situations sociales. C’est l’objet de ma prochaine lettre…

Bien à vous, Christian Th.


[1] Christophe Dupont, « Le négociable et le non-négociable. Différenciation et typologie », Revue française de gestion, 6-153, 2004, p. 29-44.

[2] Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Stock, 2004. Voir, pour un commentaire spécifique : Laure Assayag-Gillot, « Le compromis selon Paul Ricœur », Négociations, 1-29, 2018, p. 103-120.

(Theoria II) La négociation comme impensé académique. (Lettre 1 à Pierre Amadieu)

Cher Pierre Amadieu,

« La négociation ne constitue pas seulement un objet de plus. Elle occupe une place stratégique car elle est susceptible de faire vaciller quelques-unes des lignes de partage qui aujourd’hui fracturent le champ des sciences de l’Homme et de la société. » Ce jugement de Jean De Munck, professeur de sociologie à l’université de Louvain, extraite de l’article-éditorial qu’il avait rédigé pour le premier numéro de la revue Négociations, en mai 2004, est-il toujours d’actualité ? Ma réponse est négative : la prophétie ne s’est pas réalisée. Si les lignes de fracture des sciences de l’homme et de la société se sont multipliées, la négociation n’y a guère occupé une place stratégique ; elle n’a rien fait vaciller. Ce constat, lucide mais amer, ne condamne pas la force du concept de négociation : il décrit une situation objective où les promesses de jadis se sont dissoutes dans le grand réel des idéologies.

La responsabilité des universitaires qui ont tenté, depuis le mitan des années 1990, de structurer une communauté de recherche autour du concept et de l’activité de négociation, ne peut être occultée. Il me faut l’assumer : nous n’avons pas su imposer à l’agenda de la recherche publique – du moins en France (mais le bilan est identique pour la Belgique et la Suisse) – l’étude de la négociation. Peut-être l’entreprise était-elle vouée à l’échec, tant la France est « un pays qui n’aime pas négocier », comme l’écrivait Jean-Paul Jacquier dans un chapitre d’un ouvrage collectif que je coordonnais alors, paru en 2000 aux éditions du CNRS, La Négociation sociale. Peut-être qu’éditer une revue scientifique, organiser des colloques ou déposer des projets auprès de l’ANR s’est révélé insuffisant. Qu’aurait-il fallu faire que nous n’avons pas fait ? Divers projets sont certes restés dans les cartons ; mais la situation serait, je pense, la même.

Trois difficultés n’ont pu été surmontées. La première est relative aux personnes. Beaucoup d’entre nous, un temps attirés par la force du concept de négociation, s’en sont éloignés. Le négocié fut pour eux un point d’arrivée de leur réflexion, ou une étape dans leur parcours intellectuel ; l’ordre négocié qu’ils découvraient dans les organisations éclaira d’une façon différente leur travail de recherche ; d’autres ordres sociaux – de coercition ou de manipulation – pour reprendre ceux que cite Anselm Strauss à la fin de son opus de 1978, Negotiations – leur apparurent puissamment structurés ; ils revinrent aux thématiques dont ils s’étaient un temps éloignés… J’ai une formule pour désigner cette démarche : je dis que la négociation a été pour ces collègues un point d’arrivée ; ils n’en soupçonnaient pas l’ampleur, ou la présence, et ils ont découvert du négocié là où ils ne s’imaginaient pas en trouver.

On peut leur opposer une autre démarche : la négociation comme un point de départ. Dans ce cas, ce qu’il faut expliquer, c’est la transaction elle-même – ses formes, ses motifs, ses résultats, etc. Découvrir qu’il y a de la négociation au guichet d’une gare SNCF est banal ; le constater entre un médecin et des infirmières l’est un peu moins ; le remarquer entre des inspecteurs de la sûreté nucléaire et des pilotes de centrales nucléaires ne l’est plus du tout… Dans ce dernier cas, dire qu’il y a négociation ne suffit pas ; il faut décrire, minutieusement, les conditions et les productions de ces négociations dans des univers professionnels structurés par des procédures très normées…

La deuxième difficulté est relative à la connaissance pratique de la négociation. Peu d’entre nous se sont spécialisés dans l’étude des pratiques effectives de négociation. Je me suis longtemps étonné d’être l’un des rares, en France, à former des personnes, syndicalistes et employeurs, aux techniques de négociation collective. Ignorant ces méthodes, ne souhaitant pas les pratiquer ni les approfondir, mes collègues se désintéressèrent vite d’un jeu social dont ils peinent à comprendre les règles. Ce motif n’est pas à négliger : comment étudier / conceptualiser l’activité sociale de mise en accord des individus sans maîtriser soi-même ces techniques de mise en accord ? Certes, le sociologue du monde paysan n’est pas un agriculteur, pas plus que la sociologue du care n’est une infirmière… Mais l’un et l’autre connaissent les gestes techniques des professionnels qu’ils observent ; ils savent les interpréter. En France, mes (rares) collègues sociologues, politistes ou juristes qui se sont donnés comme objet de recherche la négociation collective n’ont jamais participé à une négociation collective ; ils n’en connaissent guère les jeux et les méthodes. J’ai dû animer, depuis 2006 et ma première « formation commune aux techniques de la négociation collective », près d’une centaine de stages, à Nouméa, à Fort-de-France, à Montauban, à Caen, etc., soit environ 1200 personnes, syndicalistes, élus du personnel, RRH / DRH et employeurs de PME. Cette pratique a nourri ma réflexion, mes articles, mes livres. Cela n’a pas été le goût de mes collègues… Les jeunes chercheurs se sont donc sagement tenus cois, n’observant pas chez leurs mentors une appétence quelconque vers des activités de formation et de conseil aux négociateurs – ce que font pourtant la plupart des universitaires nord-américains, étatsuniens, canadiens et québécois, travaillant sur la négociation…

Une dernière difficulté n’a pas été surmontée : convaincre les gestionnaires de recherche d’allouer des moyens et des crédits à notre petite communauté. J’ai tenté par deux fois, en 2012 et 2014, de bâtir un programme / réseau de recherche sur le négocié via l’ANR, l’agence nationale de la recherche. La première fois, le projet réunissait une vingtaine de chercheurs, de plusieurs pays d’Europe. L’évaluateur du projet  jugea que je mélangeais programme et réseau et qu’il me fallait choisir l’un ou l’autre… Je repris le projet, modifiai l’angle, insistai sur la théorie, etc. L’évaluateur du second projet jugea qu’il aurait été utile de mêler programme de recherche et réseau de chercheurs… Il se trompa de théoriciens et cita dans son rapport les travaux d’un certain Watson et d’un certain McKenszie, en lieu et place de Walton et de McKersie… Je rédigeai une lettre d’humeur à la directrice de l’ANR de l’époque et lui demandai de lancer un appel à projet spécifique à la négociation ; elle n’eut pas la courtoisie de me répondre…

La négociation est donc restée en France un quasi-impensé académique. À quelles conditions pourra-t-elle quitter son statut d’activité sociale dédaignée pour accéder au statut envié d’objet académique louangé ? Je ne sais. Mais l’effort fut tenté ; et nous avons échoué. Rares aujourd’hui sont les jeunes chercheurs travaillant explicitement sur la négociation (sociale, commerciale, internationale, etc.), et rares sont les laboratoires de recherche où cet intitulé figure comme l’un des axes structurants de leur activité.

Les articles que publie la revue Négociations depuis 2020 montrent que la négociation n’est guère plus qu’un décor ; de nombreux articles n’en parlent même pas… ; et ceux qui en parlent le font souvent sous format de déploration. N’est décrite que la face sombre du négocié (l’asymétrie entre négociateurs, les pseudo-négociations, etc.) et perdure un jugement dépréciatif sur le mécanisme lui-même de négociation. Cela reste à mes yeux étrange : on ne demande pas au sociologue de la famille d’être pour ou contre la famille, ni à celle qui étudie la manière dont les ingénieurs conçoivent les objets techniques d’être pour ou contre les objets techniques…

Quels sont les motifs de l’inculture persistante de la négociation en France ? Distinguons la négociation commerciale, qui possède ses grandes écoles, son corpus théorique et pratique, ainsi qu’une armée de négociateurs, aguerris et intuitifs ; la négociation diplomatique, avec ses filières de formation, initiale et continue, son prestige et ses méthodes, à l’opposé de celles des commerciaux ; et la négociation sociale, quand des représentants de salariés discutent et contractent avec des décideurs politiques ou des employeurs. La différence entre celle-ci et les deux précédentes tient en deux caractéristiques : cette négociation sociale est pratiquée par des individus dont ce n’est pas le métier (comme c’est le cas pour un diplomate ou un directeur des achats), et ce qu’elle produit, ce sont des règles, du travail et des relations de travail, et non des prix ou des quantités (l’essentiel d’une négociation commerciale vise à s’accorder autour d’un volume, d’un prix et d’un délai de livraison) ou des  dispositifs (l’essentiel d’une négociation diplomatique vise à résoudre des « crises diplomatiques » et éviter qu’elles se dégradent en guerres régionales).

Ces deux caractéristiques – pas de négociateurs de métier et production de règles – font que la négociation sociale est tributaire des jeux d’acteurs, d’une part, et qu’elle est dépendante de choix alternatifs s’offrant à ces acteurs, d’autre part. Lors d’une crise internationale, hormis le cas, somme toute rare, d’une intervention militaire d’une puissance régionale pour obliger l’un ou l’autre des pays concernés à ne pas entrer en conflit armé avec son voisin, il n’existe pas d’autre mécanisme de résolution de crise qu’une négociation diplomatique. Pareil pour des acheteurs et des vendeurs, qu’il s’agisse du directeur des achats d’un grande groupe de distribution ou du vendeur d’un bien immobilier. La négociation sociale, elle, à l’inverse, est souvent une activité par défaut. Une négociation collective d’entreprise, même obligatoire, peut ne pas se conclure par un accord ; une décision unilatérale de l’employeur, à hauteur de sa dernière offre à la table de négociation, règle alors le différend. Ou l’application stricte du Code du travail résoudra le problème. À défaut, un juge tranchera. Si la sentence est jugée défavorable par une des parties, aucune négociation ne tranchera le différend ; le Conseil d’État, oui.

L’inculture de la négociation en France, comparativement à nos voisins Nord-Européens, concerne donc cette zone de rapports sociaux régie par de nombreuses institutions (le Code du travail, par exemple) et où les autorités publiques ont les moyens d’imposer leurs vues, au nom de l’intérêt général, disent-elles, aux parties en conflit. Les exemples de la renégociation de la convention d’assurance-chômage à l’automne 2023 et la négociation sur le CETU et l’emploi des séniors en ce printemps 2024 illustrent le dilemme permanent des parties : à quoi bon s’engager dans un processus de négociation sociale avec les employeurs / les syndicalistes sur des nouvelles règles d’indemnisation des salariés sans emploi ou d’emploi de salariés âgés si l’État peut, à tout moment, imposer ses propres règles d’indemnisation ou son propre dispositif pour les séniors ?

Cette alternative n’existant pas en Allemagne, en Suède, en Finlande, etc. (il ne viendrait pas à l’idée de ces gouvernements de prendre des décisions sur des sujets qui relèvent de l’autonomie des partenaires sociaux…), les négociations sociales peuvent être menées au bout, et se conclure par des compromis – puisqu’aucun État ne reprendra la main, arguant que le calendrier politique l’autorise à accélérer et que le compromis signé ne le satisfait pas…

À ce jeu pervers d’acteurs s’ajoutent deux phénomènes, reliés, que Michel Crozier a décrits dans son ouvrage Le Phénomène bureaucratique (1961) : le désir d’autonomie et la peur du face-à-face. Dans une France où « le Gaulois réfractaire[1] » se garde de toute dépendance envers les puissants, où le salarié combat sans relâche l’autorité du manager tentant de contrôler son action, seule l’acceptation (renouvelable chaque jour) des procédures et règles impersonnelles du management autoritaire permettent de conjuguer le désir d’autonomie des uns et l’absolutisme des autres. Dans un tel système bloqué de relations sociales, la négociation, en face-à-face et à la même table, est doublement refusée : par les salariés et leurs représentants, qui ne supportent pas de devoir « quémander » à leurs directions des droits sociaux dont ils estiment qu’ils leur reviennent « de droit », ni de devoir concéder ce qu’ils jugent être des « acquis » ; et par les directions d’entreprises, imbues de leur autorité et ne supportant pas de la voir écornée. Que ce système soit pervers et inefficient ne nuit apparemment pas à son maintien….

Bien à vous, Christian Th.


[1] Expression qu’utilisa Emmanuel Macron devant un hôte étranger pour désigner le salarié français…

(Theoria I) La négociation comme horizon. Lettre de Pierre Amadieu, mars 2024

(Le 14 mars dernier, Pierre Amadieu, ingénieur et philosophe, m’a adressé une lettre, ci-dessous, à laquelle j’ai aussitôt répondu, lui indiquant que je le remerciais grandement de ré-ouvrir un débat académique que je croyais clos : la négociation comme nouveau paradigme, comme « destination finale de nos réflexions et de nos prestations », comme Pierre Amadieu l’écrivait en liminaire. Il y développait trois exemples ; ses arguments me semblaient robustes. Je lui adressai en retour une longue lettre, reproduite ici, en trois billets. Pourquoi cette longue réponse ? Parce que l’effort d’une poignée de collègues, suisses, belges et français, qui, au début des années 2000, avaient entrepris de structurer une communauté francophone de recherche sur la négociation, à l’égal des communautés, puissantes, dans les milieux académiques aux États-Unis et au Canada, n’a pas eu le résultat escompté, ; il faut donc comprendre les raisons pour lesquelles nous ne sommes pas parvenu à nos objectifs. Parce que cette négociation incessante continue de régir nos vies personnelles, nos activités professionnelles, les relations entre les groupes et entre les nations, et qu’il faut donc rendre compte de cet écart, étrange, entre l’activité sociale de négociation, répandue, et l’absence d’une tradition française d’étude de cette activité...)

***

Cher monsieur,

« La négociation ne constitue pas seulement un objet de plus. Elle occupe une place stratégique car elle est susceptible de faire vaciller quelques-unes des lignes de partage qui aujourd’hui fracturent le champ des sciences de l’Homme et de la société » écrivait Jean De Munck dans l’article-éditorial du premier numéro de la revue Négociations, en mai 2004. La négociation, comme théorie et comme pratique, m’apparaît comme un attracteur, où semblent converger tous les discours et toutes les pratiques, comme s’ils étaient attirés par un puissant centre de gravitation ou comme s’ils suivaient une nouvelle fois la « loi de Godwin ». Quel que soit le point de départ, il semble que nous finissions par devoir envisager la négociation comme destination finale de nos réflexions et de nos prestations. La négociation est un nouveau paradigme. Je prends ci-dessous trois exemples pour décrire la négociation comme horizon.

Exemple 1 : la prestation de changement écologique

Le Récit Écologique. Le changement climatique a fait l’objet de nombreuses recherches scientifiques ayant abouti à l’établissement de faits indiscutables sur l’état objectif du monde (GIEC, IPBES, etc.). Cet ensemble de faits est régulièrement mis en avant, comme point de départ, par les écologistes pour faire changer les mentalités, faire bouger les choses, et aller vers un monde plus durable et plus responsable. Cet ensemble de faits est commun à tout le monde et concerne le monde entier. C’est le retour du « Grand Récit Écologique » où tout le monde, toute l’humanité est embarquée comme une seule et même entité[1].

Pourtant, rien ne change, rien ne bouge. Pas assez vite. L’état du monde se dégrade malgré les avertissements des scientifiques, et les actions de changement sont timorées. C’est l’échec du Grand Récit Écologique (le représentant français emblématique du grand récit est Aurélien Barrau dont il fait une apologétique presque poétique[2]).

C’est comme si on savait, mais qu’on ne voulait pas. C’est ici le problème bien connu de l’acrasie, chez les Grecs anciens ; de l’incontinence de la volonté, chez Kant ; des résistances aux changements, chez Kurt Lewin, Rosabeth Moss Kanter, John Kotter, Robert-Vincent Joule, Wilfred Bion, ou Jack Harich. Ces résistances sont soit endogènes, c’est-à-dire générées au sein même de l’individu et des organisations, par des craintes, des réflexes, des dénis, etc. ; soit elles sont exogènes, c’est-à-dire engendrées par des forces extérieures qui s’opposent, plus ou moins volontairement, au changement (les « marchands de doute »). C’est au final le sempiternel problème du fumeur qui sait que le tabac tue mais qui continue de fumer.

La science écologique, seule, ne sait pas résoudre elle-même ce problème, cette aporie du changement. Il lui faut s’adjoindre les services d’autres sciences, comme celles de la psychologie, de la psychologie sociale, de la sociologie, des neurosciences, de l’histoire, de la géographie, de la géopolitique, ou de la négociation (théorie de la négociation comme régulation sociale). Les écologistes se tournent vers ces sciences pour trouver des relais de réflexion, et compléter leur discours et leurs démarches. Certes, leurs discours et leurs démarches deviennent plus concrets, plus ancrés, plus précis, plus liés à une situation réelle, à un contexte. Ce ne sont plus de « grands récits », leurs discours et leurs démarches embrassent, décrivent, des réalités de terrain de façon de moins en moins imaginaire. On quitte le Grand Récit Écologique et la prestation de changement devient automatiquement de moins en moins générale.

Il faut, à ce stade, introduire un nouveau terme : celui de contingence. Et reformuler ce qui vient d’être dit : la prestation de changement écologique devient de moins en moins générale, et prend de plus en plus en compte la contingence des situations.

La négociation comme prise en compte de la contingence. Au départ, ce qui s’apparentait à une simple énonciation de faits scientifiques se termine en procédure de négociation, où la science elle-même se mélange à d’autres formes de raisonnement, à des comportements même, à des mondes vécus. Elle trouve donc, d’une certaine manière, des alliés utiles. Des alliés pour réaliser ce qu’elle s’était donnée comme but : provoquer le changement. Pour résumer, tout se passe comme si les faits, seuls, sont sans effet.

La négociation apparaît, dans cet exemple, comme un horizon qui était nécessaire dès le départ, et qui a conduit à incorporer, dans des éléments purement scientifiques, des éléments de contingence. Sauf à ne vouloir produire qu’un discours scientifique et donc produire un Grand Récit, la prestation de changement écologique fonctionne mieux quand elle intègre une variété de faits et d’intérêts divers et pertinents. Autrement dit, si l’intention de départ est de faire changer, alors ce mélange, ou cette recette, devient plus pertinente, plus efficace.

.Exemple 2 : la prestation de choix économique

Un « concept vide ». La théorie du choix social se présente comme une science économique à part entière et donc comme un discours visant à expliquer comment des choix réels se font dans les sociétés afin de respecter certains principes démocratiques. Issue d’un développement remarquable de la théorie des jeux, elle continue de soulever de redoutables problèmes dans la droite lignée du théorème d’impossibilité de Kenneth Arrow.

Pour surmonter ces problèmes, les théories de choix social redoublent de virtuosité pour créer des « fonctions d’utilité » censées coller, décrire, plus fidèlement telle ou telle réalité. Ce faisant, elles fondent leur légitimité sur une anthropologie plus ou moins locale, où les communautés humaines ont pour habitudes d’agir de telle ou telle manière, de préférer telles ou telles choses, d’avoir telle ou telle idée de la justice sociale.

Pour faire court, les difficultés de la science économique du choix social sont de deux ordres : un ordre logique et un ordre pratique.

Sur le plan logique, ce sont les théorèmes d’impossibilité ou les théorèmes antidémocratiques qui montrent les limites de cette science. Sur le plan pratique, on dit généralement qu’une limite est la difficulté à mesurer, sur le terrain, la satisfaction, l’utilité, ou les préférences des individus, pour en faire une grandeur commensurable.

Claudine Tiercelin, professeure de philosophie au Collège de France, à la suite de Jürgen Habermas, a expliqué que l’agrégation des préférences dans des modèles économiques d’utilité repose sur des préférences clairement exprimées et exprimées de manière fixe. Ces modèles ne tiennent absolument pas compte du changement de préférences qui intervient lorsque les acteurs s’engagent dans une procédure délibérative. Tout se passe comme si, depuis Borda et Condorcet, les choix sociaux se basaient sur des préférences immuables.

Pour résumer, il faut noter que la théorie du choix social échoue à capturer la contingence des situations concrètes. En particulier, la contingence d’une situation de discussion, où des interlocuteurs échangent sur leurs positions et sur leurs arguments, et d’où peut sortir un réarrangement des préférences initiales.

La négociation comme « donnée sensible ». Ici encore, la négociation, comme procédure délibérative plus ou moins idéale (partant du modèle proposé par Jürgen Habermas dans l’Éthique de la discussion), apparaît comme un horizon nécessaire et indépassable pour proposer une issue à chaque fois pertinente à un problème de choix social réel. Il faut bien prendre en compte que ce flot perpétuel et imprévisible de reconfigurations des préférences, au cours d’une procédure de négociation, ne peut pas se mettre en équation (la contingence échappe à toute formalisation). Et c’est bien là le sujet. En considérant que les préférences exprimées constituent un ensemble de conditions initiales qui, par définition, ne peuvent pas changer, la science du choix social échappe à une partie du monde sensible, et devient, pour reprendre les mots de Kant, une pseudoscience, c’est-à-dire un « concept vide ». Pour « remplir » ce concept, et en faire une véritable connaissance et éventuellement un moyen d’action, c’est-à-dire un moment de choix politique réel, il faut nécessairement lui adjoindre les services de la négociation, en lui apportant les données sensibles nécessaires, empiriques, provenant du terrain.

Exemple 3 : la prestation philosophique de la coopération

La pure coopération face au réel. En opposition au modèle de la compétition, certains éthiciens en appellent à la défense de la coopération. Cet appel, qui vise un idéal de coopération entre des agents parfaitement autonomes et volontaires, a pour principal but de revaloriser socialement la coopération et de dévaloriser le modèle de la compétition, jugé prépondérant et foncièrement injuste. C’est l’éternel débat entre l’efficacité et l’équité, l’état de nature et l’état de droit. Ainsi plusieurs modèles de la coopération mettent-ils en avant la délibération comme source de l’équité et source d’une recherche plus fiable de la vérité (vérité morale d’abord). Ces modèles remontent à Aristote, mais les principaux représentants connus au XXe siècle sont John Rawls (consensus par recoupement) et Jürgen Habermas (éthique de la discussion). Le plus emblématique des deux est certainement Jürgen Habermas. Il décrit, dans son Éthique de la discussion, une procédure délibérative parfaite fondant les normes du juste et constituant les règles d’un accord valide. Voici ce qu’il dit : « Les participants sont placés dans une situation communicationnelle idéale où seuls les meilleurs arguments l’emportent sur les autres et où tous les participants sont également enclins à chercher le consensus. »

Pour résumer, ces modèles de la coopération mettent en avant la pure coopération. Une sorte de monde parfait, fondé sur une humanité profonde, dont les acteurs sont des anges, qui coopèrent dans le but d’établir des normes de vie commune et qui se promettent mutuellement respect et reconnaissance pour l’éternité. Ce monde n’existe pas ailleurs que dans l’esprit de leurs inventeurs. Les coopératifs eux-mêmes se rendent compte des limites de ce modèle. Dans le monde réel, ils sont contraints et forcés d’envisager des procédures de « communication non violente » par exemple, des procédures pour « monter au balcon », etc. Ce faisant, ils quittent nécessairement le domaine de la pure coopération et adoptent une attitude résolument différente vis-à-vis de la réalité : une attitude de négociation qui n’est ni pure compétition, ni pure coopération.

Le désert et les oasis. Ces modèles de coopération agissent, comme tout idéal, comme un phare. Hannah Arendt a utilisé une métaphore utile à ce sujet. Celle du « désert et des oasis » (voir Qu’est-ce que la politique ?), où les oasis sont des havres de paix et le désert le seul chemin les reliant. En tant qu’oasis (ou phare), ces modèles sont utiles pour savoir où l’on va, dire ce que l’on vise. Cependant, en pratique, ils sont nuls. Il faut les amender, les modifier, parfois même les changer en d’autres modèles plus réels, plus opérants. Laurent Mermet dit à leur sujet qu’il faut leur adjoindre les secours de la négociation et y intégrer une « composante distributive réelle ». Voici ce que dit Claudine Tiercelin encore à leur sujet : « Une justification instrumentale de la politique délibérative comme le défend John Rawls (découlant de la « position originelle ») est trop fragile, car elle implique que la politique délibérative n’est nécessaire que si elle est la seule à pouvoir réaliser l’équité. Or, il n’est pas du tout certain qu’une politique fondée sur la négociation entre groupes poursuivant leurs intérêts particuliers soit moins à même de refléter l’idéal d’équité qu’une politique délibérative, car la négociation peut elle aussi suivre des règles équitables. » Là encore, on retombe sur la négociation…

Il n’est pas nécessaire de détailler davantage la suite de ce troisième et dernier exemple, car il se décline comme les deux premiers, en faisant apparaître la négociation comme horizon réel indépassable. La négociation est le désert, dans la métaphore d’Hannah Arendt, où personne ne va et qui paraît à tout le monde insondable et hostile. Chacun y préfère la chaleur de son foyer. Son oasis, son idéal.

Avec ces trois exemples, quel que soit l’angle d’attaque, que ce soit la philosophie, l’économie, ou l’écologie, la négociation apparaît comme horizon réel. Autrement dit et pour conclure, partout où il y a du réel, il y a de la négociation.

Mon raisonnement est-il correct ? Il me faut le confronter avec quelqu’un qui réfléchit depuis quelques années à ce sujet. J’ai donc pensé à vous. En vous remerciant pour l’attention que vous me porterez,

Sincèrement, Pierre Amadieu


[1] A titre d’exemple, voir Laurent Mermet, « Qui peut agir sur qui pour éviter la fin du monde? Une réponse à Aurélien Barrau », vidéo enregistrée lors du cours du master EEET de l’université Paris-Saclay (lire ici) https://youtu.be/P1JRYlrLxvw?si=a_AN6_1b6ySh65Pq

[2] Voir ses interventions publiques, ses vidéos, où le sujet et l’acteur de ses propos est toujours l’humanité, prise dans son ensemble, comme un tout indivisible. Un « nous » qui n’existe pas vraiment selon Laurent Mermet…

CETU et emploi des séniors : leçons croisées d’un échec-succès d’une négociation interprofessionnelle…

« Emploi des seniors : le probable échec des négociations acte un revers pour la démocratie sociale » (Le Monde ; lire ici). « Emploi des seniors : la balle désormais dans le camp du gouvernement » (Les Échos ; lire ici). « L’U2P, la petite organisation patronale qui défie le Medef » (Les Échos ; lire ici). Trois titres d’articles, pour trois épisodes récents dans le feuilleton théâtralisé Le dialogue social à la française. Saison 2024…

Résumé des épisodes précédents. Après l’épisode, douloureux, de la réforme du système de retraite, le gouvernement propose aux partenaires sociaux d’ouvrir une négociation interprofessionnelle sur l’emploi des séniors, la reconversion des salariés usés par leur travail, et la création du CETU, le compte épargne-temps universel, mesure promise par Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle de 2022. Le 21 novembre 2023, Élisabeth Borne, Première ministre, leur  adresse une lettre de cadrage, intitulée Document d’orientation sur le nouveau pacte de la vie au travail (lire ici). Ces trois thèmes y sont présentés, avec des objectifs précis (par exemple : « renforcer la négociation collective de branche et d’entreprise sur la gestion des âges en entreprise », ou « mieux lutter contre les stéréotypes et discriminations liés à l’âge et assurer la transparence sur les pratiques, via par exemple la création d’outils d’auto-diagnostic »). Le tout avec une  contrainte à respecter : « l’impératif de soutenabilité des finances publiques ». Une date butoir à ces négociations est imposée : le 15 mars 2024.

Les négociations débutent le 22 décembre, pour fixer le calendrier et la méthode de travail. L’article du site Les Clés du social (du 6 janvier 2024 ; lire ici) indique que « les partenaires sociaux ont convenu de se réunir 14 fois à partir de janvier 2024 jusqu’au 26 mars 2024, date de la dernière réunion. Le mois de janvier sera consacré à une phase de diagnostic avant d’entamer la suite des discussions en alternance sur chacun des trois thèmes de discussion (…) Les partenaires sociaux ont convenu qu’un seul accord couvrirait l’emploi des séniors et les parcours professionnels. Se rajouterait aussi le CETU s’ils parviennent à trouver un terrain d’entente, ce qui n’est pas évident au vu des réticences des organisations patronales et de certaines organisations syndicales. Seule la CFDT semble la plus allante sur ce sujet qui fait partie de ses revendications en matière de temps de travail. D’autres thèmes de réflexion pourraient se rajouter aux discussions sur d’autres sujets annexes si les négociateurs jugent pertinent de les rajouter. »

Comme prévu, la négociation patine (lire ici) ; les négociateurs se donnent une dernière chance et demandent un délai au gouvernement, qui repousse la deadline au 8 avril 2024. « L’épilogue », raconte Fabrice Dedieu dans un article de Syndicalisme Hebdo (du 10 avril 2024 ; lire ici), «  s’est produit dans la nuit du 9 au 10 avril. Vers une heure du matin, le patronat a posé sur la table sa dernière proposition, de 44 pages, désormais à prendre ou à laisser. Après 48 heures de discussions, de tours de table lors desquels les organisations syndicales ont répété sans cesse leurs revendications, le patronat n’a fait que de timides concessions qui ne devraient pas permettre d’emporter l’adhésion de la partie syndicale. « Pendant deux mois, il y a eu beaucoup de discussions mais assez peu d’avancées concrètes qui auraient pu nous permettre de formaliser un accord, analyse-t-il. Et c’est plus que regrettable qu’en 48 heures nous n’arrivions à faire que ça. Le bilan est faible » résumait devant la presse le chef de file CFDT, Yvan Ricordeau. »

« Une telle issue » commente de son côté Bertrand Bissuel dans Le Monde du 10 avril 2024 (lire ici), « laisse la main libre au gouvernement pour prendre des dispositions qui tirent les conséquences de la réforme des retraites de 2023, avec le report de l’âge légal de 62 à 64 ans. Pour la démocratie sociale, il s’agit d’un sérieux revers, qui ne peut que conforter la piètre opinion d’Emmanuel Macron à l’égard des corps intermédiaires, le chef de l’Etat les jugeant incapables d’élaborer des mesures ambitieuses à l’échelle interprofessionnelle. »

Le même jour, le 10 avril, l’U2P, l’union des entreprises de proximité, publie un communiqué au ton accusatoire : « L’U2P regrette vivement l’échec de la négociation sur l’emploi des seniors, les transitions-reconversions, l’usure professionnelle et le CETU, et y voit la triste illustration de l’archaïsme de la méthode suivie pour cette négociation. Il faut rappeler que celle-ci a été unanimement souhaitée par les partenaires sociaux eux-mêmes dans le cadre de leur agenda social. » Après avoir rappelé les multiples propositions de l’U2P au cours des négociations, ignorées par les autres organisations patronales, celle-ci dénonce « les défaillances actuelles du système de représentation des entreprises et leurs conséquences sur le paritarisme » et invite les organisations syndicales le 16 avril à négocier sur le CETU et l’usure professionnelle en fin de carrière. Le communiqué ajoute, perfide : « L’U2P demande de revenir à des pratiques de négociation qui soient loyales et équilibrées et appelle à une refonte des règles de la représentativité patronale. »

Le 23 avril 2024, un autre communiqué de l’U2P, au ton cette fois triomphaliste, annonce la bonne nouvelle : « Les représentants de l’U2P et des cinq organisations syndicales de salariés ont abouti le 23 avril à la conclusion de deux accords, l’un portant sur la création d’un Compte épargne temps universel, et l’autre relatif à la reconversion professionnelle et à la mutualisation des coûts des indemnités de licenciement pour inaptitude. L’objectif poursuivi par l’U2P est de favoriser l’accès à l’emploi dans les petites entreprises et de répondre à leurs besoins en compétences. »

***

Voilà pour le rappel des faits. Comment expliquer cette séquence sociale et politique, pour le moins inhabituelle ? Pourquoi cet échec de la négociation sur le CETU et l’emploi des séniors le 9 avril ? Pourquoi cette initiative de l’U2P et l’adoption de deux nouveaux ANI, accords nationaux interprofessionnels, dont l’U2P est le seul signataire patronal ? Que cela augure-t-il pour le système français de relations sociales ?

UN. Un échec programmé…

Avouons-le d’emblée : le processus de négociation engagé le 22 décembre sur le CETU, l’emploi des séniors et l’usure professionnelle, à la demande expresse du gouvernement, avait peu de chances d’aboutir… Plusieurs facteurs défavorables rendaient cette négociation (trop) complexe et (trop) contrainte :

Une lettre de cadrage à spectre trop large. Elle mentionnait trois sujets, distincts (même s’ils sont pour partie reliés) : « la mise en place d’un  compte épargne-temps universel (CETU) ; « le maintien et le retour en emploi des seniors » ; « la progression des carrières et les possibilités de reconversions professionnelles, et mieux lutter contre l’usure professionnelle ». La pluralité (ou la diversité) des sujets mis sur la table de négociation ouvre souvent la voie à un accord de compromis : l’un peut gagner ici et perdre un peu là ; un autre peut perdre ici et gagner là, de sorte qu’au final, chacun estime avoir engrangé quelques résultats significatifs. Mais quand les sujets abordés ouvrent chacun sur des scénarios « explosifs » (le CDI Sénior, par exemple ; ou le CETU, qui n’enthousiasme guère certaines organisations syndicale, encore moins le MEDEF…), il est plus difficile aux négociateurs d’équilibrer leurs gains.

Pour comprendre cette difficulté, il faut, d’une part, raisonner en termes d’enjeux  – ce que chacun peut perdre ou gagner dans une négociation qui lui est imposée – et distinguer quatre composantes : le ou les problèmes qu’il faut résoudre ; les scénarios possibles (ou envisagés) ; les scénarios préférés par chacun des parties ; enfin les scénarios alternatifs, proposés par l’un ou l’autre des négociateurs, en début de processus ou pendant son cours.

La question du ou des problèmes à régler pose une première difficulté : la manière de les définir ou de les ériger en « problème » ou en sujet de négociation. Le CETU n’est ainsi pas vraiment une revendication partagée par tous les syndicats ; il leur est donc difficile de produire des scénarios pour le mettre en place, n’étant pas intéressés par ce dispositif. L’emploi des séniors peut être un « problème » mieux partagé. Mais survient alors la question des scénarios pour le régler ; certains peuvent être possibles mais non préférés ; d’autres sont préférés mais impossibles (par veto gouvernemental, par exemple) ; d’autres encore sont possibles mais n’ont pas été envisagés, etc. Ajoutons à cette complexité des scénarios celle du jeu d’acteurs : trois organisations patronales, fort contrastées ; et cinq organisations syndicales, tout aussi contrastées. Ajoutons enfin les « lignes rouges » que ce sont données chaque délégation, et l’on comprend vite que les chances de succès de ce processus de négociation qui s’est clos le 9avril étaient faibles…

Une lettre de cadrage trop précise, trop directive. Pour chacun de ces sujets, la lettre de cadrage définissait : les leviers à actionner (par exemple, pour l’emploi des séniors : « renforcer la négociation collective de branche et d’entreprise sur la gestion des âges en entreprise » ; « mieux préparer les secondes parties de carrières en renforçant l’accès des seniors à la formation professionnelle et aux dispositifs de transition et de reconversion) ; les critères des dispositifs à mettre en place (par exemple, pour le CETU : « l’universalité », « l’opposabilité », « la portabilité ») ; le schéma général de ces dispositifs (le texte est émaillé d’expressions telles « Le Gouvernement ne souhaite pas », « Le Gouvernement souhaite », « Le Gouvernement privilégie le principe », « La négociation devra aussi fixer les modalités », etc.) et les contraintes budgétaires (« La négociation ne pourra pas avoir un impact défavorable sur les finances publiques. »)

Un calendrier trop serré. La lettre (adressée le 21 novembre) indiquait la date-butoir du 15 mars 2024. Compte tenu des fêtes de fin d’année et de la nécessaire réflexion en amont par les équipes de négociation de chaque camp, il ne restait en gros aux négociateurs que 8 petites semaines pour parvenir à un accord. Mission impossible…

Une complexité des sujets, jointe à leur technicité. Derrière leur apparente simplicité, les problèmes abordés dans la lettre de cadrage du gouvernement sont des dossiers aussi techniques que politiques. Qui plus est, chaque scénario envisageable sur chacun de ces sujets ouvre à son tour sur d’autres problèmes – d’application, de financement, d’évaluation, etc. Certes, ces thématiques avaient déjà été abordées lors de la contestation de la réforme des retraites ; mais elles n’avaient pas été véritablement instruites, en mobilisant des experts ou en chiffrant des scénarios…

Des objectifs assignés hors d’atteinte. La lettre de cadrage indiquait ainsi l’objectif du sujet 2  (l’emploi des séniors) : « afin d’atteindre un objectif d’un taux d’emploi de 65 % des 60-64 ans à l’horizon 2030 ». Le document fournissait les chiffres pour l’Europe : « 46,4 % en moyenne dans l’Union européenne, 61 % en Allemagne et près de 70 % en Suède », et celui pour la France : « 33 % ». On demandait donc aux dirigeants syndicaux et patronaux – en 8 semaines ! – de trouver des solutions pour doubler, en à peine 6 ans !, le taux d’emploi des séniors alors que les différents gouvernements du président Macron n’ont pu faire progresser ce taux, depuis 2018, que d’un peu plus 5 points de pourcentage (28,1 %, en 2018, 33 % en 2022)…

Une négociation « sous effet Damoclès ». Ou, en termes moins mythiques : 9 organisations syndicales et patronales ont négocié sous l’épée d’un gouvernement qui indiqua clairement que passé le délai qu’il leur imposait, il reprendrait la main et légiférerai librement. Cela ne peut qu’aviver les tentations opportunistes de l’un ou l’autre de ces négociateurs…

DEUX. Un jeu social et politique ritualisé et théâtralisé…

 Jusqu’au 9 avril 2024, peu d’acteurs de cette pièce Le Dialogue social français. Saison 2024 se sont écartés de leur rôle ; chacun a joué sa partition, comme aux négociations précédentes… Parmi les principaux joueurs :

Un MEDEF, impérial, refusant toute concession aux organisations syndicales et négligeant les intérêts spécifiques des TPE. Au point que dans son communiqué du 10 avril 2024, l’U2P décrit l’attitude en négociation de son grand rival en termes peu flatteurs (lire ici) : « Peine perdue, l’essentiel de ces propositions a été rejeté par le Medef. C’est ainsi qu’apparaissent au grand jour les défaillances actuelles du système de représentation des entreprises et leurs conséquences sur le paritarisme. Les représentants des grandes entreprises peuvent décider du contenu et de l’issue des négociations, sans tenir compte de l’intérêt des petites entreprises. En d’autres termes, le MEDEF détient seul les clés du camion. »

Un gouvernement interventionniste et peu respectueux du paritarisme… L’échec des négociations sur l’emploi des séniors du 9 avril 2024 doit être mis au regard du succès des négociations sur l’assurance-chômage le 10 novembre 2023. Une lettre de cadrage, le 1er août 2023 (lire ici), rappelait la volonté  du gouvernement de durcir les conditions d’indemnisation des chômeurs. Cette lettre dictait en fait aux partenaires sociaux le résultat auquel ils devaient parvenir. Ces derniers eurent la mauvaise volonté de ne pas obtempérer et s’accordèrent sur un texte de compromis ; chacun fit d’importantes concessions mais tous refusèrent d’obéir au diktat du gouvernement (lire ici).

Le 27 novembre, le gouvernement annonce aux négociateurs qu’il refuse d’agréer en l’état l’accord national interprofessionnel du 10 novembre et qu’il attendra la fin des négociations sur l’emploi des séniors avant de se prononcer. Lundi 21 avril, comme on s’y attendait, le ministère du travail annonce qu’il prendra, dans quelques semaines, un décret pour déterminer les règles d’indemnisation des demandeurs d’emploi applicables « à partir du 1er juillet prochain ». Le Monde du 23 avril analyse avec justesse l’épisode : « Le choix du pouvoir en place de passer par un texte réglementaire a pour effet de jeter aux oubliettes l’accord que le patronat et plusieurs syndicats avaient conclu, à l’automne 2023, pour refondre les paramètres du régime d’aide aux chômeurs. Cet épisode conforte un peu plus l’emprise de l’Etat sur un organisme de protection sociale qui est théoriquement piloté, de façon paritaire, par les représentants des chefs d’entreprise et des travailleurs, à travers l’association Unédic. »

Des organisations syndicales jouant la montre… Puisque certaines que le MEDEF ne fera aucune concession importante et qu’il préfère, sur les trois sujets à négocier, que l’État légifère. La conduite patronale est en effet logique : n’étant pas demandeur sur les trois sujets à négocier, ou proposant un dispositif que les syndicats refusent (« le CDI Sénior »), le MEDEF n’a aucun intérêt à concéder quoi que ce soit. Les organisations syndicales sont donc conduites, elles aussi, à refuser tout compromis et misent sur les rencontres bilatérales avec le gouvernement pour influencer le futur décret. Les déclarations d’Hubert Mongon, pour le MEDEF (« En cas d’échec de la négociation, le gouvernement prendra ses responsabilités et, si besoin, nous pousserons nos propositions. ») et d’Yvan Ricordeau, pour la CFDT « La CFDT reste un acteur constructif et loyal, qui veut répondre aux attentes des salariés. Il y aura un projet de loi, nous reparlerons des points évoqués durant cette négociation » sont à lire sous cet angle.

Roger Fisher et William Ury, dans leur ouvrage de 1981, Getting to Yes, ont nommé BATNA, best alternative to a non-agreement (« meilleure solution de rechange » dans la traduction de nos amis québécois), le(s) plan(s) B qu’ont des négociateurs dès lors qu’ils anticipent un échec possible des négociations dans lesquelles ils sont engagés. Dans le volet sur l’emploi des séniors, tous avaient une même BATNA : attendre le projet de loi du gouvernement pour l’orienter dans un sens favorable et convaincre des parlementaires pour qu’ils déposent des amendements. Pour le CETU, la BATNA consistait à se défausser au moment de la signature tout en essayant de bâtir le dispositif le plus favorable aux salariés (CGT, FO, CFE-CGC) ou à ne pas entrer en négociation à son sujet puisqu’il s’agit d’une promesse du président Macron (MEDEF et CPME).

TROIS. Le cavalier seul de l’U2P, tirant les marrons du feu…

Le sociologue Georg Simmel, au début du 20ème siècle, a consacré plusieurs pages (lumineuses) à « la détermination quantitative du groupe » dans son opus de 1908, Sociologie. Il a ainsi conceptualisé le sens sociologique des chiffres un, deux et trois. Il y décrit, pour ce dernier chiffre, trois formes spécifiques de configuration d’acteurs sociaux dès lors qu’ils sont au moins trois. 1) Quand deux acteurs sont en conflit à propos d’un objet externe, le troisième peut jouer le rôle de médiateur ; il tentera d’être impartial. 2) Le troisième peut susciter lui-même le conflit et ainsi acquérir une position dominante ; le principe « diviser pour régner » est l’illustration de cette deuxième configuration. 3) La dernière est celle du tertius gaudens – littéralement « le troisième, celui qui se réjouit »… – qui profite des opportunités offertes par le conflit. Dans la conceptualisation de Simmel, « il fait de l’action réciproque entre les parties et lui-même un moyen au service de ses fins propres ».

Ce « troisième larron » qu’est l’U2P a donc transformé sa faiblesse – 5,2 % de représentativité, loin derrière les 69 % du MEDEF et les 25,5 % de la CPME – en force, puisqu’en invitant les organisations syndicales à négocier sur le CETU et l’usure professionnelle et en leur proposant elle-même le deal que ses rivales MEDEF et CPME avaient refusé, elle s’est comporté en chef de file d’un patronat français éclairé et responsable. C’est d’ailleurs de cette façon qu’elle s’est positionnée dans son communiqué du 23 avril 2024 : « L’U2P tient à rappeler que ces accords visent à agir en partenaires sociaux responsables, à respecter l’agenda social que les organisations représentatives des employeurs et des salariés se sont elles-mêmes fixées et à répondre à la demande du gouvernement, dans le cadre de l’article L1 du code du travail, de traiter ces questions, en lui faisant des propositions partagées. »

L’U2P a ainsi traduit en actes ce qu’elle déclarait vouloir le 10 avril à l’issue de l’échec de la négociation : « L’U2P a également souhaité laisser la discussion se développer sur l’instauration d’un compte épargne temps universel – CETU. A la différence des deux autres organisations patronales, l’U2P considère qu’il y a la place pour une solution gagnante à la fois pour les entreprises et pour les salariés, les petites entreprises pouvant y trouver un nouveau levier pour attirer et fidéliser les salariés. »  

Quel fut le deal ? Le communiqué de l’U2P du 23 avril l’explicite – et l’on ne peut que saluer ici l’esprit de compromis (et de responsabilité) de cette organisation patronale :

« Afin de remédier à la pénurie de main d’œuvre dans l’ensemble des métiers mais également de faire face à la nécessité pour les petites entreprises d’opérer notamment les transitions numérique et énergétique, il est impératif de faciliter la reconversion d’un grand nombre de salariés, y compris pour des métiers pouvant être exposés à l’usure professionnelle.

Face au risque d’inaptitude au travail d’un salarié de plus de 55 ans qui peut dissuader un chef d’entreprise d’embaucher un senior, l’accord prévoit que le coût des licenciements pour inaptitude professionnelle, soit mutualisé et non pas supporté par l’employeur seul.

Par ailleurs, le Compte épargne temps universel, en permettant aux salariés de moduler leur temps de travail au cours de leur carrière, offre aux entreprises de l’artisanat, du commerce de proximité et des professions libérales un gain d’attractivité auprès des salariés qui pourront disposer d’un outil aujourd’hui réservé aux salariés des grandes entreprises. »

***

Certes, une hirondelle ne fait pas le printemps… Mais la décision de l’U2P de faire cavalier seul et de signer deux ANI à la barbe du MEDEF et de la CPME est de nature à rebattre les cartes. Peu importe que le gouvernement reprenne ou non dans de futures lois toutes leurs dispositions (car le MEDEF ne manquera pas de tenter d’influencer la ministre du Travail, Mme Catherine Vautrin au moment de leur rédaction…) car l’épisode du 23 avril 2024 a ouvert le jeu social de deux façons : un, il est possible de signer des ANI avec une organisation patronale qui n’est pas le MEDEF – ce qui devrait inciter celui-ci à faire ce que l’U2P lui suggère de faire (imaginer des « solutions gagnantes à la fois pour les entreprises et pour les salariés ») ; et deux, il est possible d’inventer des solutions de compromis sur des sujets à fort enjeu en pratiquant avec bonne foi le jeu de la négociation collective.