Le titre et la première phrase du billet de Dominique Albertini, publié le 12 juillet 2025 dans Libération (lire ici), résume l’essentiel de l’accord signé entre l’État français, loyalistes et indépendantistes de Nouvelle-Calédonie : « Le courage politique, c’est ça. Le compromis trouvé entre loyalistes et indépendantistes calédoniens illustre un refus de la politique du pire qui fait honneur à ses acteurs. Et devrait en inspirer d’autres. »

Le « check » des députés Nicolas Metzdorf (Générations NC, Ensemble pour la République) et Emmanuel Tjibaou (Union Calédonnienne)©DR
Après dix journées enfermés dans un hôtel à Bougival, les négociateurs des différentes délégations calédoniennes – loyalistes et indépendantistes, avec toutes leurs nuances… – ont finalisé cet accord jugé novateur dans la nuit du 11 au 12 juillet 2025, aussitôt salué par la presse d’opinion, reprenant le propos d’Emmanuel Macron, d’« accord historique » (L’Opinion) et « de compromis intelligent et historique » (La Nouvelle République).
Le billet de Libération poursuit ainsi : « L’accord trouvé ce samedi entre les acteurs politiques de Nouvelle-Calédonie sur l’avenir institutionnel de l’archipel est remarquable à plus d’un titre. En instituant un État calédonien doté de certains attributs de la souveraineté et pas d’autres, en repoussant pour l’immédiat l’indépendance sans l’exclure pour l’avenir, il offre une réponse souple, inventive et, on l’espère, efficace aux nombreux maux de l’archipel du Pacifique. A ces qualificatifs, il faut en ajouter un autre : courageuse. »
En quoi est-ce un compromis, et pourquoi le qualifier d’intelligent ?
Parce qu’il est fondé sur un échange politique et de rationalités entre les protagonistes, et qu’il satisfait au maximum les exigences de chaque camp (et en son sein, des sensibilités différentes qui s’y expriment) sans dégrader la situation d’aucun. Mais pas seulement : l’accord acte une futurité commune (pour reprendre l’expression de l’économiste états-unien John Commons, 1950), que tous les signataires acceptent de décliner désormais ensemble, via les institutions de Nouvelle-Calédonie – son Congrès, notamment, chargé d’élaborer la prochaine Loi fondamentale – mais aussi par un travail d’information et de persuasion des militants de tous bords et des citoyens calédoniens. Là peut-être réside le caractère « historique » de l’accord de Bougival – ce qui n’ôte rien à aux accords, également « historiques » de 1988 (accords de Matignon) et de 1998 (accord de Nouméa) : il met ses signataires, loyalistes et indépendantistes, côte-à-côte (et non plus face à face) et les oblige, tous, à convaincre leurs mandants de la justesse des concessions qu’ils ont tous dû opérer.
Car concessions, il y a eu – et dans les deux camps, et d’égale importance. Elles sont apparues nécessaires aux différents chefs des délégations ; elles leur permettaient d’atteindre ce qui, aux uns et aux autres, leur importait vraiment. Tout compromis est un échange, notait le sociologue Georg Simmel en 1908, et tout échange, ajoutait-il, est un sacrifice, dans l’espérance d’un gain. Mais la concession n’est opérée (le sacrifice) que si ce qui est perdu est jugé de moindre valeur que ce qui est obtenu (le gain).
On peut nommer cette séquence de concessions réciproques un échange de rationalités et qualifier le rôle de l’État dans ce processus comme un échange politique. Cette dernière formule a été proposée à la fin des années 1970 par le politiste italien Alessandre Pizzorno pour rendre compte d’un processus d’arrimage par un acteur fort (l’État italien, par exemple) d’un acteur faible (les syndicats italiens) à une politique publique, en obtenant son consentement et son soutien en échange de diverses faveurs à son égard, pour assurer le succès et la légitimité de cette politique.
En accordant aux indépendantistes une « nationalité calédonienne » et un « État de Nouvelle-Calédonie », d’une part, et en accordant aux loyalistes la suppression de l’organisation de tout nouveau « référendum-couperet » et la modification du corps électoral, il y a bien eu échange politique entre l’État français et les deux camps, loyalistes et indépendantistes, puisque chacun a (presque) obtenu ce qu’il revendiquait en échange d’une association étroite à un dispositif politique qui les obligera à jouer le jeu institutionnel plutôt que celui de la sécession, comme ce fut la tentation en mai 2024, et dans les deux camps.
Le second échange – de rationalités, entre les loyalistes et les indépendantistes – est caractéristique des compromis intra-nationaux quand deux camps qui se combattent (Catholiques et Protestants à la fin du 16ème siècle en France ; Noirs et Afrikaners Blancs en Afrique du Sud au début des années 1990 ; Catholiques irlandais et Protestants unionistes à Belfast au début des années 2000, etc.) signent une paix de compromis en échangeant ce que chacun recherche obstinément. On parle ici de rationalités au sens d’actions orientées vers un objectif et combinant divers moyens appropriés pour les atteindre. Un des camps accepte la légitimité du combat de l’autre et demande, en échange, l’acceptation de la légitimité de son propre combat. Les négociateurs Kanak ont ainsi accepté une modification du corps électoral, qu’ils refusaient encore ardemment il y a quelques mois, en échange d’un grand pas vers une pleine souveraineté de l’«État de Nouvelle-Calédonie » dans un horizon indéterminé. Ce qu’ont accepté les loyalistes puisqu’ils obtenaient, en échange, l’une de leurs principales revendications – plus de référendums d’auto-détermination, – mais aussi la possibilité de façonner à leur main, s’ils ont la majorité au Congrès pour le faire, les futures lois de constitution de cet « État » calédonien.
À un moment donné du processus de négociation, les parties – quelles qu’elles soient, et que cela se passe à Nouméa ou à Johannesburg – réalisent qu’elles peuvent influer, de l’intérieur, sur le dispositif politique envisagé et ainsi atteindre leurs propres objectifs. Le scénario institutionnel novateur que Loyalistes et Indépendantistes ont accepté – un État presque souverain mais rattaché à l’État français ; un État intégré à la France mais autonome au plan des relations internationales – peut ainsi jouer le rôle de tiers-instituant et, surtout, oblige chaque camp à ne plus ruminer sans cesse une solution politique avantageuse pour lui-seul mais, et cela est moins facile, moins confortable, se concerter avec la partie adverse pour concrétiser ce scénario politique novateur. Chaque camp passe ainsi d’une logique autonome de compétition à une logique conjointe de coopération.
Cette coopération ne sera pas, on s’en doute, un long fleuve tranquille ; il y aura encore des coups de chaud, des manifestations qui débordent, des barrages de routes et des démissions fracassantes ; c’est la vie, sociale et politique, et on ne peut pas plus empêcher les esprits de s’enflammer que les orages d’éclater les soirs d’été trop chauds. Mais l’acte coopératif qui a été scellé le 12juillet à Bougival est le point de départ d’un processus de régulation politique conjointe ; les sacrifices qui ont été acceptés de part et d’autre cette nuit du 11 au 12 joueront un rôle de cliquet : aucun des deux camps ne peut désormais revenir en arrière sur le fond (ils le feront sur la forme ou sur des points mineurs, mais sans remettre en cause la formule générale d’accord).
Sauf que cet accord du 12 juillet devra être validé par les citoyens calédoniens, qu’ils soient Kanak, océaniens, caldoches ou d’origine métropolitaine, à l’issue d’une campagne électorale où les opposants seront nombreux et hausseront le ton. Les négociateurs de Bougival ont été courageux ; ils ont su compromettre, sans se soumettre ou se démettre ; ils ont agi en responsables. Les citoyens, eux, jugeront selon d’autres critères ; certains estimeront qu’ils ont été trahis, et que trop a été donné au camp d’en face ; ils le feront savoir, attisant les haines et jetant l’opprobre sur les signataires du 12 juillet. Emmanuel Tjibaou, député de la 2ème circonscription, président de l’Union Calédonienne (une des composantes du FLNKS), l’un des fils de Jean-Marie Tjibaou, qui fut signataire, pour le FLNKS, des accords de Matignon en 1988, membre de la délégation Kanak avec Roch Wamytan, qui fut, lui, signataire des accords de Nouméa en 1998, résume avec justesse cette solitude du signataire, homme lucide et courageux, conscient que le plus gros du travail est devant lui – convaincre ses mandants (ces témoignages, réalisés au petit matin du 12 juillet, sont disponibles sur le site de Calédonie la 1ère, cliquer ici) :
« Choisir ce chemin qui est difficile, qui est nouveau, c’est aussi se mettre à l’épreuve de la critique. On va se faire insulter, menacer, parce que nous avons choisi un chemin différent, qui n’était pas le maintien de manière indéterminée et indéfinie dans la France, qui n’était pas une solution immédiate pour accéder à la pleine souveraineté, mais qui était la nécessaire convergence d’intérêts pour dire combien les uns et les autres nous sommes attachés à ce territoire. (…) On a cette crainte que cet espoir, que l’on a pour nous-mêmes et pour nos enfants, ne puisse pas être pleinement accompli, si les uns et les autres ne prennent pas leurs responsabilités pour aller au-devant de ceux qui contestent la volonté de faire un pas vers l’autre. Nous continuerons à croire à la conjugaison de ce “nous”. »
Bien sûr, chaque camp mettra en avant le fait qu’il n’a pas cédé sur l’essentiel et que ses négociateurs ont rempli leur mandat (« Le fait d’être Français, de ne plus connaître de référendum et de renforcer les provinces, c’était clairement le mandat que nous avions » indique Nicolas Metzdorf, député loyaliste-macroniste, 1ère circonscription). Mais la solution institutionnelle imaginée et actée dans le projet d’accord du 12 juillet – un État calédonien, que le monde entier pourra reconnaître et échanger avec lui des ambassadeurs, mais associé à / inclus dans l’État français – n’était dans aucune des têtes des négociateurs avant que l’idée soit soufflée par Manuel Valls et ses conseillers, débattue en bilatéral puis en séance plénière, amendée et finalement acceptée entre 4 h et 6 h du matin… Comme le rappela Emmanuel Macron, s’adressant aux signataires : « Sur le cadre institutionnel, vous avez inventé un chemin. Et au fond, vous avez, beaucoup mieux d’ailleurs que nous ne l’esquissions il y a dix jours ici, permis de donner un cadre d’avenir institutionnel pérenne et évolutif. »
La formule générale du compromis se construit ainsi pas à pas, non par marchandage, plutôt par des reformulations successives, où chaque mot ou phrase est l’objet d’âpres débats, certes, mais une fois l’idée générale affinée et acceptée, ces mots et ces phrases fonctionnent comme une sorte de « camp de base », et celui-là progresse, de sujets en sujets, jusqu’à l’adoption d’un texte complet, à l’instar de cordées alpines établissant des campements successifs, pour lancer ensuite l’assaut final.
Un tel compromis ne peut être façonné sans que des acteurs du processus se positionnent en tiers-aidant, modérant les uns et les autres, et prônant une sorte de troisième voie – pour reprendre l’expression du sociologue Anthony Giddens, qui inspira la politique de Tony Blair et du New Labour au Royaume-Uni à la fin des années 1990. Vaimu’a Muliava, dirigeant-fondateur de l’Éveil Océanien, qui rassemble et représente les communautés wallisiennes et futuniennes, signataire du 12 juillet, a résumé de belle façon ce pari d’une voie médiane : « Chacun a un nom relié à une terre, reliée à une identité, forgée par des millénaires d’altérité. Nos identités sont non négociables, mais elles sont conjugables. » (pour écouter/voir Vaimu’a Muliava, interviewé par (l’excellent) média calédonien ITV, cliquer ici).
Sa compatriote Veylma Falaeo, présidente du Congrès de Nouvelle-Calédonie depuis 2024 (et première femme accédant à ce poste ; lire ici), confirme cette nécessité, face aux outrances et aux radicalités, de relever ensemble les défis de construction d’un « pays calédonien », stable, dynamique et solidaire : « Trouver un compromis nécessite de renoncer à soi-même pour retrouver le nous. Et je suis fière de ce que nous avons pu réaliser, parce que nous avons prouvé ici que nous étions capables ensemble de relever notre pays. (…) C’est surtout un pari sur la confiance, la confiance entre vous et nous, et nous-mêmes et les nôtres. Ce que je souhaite c’est que de retour au pays, nous puissions continuer ensemble sur ce chemin de solidarité et de confiance les uns envers les autres. »
Écoutons encore Victor Tutugoro, membre du Congrès, président de l’Union progressiste en Mélanésie, membre du FLNKS (mais absente au récent Congrès de ce regroupement militant, comme le Palika, le Parti de la libération Kanak, tous deux déplorant l’action de « ceux qui sont beaucoup plus vindicatifs dans leurs propos et dans la manière d’amener les choses » ; voir ici son entretien pour France-Info en janvier 2025) et qui résuma ainsi, à la sortie de la réunion où l’accord fut acté : « Les uns et les autres, ont su faire le pari sur l’intelligence au-delà de nos convictions, de nos positionnements et de nos postures. On est arrivé à mettre de côté toutes ces choses pour le bien du pays (…). Un compromis, par essence même, on ne peut pas être satisfait à 100 %. Mais c’est un compromis équilibré pour les uns et les autres. Surtout, c’est un compromis qui nous permet de dérouler devant nous un accord politique équilibré et qui nous permet de construire ensemble la Nouvelle-Calédonie, une citoyenneté calédonienne et de bâtir ce destin commun que l’on clame les uns et les autres depuis beaucoup d’années. »

Rappel : Les principales dispositions de l’accord de Bougival – mais qui n’est, à ce stade, qu’un Projet d’accord sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie – sont les suivantes (Pour le texte officiel, lire ici) :
Est inventée une solution politique fondée sur une organisation institutionnelle pérenne, offrant à la Nouvelle-Calédonie un retour à la stabilité et l’ouverture de nouvelles perspectives. Elle prévoit un « statut sui generis de « l’État de la Nouvelle-Calédonie » », « inscrit dans la Constitution de la République française, et [qui] pourra être reconnu par la communauté internationale.
Les Calédoniens bénéficieront d’une double nationalité, française et calédonienne. Elle sera acquise par les personnes de nationalité française remplissant l’une ou l’autre de cinq conditions, définies par une résidence minimale sur l’île.
Le corps électoral n’est pas modifié pour 2025 et la ratification de l’accord de Bougival. Pour 2026, il est élargi aux personnes résidant en N-C depuis au moins 15 ans et de manière continue.
Une Loi fondamentale de la Nouvelle-Calédonie sera élaborée et votée en 2026 par le Congrès de Nouvelle-Calédonie. Pourront être alors modifiés les signes identitaires du pays (nom, drapeau, hymne, devise…), Une charte des valeurs calédoniennes sera adoptée, inspirée de l’ensemble des valeurs qui animent les Calédoniens d’aujourd’hui (valeurs républicaines, valeurs kanak, valeurs océaniennes…), et portées par la société civile (monde économique, social, associatif, religieux et philosophique).
La compétence en matière de relations internationales est transférée à la Nouvelle-Calédonie dans le champ des compétences propres des institutions calédoniennes.
Un Pacte de refondation économique et financière sera conclu entre l’État français et la Nouvelle-Calédonie. Un Plan stratégique pour la filière nickel sera élaboré.
L’État participera à la formation et à l’intégration de cadres calédoniens, civils et militaires, issus notamment des concours de la fonction publique. Des conventions seront conclues afin d’encourager l’accès des Calédoniens aux grandes écoles et universités. La Nouvelle-Calédonie sera étroitement associée à l’exercice de la justice, notamment à la définition d’une politique pénale, d’une politique pénitentiaire et de réinsertion, adaptée aux réalités du territoire, en particulier coutumières Les autorités coutumières auront un rôle dans la prévention de la délinquance, la médiation et la réparation pénales.