Pourquoi écrire ici « riche en promesses », alors que le « conclave » n’a pu déboucher sur un ANI et que, s’il y avait eu accord, l’U2P, la CGT et FO n’en seraient pas signataires ? Pour au moins ces deux raisons-là :
UN. Une remise dans le jeu, durable et responsable, des partenaires sociaux Démonstration a été faite, depuis décembre 2024, de l’existence d’un « socle » de partenaires sociaux, emmené par le MEDEF et la CFDT, soucieux, comme l’indiquait leur déclaration commune du 18 décembre, d’éviter « les conséquences d’une instabilité prolongée, pour notre société, sa cohésion, les femmes et les hommes qui la composent » (lire ici). Certes, il n’y a pas eu d’ANI signé à ce jour ; mais rien n’indique que dans les prochains mois, ou au printemps 2026, avec une approche différente et dans un autre contexte, un ANI portant sur la pénibilité et les retraites féminines ne puisse être paraphé. L’essentiel, comme l’indiquait Françoise Fressoz dans sa chronique du 17 juin dans le journal Le Monde (lire ici) à propos de ce « socle » de partenaires sociaux « est de s’autonomiser du jeu politique, à un moment où la verticalité présidentielle est remise en cause sans que le jeu parlementaire s’en trouve débloqué. En cas d’accord, la possibilité que les partenaires sociaux prennent un jour en main la gouvernance du système des retraites n’est pas fermée. De même, leur implication dans la redéfinition du financement de la protection sociale apparaîtra incontournable. »
La chroniqueuse ajoutait : « Ce qui se joue à travers les résultats de ce conclave, c’est la remise dans le jeu des partenaires sociaux à un moment où la sphère politique apparaît, par contraste, prisonnière de ses postures, en déni de réalité, incapable d’assumer le moindre compromis. »
Ce n’est pas la possible chute du gouvernement, censuré par une motion déposée par le Parti socialiste pour seul prétexte que le Premier ministre, François Bayrou, aurait « menti » et « renié ses engagements initiaux, qui contredira ce diagnostic de Françoise Fressoz…
Sauf que ce travail de co-construction de solutions efficientes, dans le cadre de sévères contraintes budgétaires et d’un jeu parlementaire ankylosé vient se heurter à un habitus, syndical et patronal, qui mettra du temps, en France, à se modifier. Rappelons que si MEDEF et CFDT avaient appelé, en décembre dernier, à ne pas laisser s’instaurer une instabilité gouvernementale, d’autres organisations pensaient et pensent encore tirer profit de celle-ci… Une même logique semble toujours les animer, et qui resurgit à chaque crise politique et démocratique : celle de miser sur une exaspération telle des classes populaires que cela se traduirait par des votes massifs pour un parti assumant sa totale rupture avec « le système capitaliste ». L’idée, depuis la controverse, à la fin du 19ème siècle, entre Jules Guesde et Paul Brousse, est demeurée la même : repousser aux lendemains d’une victoire électorale, elle-même concomitante à une grève générale, d’importantes réformes sociales, ou engranger, dès que possible (on nomma donc les partisans de Brousse, des « possibilistes »), des mesures concrètes, susceptibles d’améliorer, hic et nunc, la vie ouvrière. La proximité de l’échéance présidentielle de 2027 vient ainsi perturber cette prise de responsabilité du « socle partenarial » conjoignant MEDEF et CFDT. Et plus l’échéance de 2027 sera proche, et moins ce « socle » pourra jouer son rôle (et plus le jeu social sera tributaire de celui des équipes de campagne des candidats…). Quand Jean-Luc Mélenchon écrit sur X le 24 juin : « Enfin le PS revient à la raison, c’est-à-dire à l’opposition frontale avec Bayrou après l’échec du conclave. », il résume une stratégie politique dans laquelle les partenaires sociaux n’ont pas leur place : « l’opposition frontale ».
DEUX. L’esquisse d’un compromis, à affiner ces prochains mois…
On sait, depuis Louis Pasteur, qu’il n’y a pas de génération spontanée, et que seule la vie engendre la vie… Le travail de réflexion effectué par ses membres durant le « conclave », les informations réunies, les études publiées, les prises de positions des experts de tous bords, etc., tout cela n’aura pas été vain : les chantiers qui n’ont pu aboutir le 23 juin 2025 pourront être rouverts dès la rentrée de septembre. Car les données du problème sont désormais claires et publiques : on connaît les urgences (dont les retraites féminines, le travail des séniors et la pénibilité / l’usure au travail), on sait les pistes de solution possible, on ignore rien des coûts afférents, etc. Le second round de négociation de cet ANI peut donc s’ouvrir… Pourquoi l’accord n’a pu cependant se faire à l’issue du premier round ?
Plusieurs éléments sont à prendre en compte. Par ceux-ci : l’histoire de la réforme des retraites, qui a tétanisé les responsables syndicaux et de gauche ; l’amateurisme du Premier ministre et des responsables politiques ; les négociations internes aux organisations syndicales et patronales ; la complexité des chantiers ; et la pression des déficits publics.
Une réforme à la hussarde de l’âge légal de départ en retraite, qui n’a fait que des perdants. Le traumatisme du printemps 2023 – une loi sociale majeure adoptée sans vote au Parlement, sur fond de manifestations populaires répétées – a, de toute évidence, pesé sur les négociations du printemps 2025. Les uns y ont vu l’occasion d’un match de retour ; d’autres se sont crispés sur le « totem » des 64 ans, infoutus de comprendre que la réforme paramétrique de Mme Borne n’avait de fait réglé aucun des dossiers défendus depuis 2019 par l’intersyndicale ; d’autres encore, dans les cabinets ministériels et les administrations centrales, ont réagi comme à leur habitude, les yeux rivés sur un déficit public qu’ils ont pourtant laissé filer, répétant à l’envi qu’il faut que « la France travaille plus », sans jamais s’interroger sur les conditions de ce travail et le sens qu’il revêt, ignorant les recommandations des Assises sur le travail, etc. Résultat : le débat s’est à nouveau focalisé sur le seul paramètre des 64 ans…
L’amateurisme. Le reproche est sévère mais juste. Si la méthode proposée par le Premier ministre est « inédite » (voir mon billet I), et que ce dernier a mobilisé les moyens des administrations centrales pour nourrir la négociation, le flou de la procédure initiale, les déclarations contradictoires, les propos répétés « sur un possible chemin » sans que soit indiqué lequel pouvait-il être, etc., ont créé un climat d’incertitude peu propice à des négociations sereines. Les silences ou les déclarations des responsables de partis n’ont guère aidé. Si nombre d’entre eux espéraient un ANI, c’était aussi pour jouer le match de retour, tandis que d’autres espéraient l’échec du processus pour aussitôt pouvoir déposer une motion de censure. Si les uns et les autres avaient consacré la même énergie à nourrir les négociateurs ou, tout au moins, à favoriser sans le court-circuiter le succès du processus de négociation 2025, peut-être n’en serions-nous pas arrivés là…
L’intra-négociation. Autrement dit : la manière dont les mandats des négociateurs syndicaux et patronaux ont été fixés et les lignes rouges correspondantes. L’universitaire états-uniens John Dunlop, qui fut ministre du Travail sous la présidence de Gerald Ford, en 1975-1976, avait coutume de dire à ses étudiants qu’un accord entre deux parties nécessitait en fait trois accords : un au sein de chaque camp, et l’accord final. Il soulignait par là toute l’importance de l’intra-négociation (dans chaque camp) dans un processus d’inter-négociation (entre deux camps). Si le mandat des uns et des autres est trop impératif (par exemple : obtenir le départ à 66 ans sans décote, comme le souhaitait la CFTC), ou situé hors de toute ZAP, la zone d’accord possible (revenir sur le « totem » des 64 ans), ou si le mandat était à l’inverse trop flou et les négociateurs rendant compte à chaque instant à leurs secrétaires généraux, etc., les possibilités de converger vers un compromis satisfaisant sont quasi nulles… À cela s’ajoute la stratégie « de coup de billard à trois bandes » des responsables du MEDEF et de la CPME. Ils connaissaient les risques d’un non-accord (le dépôt d’une motion de censure et la possible chute du gouvernement Bayrou si le RN s’associe à la motion du PS) mais n’ont jamais proposé à leurs interlocuteurs ce qui pouvait constituer pour eux un compromis acceptable. L’infolettre de la CFDT du 24 juin (lire ici) décrit pourtant le deal qui pouvait être conclu : « Les organisations syndicales avaient en effet accepté de ne pas revenir sur les 64 ans en vue d’aboutir à un accord, avec comme contrepartie un dispositif pénibilité ambitieux qui aurait autorisé les salariés concernés à partir plus tôt. L’idée était notamment de réintégrer dans le C2P les trois critères ergonomiques – en l’occurrence le port de charges lourdes, les postures pénibles et les vibrations mécaniques – qui en avaient été retirés en 2017. Or le patronat est resté inflexible. Il acceptait de réintégrer les trois critères de pénibilité dans le C2P… mais sans que cela permette de prendre plus tôt sa retraite. Les organisations patronales ont même proposé, dans la dernière ligne droite de la négociation, un dispositif pénibilité en net recul par rapport à ce qui existe aujourd’hui ! »
Yvan Ricordeau, le chef de la délégation CFDT, confirme l’analyse : « [Les négociateurs] ont montré qu’il était possible d’acter des avancées pour les salariés tout en assurant l’équilibre financier du système. Nous étions parvenus à trouver ce fragile équilibre. Par son attitude, le patronat a fait capoter les discussions. Conclusion : aujourd’hui, nous n’avons ni les avancées sociales ni l’équilibre financier à moyen terme. »
Pourquoi cette inflexibilité du MEDEF et de la CPME ? Elle est dévoilée dans l’entretien qu’a donné le 24 juin Patrick Martin, président du MEDEF, au micro de France-Info (lire ici). Il fournit plusieurs arguments – et il faut lire d’urgence l’intégralité de la transcription de cet entretien car y est explicitée, par celui-là même qui l’a imaginée, la stratégie du MEDEF lors de ce « conclave »…
D’abord, argument 1 : il ne s’agit que d’une pause dans le processus de négociation : « Cette affaire n’est pas la fin du monde, elle est importante, mais au regard de l’actualité, on mesure la relativité de ce sujet. (…) Cet échec, ce n’est pas la fin du monde. Il est arrivé dans l’histoire, y compris dans l’histoire récente, qu’on n’aboutisse pas dans une négociation. On aura un accord à un moment ou à un autre, nous nous serons constructifs et de partie prenante pour reprendre les discussions. »
Argument 2 : « L’objectif, au-delà d’un éventuel ANI sur les retraites, c’est l’autonomie durable vis-à-vis du gouvernement et la pleine gestion autonome des régimes de retraite : « Prenons la main sur la gestion des retraites de base. Appliquons, une gestion responsable comme on le fait sur les retraites complémentaires et les choses s’apaiseront et les solutions viendront (…) Il faut que nous prenions la main sur la gouvernance des retraites de base. Je vous garantis que tout ira mieux. »
Argument 3 : « Le MEDEF a joué le jeu proposé par Bayrou, il faut donc que ce dernier accède à sa demande d’autonomie de gestion : « Nous nous sommes prêtés de bonne foi à cet exercice, quand même 18 réunions, quatre mois et demi de négociations… Nous avons fait des propositions très robustes, très sérieuses, je pense qu’on doit pouvoir les faire avaliser. La solution existe, qu’on nous donne les clés, nous nous arrangerons entre nous, et cela ira beaucoup mieux. »
Argument 4 : « La négociation n’est jamais un long fleuve tranquille, c’est un jeu stratégique, et il faut savoir jouer sa partition dans un orchestre toujours dissonant : « Il y a eu des points de blocage, c’est dans l’ordre des choses, c’est déjà arrivé dans l’histoire, alors il y a deux solutions : soit on va au blocage définitif, soit on enjambe ces blocages, on prend acte des avancées, très significatives que le Medef a pu faire, notamment sur les carrières des mères de famille. »
Argument 5 : « Il y a un certain nombre de personnes qui peuvent partir avant l’âge légal. C’est parfaitement justifié quand il y a des vrais problèmes d’usure professionnelle. Ça ne l’est pas quand ça permet de partir avant l’âge légal à des gens qui, au motif qu’ils ont fait des stages, et ensuite des études supérieures et qui ont exercé des métiers qui ne sont pas éprouvants. »
Argument 6 : « Le format du conclave a conduit à ce que chacun campe sur ses positions et soit moins en confiance. (…) Ce qui a manqué, c’est un accord sur les objectifs stratégiques. Est-ce qu’on est d’accord ou pas pour équilibrer dans la durée les régimes de retraite ? Est-ce qu’on est d’accord ou pas pour ne pas altérer la croissance, l’emploi et le pouvoir d’achat dans notre pays ? Et est-ce qu’on est d’accord, à partir de là, pour qu’on soit raisonnable quant au nombre de personnes qui peuvent partir avant l’âge légal ? »
Argument 7 : « Nous ne souhaitons pas que le gouvernement tombe. Pour autant, faut-il renier nos convictions qui nous paraissent correspondre à l’intérêt général du pays, c’est-à-dire des régimes sociaux stables, dont la pérennité soit assurée par de bons équilibres ? J’avoue avoir beaucoup de mal à décrypter le jeu politique que je trouve assez déconnecté des réalités du pays. »
Les arguments 2 et 3 explicitent l’enjeu à long terme du MEDEF : l’autonomie de gestion des régimes de retraite de base. Ce qui permet de comprendre, à la fois, le deal de décembre 2024 avec la CFDT (plaider pour la stabilité gouvernementale) et le non-deal avec la CFDT de juin 2025 (prendre le risque de l’instabilité si cet enjeu d’autonomie n’est pas atteint).
Les arguments 6 et 7 explicitent les critiques du MEDEF envers le gouvernement (la méthode du « conclave » n’était pas la bonne) et son choix stratégique (« Mieux vaut pas d’accord du tout que perdre son âme » aurait dit Michel Noir, l’ancien maire de Lyon…).
Les arguments 1 et 4 constituent une leçon pratique du jeu de négociation… L’argument 5, enfin, est une ligne rouge patronale que les négociateurs syndicaux, la CFDT au premier chef, devraient prendre sérieusement en compte. En théorie contemporaine de la négociation, cela correspond au P, Préoccupations, de l’acronyme IPBM, proposé par Arnaud Stimec (lire ici), qui signifie : Intérêts, préoccupation, besoins et motivations – soit tout ce qui fait bouger (ou ne pas bouger) un négociateur à la table de négociation… La non-automaticité du départ anticipé en retraite est une préoccupation du MEDEF et de la CPME. Il faut donc imaginer les solutions pour organiser les modalités de ces départs anticipés non-automatiques… Et l’ANI sera alors signé…
Autre facteur qui a pesé sur la négociation : la complexité des chantiers. Ou plutôt : la complexité des différents dossiers à traiter, leur interconnexion et leurs effets de rétroaction. D’où une pelote à plusieurs fils, qui finissent par s’emmêler ; les négociateurs, bientôt, s’y perdent eux-mêmes. C’est le problème des négociations nationales interprofessionnelles : elles s’attèlent à des chantiers dont la production des données statistiques et économétriques est externe aux négociateurs, qui doivent s’en imprégner rapidement, les faire entrer dans leur mandat et les traduire en propositions faites en séance. Laborieux travail, et tout cela en quelques réunions.
Pierre Ferracci, dans un entretien pour France culture hier matin (lire ici), signalait, à juste titre, que dans les pays scandinaves, en particulier en Finlande, lorsque les gouvernements ont décidé de reculer l’âge légal du départ à la retraite, « ils ont d’abord demandé aux partenaires sociaux de travailler, pendant plusieurs années, sur les conditions de travail des seniors en fin de carrière, afin de les améliorer. En Finlande, cela a même donné lieu à un grand débat national : puisqu’il s’agissait de demander aux seniors de travailler plus longtemps, il fallait aussi leur permettre de le faire dans de meilleures conditions, en insistant sur la qualité du travail. En France, un tel processus n’a jamais été engagé. »
Reste la pression des déficits publics. C’est un effet de contexte non négligeable. Toute proposition d’un négociateur sera ainsi filtrée par le pourcentage du PIB équivalent à la dette publique (5,4 % en prévision pour fin 2025, soit 175 milliards d’euros). Le coût des seuls intérêts de la dette sera de 70 milliards d’euros – pour une seule année ! Comment, dans ces conditions, proposer un aménagement de carrière pour certaines salariées, qui générera, les premières années, un léger surcoût et une moindre rentrée de cotisations sociales ? Tous les hauts-fonctionnaires présents dans la salle de négociation et les délégations patronales écarteront d’emblée la proposition… Résultat : une idée n’est pas examinée, alors qu’il est plus que certain que son examen aurait pu, par le jeu des questions et des réponses, des arguments pro et contra, déboucher sur une solution différente, parvenant aux mêmes effets, à un coût moindre et emportant l’adhésion syndicale…
Le bon sens, disait ce cher René Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Certes. Mais il ajoutait aussitôt (lire ici) : « Cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. »
C’est là un risque majeur en négociation complexe : se priver de l’examen attentif des différents scénarios mis sur la table par l’un ou l’autre des négociateurs. Particulièrement en France, où la culture élitiste et hautaine de la haute fonction publique prédispose peu les directions d’administrations centrales à porter attention à ce qui n’est pas produit par leurs services…
***
Ont été esquissées là quelques hypothèses pour comprendre les « raisons d’un échec ». Si elles soulignent, en creux, la (triste) réalité du jeu social français, elles dessinent aussi les promesses d’une évolution significative de ce jeu, à rapide échéance.