Saluons l’initiative – heureuse ! – des sondeurs (Laurence Laigo et Martial Foucoult), d’inclure dans l’édition 2024 du sondage du Cevipof / Dialogues, le Baromètre du dialogue social, une question sur le compromis. C’est une manière de promouvoir cette technique universelle et séculaire de mise en accord d’individus en désaccord : les sondés, en répondant à cette question ; les médias, en commentant les réponses ; les dirigeants patronaux, syndicaux et politiques, en en prenant connaissance, etc., tous sont obligés de réfléchir à son sujet. Cela procède d’une nécessaire pédagogie du compromis… Merci à Laurence Laigo et Martial Foucault.

Cette question sur le compromis devrait être pérennisée dans l’édition 2025 (ou 2026) du Baromètre du dialogue social (et les éditions suivantes…). Je suggère ici cependant quelques modifications des items et de la question posée aux sondés. Mon intention n’est pas polémique ; ma critique est constructive.
Un. La question posée par nos amis sondeurs est la suivante : « Depuis plusieurs mois, les acteurs politiques s’affrontent sur une variété de sujets et ne parviennent pas toujours à obtenir des compromis. Et vous, êtes-vous d’accord ou non avec les propositions suivantes ? »
La phrase « et ne parviennent pas toujours à obtenir des compromis » me semble maladroite. D’abord, on « n’obtient » pas un compromis : on fait, on noue, on élabore, on passe un compromis avec autrui. Mais on « n’obtient » pas de lui un compromis puisque cette technique de mise en accord est mise en œuvre conjointement par les parties. Ensuite, l’emploi du mot « toujours » (« ne parviennent pas toujours ») est malhabile. La question devrait plutôt être de ce type : Depuis plusieurs mois, les acteurs politiques s’affrontent sur une variété de sujets et ne parviennent pas à se mettre d’accord et passer des compromis. Et vous, êtes-vous d’accord… .
Deux. Les six items proposés aux sondés sont les suivants : « Le compromis, c’est avant tout une histoire de personnes de bonne volonté » ; « La France manque d’une culture du compromis pour faire avancer les dossiers » ; « Le compromis devrait toujours être privilégié, faute de mieux » ; « Le compromis est plus légitime que le résultat du vote » ; « Le compromis est trop compliqué à mettre en œuvre » ; « Le compromis ne donne jamais de résultats ».
Sur ces six items, deux donnent une image péjorée du compromis : « trop compliqué à mettre en œuvre », et « ne donne jamais de résultats ». Respectivement 51 % et 65 % des sondés sont en désaccord avec ces deux jugements et seuls 11 % et 8 % des sondés sont « tout à fait d’accord » avec ces deux assertions (ce qui est plutôt réjouissant !).
Que signifient cependant ces deux jugements sur le compromis ? L’idée qu’un compromis serait « compliqué à mettre en œuvre » n’est pas courante (je ne l’ai jamais trouvée dans les (rares) ouvrages consacrés au compromis…). Le compromis, me semble-t-il, est plutôt critiqué pour sa simplicité, voire son simplisme (« la poire coupée en deux »). Quand au fait qu’il « ne donne pas de résultats », que veut dire cette phrase ? Un compromis est « un résultat », par définition. Les sondeurs ont-ils voulu dire « Un compromis ne donne jamais de bons résultats (ou des résultats efficients) ? Si c’est cela, autant l’écrire sous cette forme…
L’item « Le compromis devrait toujours être privilégié, faute de mieux » me rend circonspect : le mot « toujours » me semble ici contradictoire avec l’expression « faute de mieux ». Que veut-dire ce « faute de mieux » ? L’expression signifie que le compromis est une solution par défaut, faute de pouvoir obtenir ce qu’on voulait obtenir. Mais alors pourquoi dire qu’il doit être « toujours privilégié » ? Peut-on, en toute logique, privilégier quelque chose qu’on estime un second best ? Bref, cela n’est pas clair. Laurence, Martial, qu’en pensez-vous ?
Quant à l’item « Le compromis est plus légitime que le résultat du vote », je m’interroge sur sa pertinence. Il faut d’abord que le sondé comprenne ce qui lui est demandé – et je ne suis pas sûr que tous ont compris que les sondeurs, ici, opposent la décision prise conjointement par deux parties en désaccord (cette décision est formalisée dans l’accord de compromis) et la décision prise selon la règle majoritaire (et l’une des parties voit sa position imposée à l’autre partie). Ce sont là deux modes de décision ; en quoi l’un serait plus légitime que l’autre ? J’observe que le premier mécanisme de décision (le compromis) associe les deux parties en désaccord, et que le second laisse insatisfaite une des deux parties. Est-ce cela que vous avez voulu dire, Laurence Laigo et Martial Foucault ? Et pensez-vous que les sondés ont compris ceci ?
Trois. Opposer « le vote » au « compromis » : est-ce finalement une bonne idée ? J’en doute un peu. Les choses peuvent être différentes sans être pour autant divergentes. Le contraire de la vérité n’est pas le mensonge – mais l’erreur. L’opposé du compromis n’est pas « le vote » mais l’intransigeance, la décision unilatérale. Et de quel vote parlons-nous ici ? L’élection d’un président de la République ou de la décision d’une trentaine de salariés grévistes de poursuivre ou non la grève ? Dans le premier cas, il n’y a aucun « compromis » possible entre les différents candidats ; la règle majoritaire s’applique. Dans le second cas, on peut imaginer, au lieu d’un vote où la minorité devrait s’incliner devant la majorité, un « compromis », avec consensus des grévistes pour modifier leurs formes d’action (par exemple : des débrayages inopinés, le refus de faire des heures supplémentaires, le non-renseignement des volumes de pièces produites dans la journée, etc.). Il existe donc des situations « compromissoires » (où le compromis a du sens) et des situations non-compromissoires, où il n’en a guère (« On ne mélange pas », disait l’ancien président d’Israël, Levi Eshkol, dans les années 1960, « son thé avec du café ; c’est ou l’un ou l’autre, pas les deux ! »). À mes yeux de sociologue (et ayant publié plusieurs ouvrages sur le compromis ; lire ici, ici et ici), vote et compromis ne s’opposent pas (ou l’un n’est pas plus « légitime » que l’autre). A-t-on vu des couples décider de leur lieu de vacances selon la règle majoritaire ? A-t-on vu des belligérants déposer leurs armes et voter pour savoir à qui revenait le territoire âprement disputé ?
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Examinons maintenant les réponses des sondés à cette question sur le compromis. L’item « Le compromis est plus légitime que le résultat du vote » a été coché par 57 % de l’échantillon, mais par 54 % des cadres et 60 % des syndiqués. L’écart n’est pas important mais révélateur. Il traduit probablement – je formule ici des hypothèses – une conception plus « verticale » de la relation de travail chez les cadres : ils sont investis d’une autorité, ils donnent des ordres et attendent qu’ils soient exécutés, etc. Ils sont donc plus rétifs à ce que leurs décisions soient « négociées » ; d’où cette opinion moins répandue dans ce collège à propos de la légitimité du compromis (c’est-à-dire, ici, comme l’ont compris les sondés : la légitimité des arrangements, des ajustements, des accommodements, etc.). À l’inverse, les salariés syndiqués sont plus enclins à accorder une légitimité au compromis puisque leur prestation de travail les conduit chaque jour à ajuster, s’accommoder, s’arranger, etc., en permanence…
L’item « Le compromis ne donne jamais de résultats » recueille des résultats étonnants : les cadres ne sont que 29 % à le cocher, mais 45 % des syndiqués le font… Si mon hypothèse proposée ci-dessus est correcte, ces résultats devraient être inversés, et plus de cadres que de syndiqués devraient cocher cet item (car jugeant qu’il ne sert à rien de tenter de « négocier » leurs ordres puisqu’ils refuseraient de les aménager) ; mais cela n’est pas le cas : ces cadres pensent que les compromis « donnent des résultats »… Laurence, Martial, comment comprenez-vous les (étranges) résultats croisés de ces deux items ?
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Je termine ce billet en proposant à celles et ceux intéressés par cette question du compromis de me faire parvenir (via la page « contact » de ce blog, ou via le réseau LinkedIn) des propositions nouvelles d’items à proposer à Laurence Laigo et Martial Foucault pour l’édition 2025 ou 2026 du prochain Baromètre du dialogue social. Je les publierai dans un prochain billet… Merci à toutes et tous !