(II)  Palabre kanak et négociation. Un échange de paroles, inscrit dans la coutume…

(Je reproduis, en trois billets, ma conférence du 12 mai 2021 au Centre culturel Tjibaou, à Nouméa.)

Je vous propose ce soir de cheminer avec moi sur un chemin peu exploré :  rapprocher un mode traditionnel Kanak de résolution des conflits et de prise de décision – le palabre coutumier – et un mode occidental de résolution des conflits du travail et de prise de décision dans les entreprises et dans le monde socio-économique – la négociation collective.

Respect et humilité précèdent mes propos. Vous connaissez mieux que moi le sujet, je viens de métropole, je suis un pur universitaire : autant de bonnes raisons pour être ce soir humble et respectueux. D’autant plus que je vais me livrer devant vous à un exercice délicat – rapprocher des phénomènes qui, généralement, et jusqu’à maintenant, ne l’ont pas été –, que ce rapprochement ouvre sur des dimensions, sensibles, au cœur de la vie sociale et politique de la Nouvelle-Calédonie, et qu’il traite d’un sujet – les relations de travail dans l’entreprise calédonienne – qui est souvent traité – je dirais maltraité ! – de façon caricaturale…

Je crois nécessaire, en liminaire, de formuler trois remarques. La première concerne le conflit social. Ma posture est celle d’un chercheur qui estime que le conflit, dans nos sociétés modernes, est inévitable. Y compris dans l’entreprise… Il n’y a donc pas lieu de s’en prémunir à tous prix ni de lui attribuer des vertus… Dans la vie de tous les jours, le conflit est parfois constructif car il nous oblige à reconsidérer les choses, à les mettre en perspective, à adopter d’autres comportements ou imaginer d’autres scénarios. Donc, inéluctabilité du conflit, mais aussi impérieuse nécessité d’outils pour le gérer, pour le résoudre, éviter des spirales conflictuelles. Il s’agit de concilier, méthodiquement, hic et nunc, les intérêts et les points de vue. Et cela, le palabre sait très bien le faire… La question est donc celle du vivre-ensemble : si le conflit ne peut être éliminé, comment vivre néanmoins ensemble ? Comment imaginer un vivre-ensemble qui ne soit pas un unanimisme ? Comment faire habiter, dans un même espace public, et le consensus – nécessaire, car nous en avons aussi besoin…  – et le dissensus ; autrement dit : comment établir un pluralisme organisé ? Le palabre, me semble-t-il, est une procédure qui peut opérer cette jonction entre consensus et dissensus. Bidima, d’ailleurs, parle de « dialogue conflictuel » pour définir, en autres notions, le palabre ; cela me semble bien adapté à nos sociétés modernes…

Deuxième remarque : je pense nécessaire que la société calédonienne en formation s’empare de la question du travail et des relations de travail dans l’entreprise, qu’elle ne laisse pas cela aux mains des seuls spécialistes – les sociologues ou les inspecteurs du travail –, et qu’elle inscrive ces questions à son agenda. C’est le sens de l’exposition de photographies Ensemble au travail, et l’objet du livre au titre éponyme, recueil de nouvelles et de poèmes, publié en collaboration avec l’Association des écrivains de Nouvelle-Calédonie ; il s’agit de multiplier les occasions pour parler d’une autre manière, via les pratiques et la singularité du regard artistique, des relations de travail.

Enfin, dernière remarque : je vais parler d’un mode traditionnel de résolution des conflits et de prise de décision – le palabre – et vous inviter à explorer son rapprochement avec l’un des modes occidentaux de résolution et de prise décision – la négociation collective. Mais l’un et l’autre de ces modes, parce qu’ils sont immergés dans leur société, évoluent, se transforment, intègrent des influences venues d’ailleurs. Ils ne restent pas figés dans leur  tradition ; ce sont des dispositifs en mutation, et chacun d’eux, palabre ou négociation, sont avant tout des dispositifs vivants, capables d’hybridation. C’est précisément à une hybridation des deux mécanismes décisionnels que je vais appeler : on ne se nourrit que du différent, et nos sociétés avancent en sachant à la fois s’ouvrir et se fermer…

Qu’est-ce que le palabre ? Cinq dimensions me semblent le caractériser. C’est : un échange de paroles ; une procédure organisée, ritualisée ; une tradition, inscrite dans un contexte culturel (ici, kanak ; là, océanien ; là-bas, africain) ; une vision, une perception du monde ; enfin, un agir décisionnel, un mouvement vers une prise de décision.

Première dimension, et qui définit l’action même du palabre : c’est un échange de paroles. L’origine du mot le montre : palabre vient du mot espagnol palabra, qui signifie « la parole ». Tomar la palabra, c’est « prendre la parole » ; et palabra de honor, « la parole d’honneur ». À l’origine, dans nombre de royaumes ouest-africains, sur la côté atlantique, le terme désigne les cadeaux que les commerçants faisaient aux rois et, par extension, les paroles échangées durant cette cérémonie de remise de présents. Le mot signifiait « entretien, discours » et c’est comme cela qu’il est entré dans la langue française. Le mot « palabreur » date de 1611, et le verbe « palabrer » est employé pour la première fois en 1888. Mais c’est assez tardivement, du fait de la colonisation, qu’il revêt l’usage péjoratif qu’il possède désormais en langue française… Ouvrez en effet un dictionnaire et notez les synonymes du mot palabre, ou la manière dont les académiciens définissent le terme. Je les cite : discussion sans fin, baratin, discutaillerie, jacasserie, papotage, parlotte, radotage, discours interminable, conversation oiseuse…

Pourquoi cette  péjoration ? Mme Dewé Gorodé, durant les travaux de la commission qui a proposé le texte qui deviendra fin 2006 une loi de pays, avait fait remarquer la connotation péjorative du mot « palabre » et que ce mot, qui n’existe dans aucune langue kanak, était un héritage du colonialisme. Je crois aussi que cette péjoration a beaucoup à voir avec la façon dont en France et souvent en Europe on envisage le rapport des êtres entre eux et leur rapport à la parole et à la décision publique : pas un rapport d’égalité stricte des participants, mais un rapport hiérarchisé et d’autorité dans lequel la puissance publique joue un rôle prépondérant. La tradition, en France, depuis Louis XVI et Robespierre, est celle d’une délibération restreinte à quelques uns, à ceux dont c’est le métier de gouverner, les décideurs politiques, l’administration dans les ministères, etc. Cette délibération est éventuellement étendue aux experts, dont c’est le métier de conseiller les gouvernants.  Mais au-delà d’eux : personne n’est véritablement associé aux décisions qui le concerne…Tout autre est le palabre : il associe tous ceux qui, de près ou de loin, ont à voir avec le litige ; il s’inscrit au cœur même du fonctionnement de la communauté. On est là aux antipodes du système dirigiste et élitiste français.

La beauté du palabre coutumier est de faire advenir des choses par des mots. Et ces « choses », ce sont des décisions. J’insiste ici sur le caractère performatif des énoncés. En disant : « J’ouvre cette conférence », j’engage une action. Si je dis « Levez-vous », là aussi, des mots vont déclencher une action. De même si je dis : « je m’excuse », « je vous remercie », ou « je vous demande pardon ». Dans les mots de deux universitaires américains, John Austin et Ronald Searle : dire, c’est faire

Le palabre est donc ce moment où les mots remplacent les gestes, les actes, et se substituent au conflit, à la violence. Le verbe est démiurgique, disait le poète de la négritude, Aimé Césaire. Dans un vers de son Cahier d’un retour au pays natal, il parle des mots ainsi : « des mots, des mots qui sont des raz-de-marée, des feux de brousse ». Je rappelle à ce propos que dans Do Kamo, l’ouvrage de Maurice Leenhardt, un chapitre se nomme La parole constructive et il y parle – autre dimension, mais que je n’aborderai pas ce soir – du « libre parler », soit cette parole risquée qu’on ose proférer à l’encontre du chef…

Le palabre est aussi un moment de récit : les événements qui ont eu lieu se racontent, le passé se raconte, des histoires similaires se racontent, etc. C’est un agir par le récit. Mais pas seulement : c’est aussi un récit appuyé sur des preuves : des témoignages, des serments, la reconstitution de ce qui s’est dit ou ce qui s’est fait un jour et par qui.

Certes, le palabre est aussi l’occasion, puisque ce sont des mots et des paroles qui s’échangent, de jeux de mots, de jeux de langage. De salamalecs disait-on en France, au début du 20ème siècle pour désigner les longs échanges de civilités dans les sociétés magrébines. Mais aussi d’effets de manche, de digressions, d’anecdotes, de ruses rhétoriques, d’esquives, de rires qu’on provoque pour se mettre de son côté le public, etc. On va, par les mots, provoquer la pitié, ou attiser le conflit, ou viser un tel en s’adressant à un autre. Certains vont jouer les tertius gaudens, les larrons, ceux qui tirent les marrons du feu ; d’autres vont  témoigner timidement, bredouiller, perdre leurs mots en étant intimidés, etc. N’est-ce pas le propre de tout espace public de discussion ? Au Congrès de Nouvelle-Calédonie, n’est-ce pas aussi le cas ?

Deuxième dimension du palabre : c’est une procédure organisée et ritualisée. Il existe donc des règles de prise de parole – n’importe qui ne peut pas parler à tout moment –, des règles d’ouverture et de clôture du palabre, une gestuelle, un positionnement de chacun dans l’espace, une attitude corporelle – assis, débout, etc., des obligations à respecter, etc. Bref, le palabre se met en scène, et cette mise en scène est celle d’un moment solennel, quand la communauté se rassemble, pour prendre une décision qui la concerne ou certains de ses membres.

Ce palabre se tient dans un lieu précis. En Afrique, mais aussi dans le monde océanien, il a lieu sous un arbre. La métaphore est ici importante : l’arbre, c’est l’enracinement ; c’est aussi ce qui surplombe les villageois, les membres de la tribu ; et il protège, pas seulement du soleil ou de la pluie. Le lieu où se tient le palabre est un lieu signifiant. Il se tient dans un espace social délimité : la chefferie, ou le clan. Il regroupe des personnes dans un espace approprié, là où la prise de parole est possible et la nature des affaires à traiter approprié à ce mécanisme. Je citerais ici le mot de Tocqueville, dans un chapitre de De la démocratie en Amérique, au milieu du 19ème siècle, quant il analysait la façon dont on peut intéresser les citoyens au bien public : « C’est en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, écrivait-il, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire ».

Le palabre se conforme à une certaine procédure : le moment de l’exposition de la demande du plaignant, le moment de la contre-argumentation, celui de l’administration des preuves, le moment de la délibération, etc. Notons aussi le rôle des palabreurs, ou des palabristes coutumiers, c’est-à-dire ceux qui organisent, animent, orientent, dirigent le palabre. Je me souviens avoir discuté avec Wazana Naxuée de l’expérience de ces derniers, de leur apprentissage. Palabrer s’apprend, animer un palabre s’apprend, délibérer collectivement s’apprend, prendre une décision, etc. : tout cela s’apprend !

Troisième dimension : le palabre s’inscrit dans une tradition – dans la coutume Kanak. On parle d’un « palabre coutumier ». La coutume, vous le savez mieux que moi, est cet ensemble de valeurs et de règles, généralement orales, qui définissent et structurent le système de vie et de relations sociales entre kanak. Cette coutume Kanak est guidée par de hautes valeurs morales : le respect, l’humilité, l’entraide, l’intérêt collectif, etc. Elle est aussi un ordre hiérarchique, où chacun est assigné à une place et où chacun connaît cette place et agit en fonction de cette place assignée ; c’est également un rapport original à la nature et aux ancêtres défunts.

Quelques mots maintenant sur les des débats de cette séance du Congrès du 21 mai 2006, lors de l’adoption de la loi de pays relative au palabre coutumier. À partir de 1999, la question animait le Sénat Coutumier. Un projet de loi est élaboré, remis à Rock Wamytan en 2001 – à l’époque membre du gouvernement chargé des affaires coutumières. Aucune suite n’est donnée par le gouvernement Frogier. En 2004, Simon Loueckhote, alors président du Congrès, saisit le Sénat coutumier ; ce dernier élabore un texte, adopté en mai 2004. Le gouvernement, de son côté, écrit un autre texte, refusé par le Sénat coutumier… La commission de la législation et de la réglementation tente de concilier les deux textes. Un compromis est trouvé : le projet du gouvernement est proposé au vote du Congrès mais il fera l’objet d’amendements résultant d’un accord entre Sénat coutumier, la présidente du Gouvernement, Mme Thémereau, et la commission… Le texte est inscrit à l’ordre du jour du Congrès le 31 mai. L’objectif est de doter le procès verbal de palabre, je cite « d’un statut juridique lui accordant une pleine force juridique ». Après présentation des motifs par le rapporteur, M. Jean-Pierre Djaïwé, le président du Congrès met aux voix l’article premier. Qui est adopté une première fois, puis une seconde, au cours d’un nouveau vote, après plusieurs interventions critiques. Il est rédigé ainsi : « Le palabre est une discussion organisée selon les usages de la coutume kanak, à l’issue de laquelle une décision coutumière intervient ». L’article ajoute – et c’est cela qui fait l’objet des débats : « Cette décision peut être transcrite dans le cadre d’un acte coutumier. »

Le texte d’origine, avant amendement en Commission, comportait une autre expression : « procès-verbal de palabre ». Ce qui est donc adopté au Congrès est donc la réinscription du résultat du palabre – une décision – dans son contexte : la coutume. Simon Loueckhote propose alors, en citant les réticences de Mme Gorodey à propos du mot « palabre », de le remplacer par « réunion coutumière ». Paul Néaoutyne lui répond ; il dit ceci : « Le mot de palabre désigne le compte rendu d’une discussion, prise à l’issue d’un palabre ». Il ajoute : « Il peut y avoir toute sorte de réunion coutumière pour des objets différents, mais habituellement, quand on veut arriver à une décision, on organise, effectivement, un certain nombre de décisions et le mot français qui a été retenu est le mot palabre. S’il y a meilleur mot que le mot palabre, trouvons-le, mais il ne me semble pas qu’il faille le remplacer par un autre terme, encore plus large, qui serait réunion coutumière ». C’est à ce moment des débats qu’il donne sa propre définition du palabre, que je commenterais dans quelques instants : « Une succession d’échanges pour arriver à trouver un consensus pour arrêter une décision. » C’est, avec d’autres mots, la définition même d’une négociation collective…

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