Cher ami,
Je poursuis mon commentaire de votre lettre. Partons de l’assertion d’Anselm Strauss dans les pages liminaire de son opus de 1978, Negotiations. Varieties, Processes, Contexts, and Social Order :
« Vers la fin des années 1950, presque par hasard, mes collègues et moi-même avons précisément rencontré cette idée d’arène, de scripts organisationnels joués de manière flexible, sans règles fermes, et entrevu l’importance cruciale de la négociation pour l’ordre social (…) Ce problème s’est imposé à notre attention au cours de notre observation du personnel et des malades de deux hôpitaux psychiatriques : tout le monde semblait être en train de négocier quelque chose. Cette négociation nous a semblé si primordiale par rapport aux évènements que nous étions en train d’étudier qu’en écrivant nos conclusion, nous en avons fait un concept-clé – avec quelques autres – et nous avons forgé l’expression ordre négocié (negotiated order) ».
Nous ne pouvons qu’être d’accord avec ce théoricien de l’interactionnisme ; et nous savons, d’expérience, qu’il ne peut y avoir de relations sociales sans ajustements, sans accommodements. Tenir la porte chez la boulangère à la personne derrière nous qui, en retour, la tiendra ouverte lorsque nous sortirons, est-ce une négociation ? Au sens strict, non : il n’y a pas de conflit entre les protagonistes, personne n’a été obligé de concéder, etc. Au sens large, l’argument d’une négociation implicite peut se défendre : il y a eu échange (ici, de bon procédés), et comme tout échange est structuré par un sacrifice (perdre du temps à tenir une porte ouverte à un inconnu) en vue d’un gain (que quelqu’un me tienne la porte pour que je puisse sortir les bras chargés de pain), il y a bien eu, et une concession et la possibilité d’un conflit (par exemple si la personne devant moi ne tient pas la porte et qu’elle me retombe sur le nez…).
Muni de ces trois viatiques (sens strict / sens élargi ; sacrifice / gain ; conflit latent / conflit manifeste), on peut enquêter sur différentes situations sociales quotidiennes et vérifier que le conflictuel, l’échange et le négocié en constituent la plus grande part. Mais il n’existe pas de situations de pure négociation, pas plus qu’il n’existe de situations de pur conflit : les ordres sociaux sont des ordres mêlés. Même dans les tranchées de 1914-1918 – et probablement est-ce le cas le long de la ligne de front entre les soldats russes et ukrainiens… – il y a des moments de négociation, et sans que quiconque ne se réunisse à une table de négociation ou ne parle à « l’ennemi ». La réciproque est vraie : à une table de négociation, il y a aussi des moments de contrainte, de manipulation, d’imposition d’une volonté, etc. ; rien ne se déroule dans une pure coopération. Mais rien non plus ne s’apparente à du pur marchandage… De sorte que l’observation du négocié se heurte en permanence à cette intrication d’ordres sociaux différents. L’analyste s’expose, s’il n’y prend garde, à décrire de façon univoque des situations plurivoques. Comment rendre compte de cette négociation ordinaire, intrinsèque à la vie sociale, sans négliger pour autant les aspects non-négociés qui structurent cette même vie sociale ?
Certains analystes ont choisi d’opposer la négociation, en tant qu’expression d’un ordre social empli d’ajustements et de transactions incessantes, à d’autres expressions d’ordres sociaux, en durcissant leurs différences. Jürgen Habermas en Allemagne, Jon Elster en France et nombre d’universitaires étatsuniens ont durci les différences entre délibération et négociation, arguant que la seconde était stratégiquement orientée vers le gain individuel tandis que la première relevait d’une démarche d’intérêt collectif. Ou que négocier, c’était marchander, et délibérer, argumenter. Ce qui peut se réfuter : à une table de négociation, les techniques de persuasion sont essentielles ; on y discute, on s’y contredit, on apporte des preuves, on étaye ses propositions, etc., et ce moment délibératif est intrinsèque à la production, lors d’une négociation, d’une décision commune.
Une seconde manière d’opérer, à l’inverse, est de construire un continuum entre conflit et négociation, négociation et délibération, décision et négociation, etc. Jean-Daniel Reynaud a conceptualisé le premier doublet par une formule s’inspirant de Clausewitz : le conflit est la continuation de la négociation par d’autres moyens. Philippe Urfalino, dans son ouvrage Décider ensemble, a reconnu que, dans nombre de situations, il y a en effet articulation entre négociation, délibération et décision collective, même si l’une ou l’autre de ces activités régit en priorité la définition de la situation. J’ai montré, dans mon ouvrage de 2017, Décider à plusieurs, qu’un processus de négociation était un processus de co-décision et qu’étaient à l’œuvre les mêmes mécanismes qu’un processus de décision collective par vote majoritaire – à ceci près qu’il n’y a, à la table de négociation, aucune minorité ou majorité, tout au plus une unanimité, dès lors que toutes les parties sont signataires de l’accord final…
Autre manière d’articuler ces ordres sociaux : les penser dans leur tension permanente. Jean De Munck, dans un entretien pour les 10 ans de la revue Négociations en 2015, postulait ainsi la présence de « poches d’autoritarisme » dans un monde régi par des négociations. L’hypothèse inverse est possible ; elle aide à comprendre l’ordre social dans les prisons, par exemple, avec des « poches de négociation » dans un monde régi par l’autorité. Raisonner ainsi permet de caractériser des configurations dominantes parmi les ensembles sociaux, sans pour autant exclure la possibilité, en leur sein, d’expressions sociales différentes. Il ne s’agit donc plus de mobiliser des type-idéaux, distincts et opposés – « le marché, l’organisation, la confiance » ; « le marchand, l’industriel, le domestique, le civique, l’inspiré » ; « l’unilatéral, le négocié, le judiciaire », etc. – mais d’identifier des dominances et des hybridations.
Si le modèle du « marché » – où s’effectueraient de libres rencontres entre de libres échangistes – s’oppose à celui de l’« organisation » – régie par une autorité centrale, des règles et du contrôle –, l’analyste sait bien que dans le réel des situations socio-productives, il n’y a pas de marché et d’échanges marchands sans règles de marché, et que dans l’organisation, tout n’est pas réglé et contrôlé, et prospèrent des pratiques d’échanges non normées. Une des manières de rendre compte de cette hybridation des ordres sociaux est d’« oxymorer » les concepts (c’est-à-dire : associer à un concept un autre concept, mais de sens contradictoire) : « confiance calculée », « coopération conflictuelle », « logique floue », « flexisécurité », etc.
Cette question de l’hybridation des ordres sociaux n’est pas que spéculative : elle ouvre sur des interrogations majeures. Comment se définit la zone du négociable et du non-négociable ? Comment l’autorité se teinte de négocié (et le négocié d’autoritarisme) ? Quelles sont les limites (ou les désavantages) des ordres négociés comparativement à des ordres sociaux plus directifs ou plus unilatéraux ?
Christophe Dupont, dans un article de 2004[1], a proposé une typologie du non-négociable. Il discerne trois configurations : le non-négociable décisionnel ; les négociations négociables ; et, cas intermédiaire, la négociabilité fictive ou feinte. La première configuration regroupe les cas, nombreux, où les acteurs sociaux en conflit n’envisagent pas de se soumettre au vouloir de l’autre, ni de s’adapter à des changements devenus inévitables ; ils considèrent que la situation n’est pas suffisamment mûre ; ils ne veulent pas perdre l’avantage d’une capacité de veto ; ils préfèrent le recours à la force ou à la coercition ; ils se cantonnent à une seule option fixe ; ou enfin ils n’acceptent pas d’échanger, de partager ou de se répartir des biens ou des droits.
La dernière configuration illustre les cas où l’une ou l’autre des parties en conflit (ou les deux) fait semblant de négocier, pour gagner du temps, parce qu’elle est obligée de prouver sa bonne foi, etc. L’objectif est d’éviter un accord à la table de négociation parce que d’autres scénarios ont la préférence. Le deuxième cas est le plus intéressant pour notre questionnement : quand les parties en conflit réalisent que la situation de conflit ne peut plus durer, que le coût de leur conflictualité devient trop lourd, et se convainquent qu’un accord négocié leur rapportera plus que leur maintien dans le conflit.
Avec cette typologie, on « resocialise » la question des ordres sociaux : il n’y a plus de « poches » (d’autoritarisme ou de négociation) ici ou là, mais des décisions raisonnées que prennent les acteurs sociaux de persister dans le conflit, de faire acte d’autorité ou de s’orienter vers un accord équilibré. Ce qui est structurant sont donc moins « les ordres sociaux » que « les actes et décisions des acteurs sociaux »…
La question des limites (ou des désavantages) des ordres négociés comparativement aux ordres sociaux autoritaires ou unilatéraux prend alors un sens différent : ce sont les acteurs sociaux qui choisissent, pour les raisons qui sont les leurs (et qu’il faut examiner), d’opter ici pour du négocié, là pour de l’unilatéral, ailleurs pour de l’autoritaire ou du manipulatoire, etc. La question à instruire est donc celle-ci : pour quelles raisons les acteurs sociaux privilégient (ou ne privilégient pas) la négociation quand celle-ci est possible ?
Paul Ricœur n’a pas explicitement répondu à la première question. Mais dans son commentaire philosophique de l’ouvrage de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur (1991)il fournit des éléments de réponse[2]. Pour Boltanski et Thévenot, rappelons-le, il existe des « cités » (ou des « mondes », ou des « ordres de grandeur ») au nom desquelles les individus agissent et justifient leurs actions. Les litiges, disputes, conflits entre ces individus sont des oppositions entre ces cités (ou ces ordres, ces mondes), chacune étayant l’action humaine d’un certain point de vue valoriel (le monde industriel sera sensible à l’efficacité, le monde civique à la solidarité, le monde marchand aux valeurs du marché, etc.). Boltanski et Thévenot nomment « épreuves » le heurt entre ces ordres, cités ou mondes. Comment se solutionnent ces épreuves ? Par des compromis, répondent ces auteurs, c’est-à-dire, dans leurs mots, par « une suspension du différend, sans qu’il ait été réglé par le recours à une épreuve dans un seul monde ». Ricœur réinterprète cette « suspension » en la désignant autrement et positivement : « une mise en intersection de plusieurs ordres de grandeur ».
La leçon à retenir de cette lecture de Ricœur me semble la suivante : beaucoup de situations sociales dans lesquelles sont immergés les individus sont des situations plurielles, sans qu’un seul « ordre » (ou « monde », ou « cité ») ne les définissent à lui seul, et à propos desquelles les individus y étant inscrits peuvent en avoir chacun une lecture différente. La résolution des conflits qui les opposent ne peut donc s’opérer que par une mise en compatibilité de ces lectures différentes – autrement dit : par un compromis valoriel. J’ai tenté, dans mon Petit traité du compromis (2015) et dans le chapitre Peut-on, et comment, nouer des compromis valoriels ? de mon ouvrage collectif Politique du compromis (2018), de lister les différentes techniques de résolution de ce type de disputes sur les valeurs et les grandeurs. J’insiste ici sur un seul point : ce sont moins ces cités, ordres, mondes, grandeurs, etc., qui sont incompatibles que les individus qui les jugent ou les rendent incompatibles. Les ordres sociaux relèvent de la compossibilité.
La comparaison entre les différents mécanismes décisionnels à la disposition des individus permet de comprendre cette structuration complexe et différenciée des situations sociales. C’est l’objet de ma prochaine lettre…
Bien à vous, Christian Th.
[1] Christophe Dupont, « Le négociable et le non-négociable. Différenciation et typologie », Revue française de gestion, 6-153, 2004, p. 29-44.
[2] Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Stock, 2004. Voir, pour un commentaire spécifique : Laure Assayag-Gillot, « Le compromis selon Paul Ricœur », Négociations, 1-29, 2018, p. 103-120.
Je continue ma thèse sur la négociation collective dans les grandes entreprises à Madagascar. Votre ouverture en conclusion m’intéresse grandement: « les différents mécanismes décisionnels à la disposition des individus ». Je m’appuie, dans ma recherche, de l’approche de JR Commons qui donne une grille de lecture sur les transactions économiques qui font intervenir la psychologie négociationnelle entre autre.
Cela me renvoie sur les études anthropologiques d’ Øyvind Dahl qui décrit dans le contexte malgache le mécanisme de décision ancrée culturellement et qui aboutit « aux discours attenués », « à l’opinion commune tiède »…
Les observations de négociations collectives menées au niveau interprofessionnel et au niveau des entreprises vont me permettre de comprendre l’impact de cet ancrage culturel et venir interroger les économistes qui rejettent souvent les déterminants culturels dans leurs analyses.
Au plaisir de continuer à vous lire pour « comprendre cette structuration complexe et différenciée des situations sociales » et la mise en place de transaction économique ou les difficultés de mise en place dans un pays comme Madagascar.
Marc BOULNOIS
m.boulnois@gmail.com
Wahtsapp: +261 34 82 151 26
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